Primitive

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Besoin d'écrire. Pour rêver et crier l'amour et la passion. Pour dire les colères que les injustices de notre monde déclenchent en moi. Ecrire ce que nul part ailleurs on ne peut dire, les  [+]

Il y a trois jours c’était la sortie en liberté conditionnelle d’un de mes patients. Pierre V., le « monstre de Carpentras », condamné pour le viol et le meurtre de plusieurs femmes de la région. Il les repérait dans des bars, les abordait très gentiment, s’intéressait à elles, à leur vie, leur chagrin. Une fois qu’il avait gagné leur confiance, il leur parlait de sa colère envers les hommes qui se comportent comme des prédateurs avec les femmes. Il évoquait les nombreux dangers auxquels les femmes sont soumises. Sa stratégie était redoutablement efficace : en se présentant sous le visage d’un féministe protecteur, elles se sentaient en confiance. Alors venait le moment de leur proposer de les raccompagner chez elles pour qu’il ne leur arrive rien. Toutes celles qui ont accepté n’en sont jamais revenues. Il les entrainait dans sa voiture, les conduisait dans un bois, les ligotait et bâillonnait. Au procès il a expliqué qu’il ne supportait pas qu’elles crient. Ensuite, il découpait méticuleusement leurs vêtements au ciseau, prenant son temps, jusqu’à sentir le début de leur épuisement. Alors il commençait à les frapper, puis il les violait. Il n’arrivait jamais à l’éjaculation et finissait par les tuer, leur brisant la nuque. Mais ça ne suffisait pas. Il signait toujours son crime de la même façon : une main coupée placée dans la bouche et un pied dans le vagin.

Le jour de sa sortie, il a fait passer par les surveillants un mot à mon attention pour me remercier d’avoir cru en lui. Après sept ans de thérapie, ça va être étrange de ne plus le voir. Je me souviens de ce jour où il est arrivé à sa séance et a déclaré à peine assis : « J’ai compris. Toutes ces femmes, c’était maman. J’ai tué maman pour la retrouver ».

Mon chef de service m’appelle et me demande de venir dans son bureau. Inhabituel.
- « Assied toi Camille ».
Il inspire profondément.
- « La pénitentiaire a intercepté un courrier qui t’était adressé. »
Silence.
- « C’est un courrier de ton ancien patient, V. »
Nouveau silence. L’ambiance est lourde.
- « Non, ne me dis pas qu’il s’est suicidé ! »
- « Non. Ce n’est pas ça. »
- « Je peux voir le courrier ? »
- « La pénitentiaire l’a transmis à la police judiciaire. Il y a urgence. C’est une pièce de l’enquête désormais. »
- « Mais de quelle enquête tu parles ? Dis-moi ce qui se passe ! »
- « De mémoire, il t’écrit pour te remercier d’avoir permis sa libération conditionnelle, explique qu’il n’avait jamais eu droit à autant d’amour de la part d’une femme. Il t’informe qu’il n’a jamais connu sa mère, qu’il a tout inventé pour te faire plaisir parce qu’il a compris ce que tu avais envie d’entendre. Apparemment, il s’était beaucoup documenté à la bibliothèque pénitentiaire. Il t’a baladée pendant toute la thérapie. Un vrai pervers cet enfoiré. »
Il s’interrompt.
- « Putain continues ! »
- « Il t’informe dans le courrier qu’il vient d’enlever une femme et qu’il l’a choisie parce qu’elle te ressemble beaucoup. Une disparition a été signalée le jour même de sa sortie et la police a rapidement pensé que ça pouvait être lui. Son courrier le confirme. Maintenant c’est la course contre la montre pour la retrouver avant qu’il ne l’ait tuée. »
- « Elle doit déjà être morte. »
- « Comme tu peux t’en douter, tu vas être convoquée par la police pour l’enquête. Tu es la seule qui détienne des informations précises sur lui. Tu peux aider à trouver où il a pu l’emmener. »
- « Non, non, non, pas ça, pas lui, ce n’est pas possible. »
- « Camille, je veux que les choses soient très claires entre nous. Tu n’es aucunement responsable de ce qui se passe. La décision de sa libération a été prise par la justice et l’avis médical que nous avons formulé est celui de toute l’équipe. Tu n’y es pour rien. Je veux que tu saches que tous tes collègues ici pensent la même chose que moi. Nous sommes là pour toi et nous allons te soutenir. Ça va être difficile. Tu connais les méthodes de la police, ils ne vont pas t’épargner. Le Procureur m’a appelé pour m’expliquer que des pressions très fortes sont exercées de toute part car l’affaire fait déjà scandale. Quelqu’un a informé les médias et tu les connais, ils se régalent. »
- « Ouais, c’était quand même moi sa psy. »
- « Dans une situation pareille, il vaut mieux que tu puisses te protéger. Nous sommes tous d’avis qu’il faut que tu sois chez toi au calme. Le mieux est que tu ailles voir ton médecin et que tu te fasses arrêter. »
- « Pas question ! »
- « Camille, sois raisonnable. Tu n’es pas en état de t’occuper de tes patients et tu vas devoir te rendre disponible pour l’enquête. »
- « Rien à foutre ! »
- « Si tu n’acceptes pas de te faire arrêter, tu vas me contraindre à une mise à pieds. Et tu sais que ça figurera dans ton dossier professionnel. Ne m’oblige pas à ça Camille. »
J’aurais voulu capituler et accepter sa proposition et pourtant j’ai répondu que c’était hors de question, qu’ils n’avaient qu’à tous aller « se faire foutre », et que s’il voulait que je quitte mon poste il fallait qu’il assume et qu’il fasse le nécessaire. Donc il l’a fait.

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17h30. Je quitte le centre pénitentiaire. Qu’est-ce que je vais pouvoir faire de tout ce temps. Je monte dans ma voiture. J’ai la rage, envie de tout casser. Coup de poings sur le volant. Ça fait mal. Et tous ces cons sur la route, je voudrais accélérer et foncer dans le tas.
Je suis devant l’immeuble de mon appartement, le moteur tourne. Non, je vais rouler, c’est mieux. Je remonte le chemin qui longe la voie ferrée, première à gauche, puis sous le Viaduc, comme un automate. Arrivée devant la maison de ma mère. Je parie qu’elle est encore avachie sur son canapé à regarder des émissions débiles.

- « Bonjour maman. »
- « Ah c’est toi ! qu’est ce que tu fais là ? T’es pas au travail ? »
Elle ne me regarde même pas.
- « Je passais, comme ça. Je te dérange ? T’as des trucs importants à faire là ? »
- « Pourquoi t’es encore énervée comme ça ? »
- « Je ne suis pas énervée, mais tu pourrais au moins éteindre la télé pour me dire bonjour. »
- « Mais c’est mon émission préférée. Y’en a plus que pour dix minutes. Fais-toi un café. Il en reste un fond. »
- « Tu te fous de moi ou quoi ? »
Ah ! ça y est. Elle l’arrête sa saloperie de télé.
- « Je suis ta mère. Tu ne me parles pas sur ce ton. »
- « Parce que tu crois que t’inspires le respect là ? Tu t’es vue ? Une vraie loque. Pas étonnant que mon père se soit barré. »
- « Je t’interdis de dire ça. Ton père était un salop. Et moi je t’ai élevée seule. »
- « J’aurais préféré qu’il m’emmène avec lui. »
La garce. Elle m’a giflée. J’ai l’oreille qui siffle. Et ça y est, déjà elle regrette et elle chiale. Je la déteste. Marre de me laisser faire par cette garce. Je la gifle, fort, une fois, deux fois, puis les poings serrés. Elle tombe. Des coups de pieds dans les flancs.
- « Arrête de gueuler ! »
Mais elle n’arrête pas. Il faut qu’elle se taise, il faut qu’elle arrête.
- « Tu es folle, arrête ! »
Fallait pas dire ça maman. Je frappe encore une fois de toute mes forces ; Le sang pisse de son arcade sourcilière. Enfin, elle se tait. Je suis vidée. Je m’assoie sur son sofa. Quel spectacle pitoyable. Je la regarde minable qui chiale et qui renifle. Je suis tellement fatiguée que je décide d’aller m’allonger un moment.
La chambre d’ami est au fond du couloir, qui baigne dans son jus des années quatre-vingt. Je m’écroule. Je l’entends qui geint, qui se traîne. De l’eau qui coule. Elle a dû arriver jusqu’à la salle de bains. Il doit y avoir du sang plein de lavabo. Je ferme les yeux.

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Quelle heure il est ? Je prends mon téléphone. Dix messages. Sept heures du matin. J’ai dormi toute la nuit. J’ai mal au crâne comme après une cuite. Du café. Il me faut du café de toute urgence. Je me réchauffe une tasse. Même son café est dégueulasse. Tant pis, ça fera l’affaire. J’espère qu’elle dort et que je ne vais pas la voir. Je crois que je l’ai sacrément amochée.

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- « Camille, mon dieu, Camille, qu’est-ce qui s’est passé ? Mon dieu c’est horrible. Camille dit quelque chose ! »
La voisine a débarqué.
- « Il faut appeler la police. Est-ce que tu les as appelés ? »
- « Chut, j’ai mal au crâne. »

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- « Madame ? Madame, s’il vous plait. Venez avec moi. Les pompiers vont détacher le corps. Allons dans la cuisine. ».
- « Alors ? », demande un sale type qui se prend pour le chef.
- « La voisine a appelé mais elle n’a rien vu. Et la fille ne dit pas un mot. Apparemment en état de choc. »
- « Bon. Fais-la interner. Pas le choix. Dommage elle est mignonne. »

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C’est quoi cette chambre ? J’ai soif.
- « Bonjour. Ça y est vous refaites surface. Ça fait plaisir de vous voir comme ça. »
- « Vous êtes qui ? Je suis où là ? »
- « Vous êtes à l’hôpital de la Conception. Vous ne vous souvenez pas ? »
- « Non. Enfin, si. Je ne sais pas trop. »
- « Ne vous inquiétez pas. Nous sommes là pour vous. C’est normal que vous soyez un peu perdue. Vous étiez si agitée à votre arrivée qu’il a fallu vous sédater pour que vous vous calmiez. »
- « Mais je suis là depuis combien de temps ? »
- « Quatre jours si mes souvenirs sont bons ».
- « Mais pourquoi on m’a hospitalisée ? »
- « Quand la police est arrivée chez votre mère vous étiez en état de choc. Vous ne disiez pas un mot. Alors ils vous ont amenée ici. Mais une fois arrivée, vous vous êtes beaucoup agitée et c’est là qu’on a dû vous calmer, pour votre bien ».
- « Chez ma mère ? »
- « Oui, c’est ça. Voir votre mère comme ça, c’est normal que vous soyez traumatisée. On le serait pour moins que ça. »
Le salon, le canapé, le lustre à pampilles. Ma mère pendue, le visage bleu et hideux. Je me souviens.
- « J’ai tué ma mère. »
- « Non, ce n’est pas vous. Elle s’est suicidée. On la connaissait votre maman. Ça faisait longtemps qu’elle souffrait d’une grave dépression. »
- « Vous ne savez rien. Je vous dis que c’est moi qui l’ai tuée. Je l’ai tellement frappée qu’elle en est morte ».
- « Calmez-vous. Vous parlerez de tout ça avec le médecin. Il passera vous voir demain. Pour l’instant il faut vous reposer ».

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Milieu de la nuit. J’ai la gorge serrée et la main fourrée dans mon sexe. Qu’est-ce que c’était ce rêve ? Il faut que j’écrive pour ne pas oublier.
C’est la fin d’une nuit, le jour tente de se lever. Il fait froid, le brouillard est épais. La cheminée commence à cracher sa fumée épaisse. Je suis double, gardienne et prisonnière, chacune dans son costume, mais avec le même regard et surtout le même sourire figé sur les lèvres. Un sourire immonde. Un seul visage, le mien. Je suis la gardienne qui sourit en regardant la prisonnière à qui je donne l’ordre de marcher vers le four. Je suis la prisonnière qui sourit en regardant la gardienne qui me dit d’avancer vers le four. Nous sourions de la mort qui avance frontalement devant nous. Nous sourions de la mort qui croit nous surprendre et que nous attendons l’une et l’autre avec patience. Nous sommes une seule femme dans la mort, femmes déjà mortes bien avant ce jour-là.
Arrivées devant la porte du crématorium, avant que la gardienne ne frappe la prisonnière avec le manche de son fouet, la gardienne et la prisonnière s’enlacent, s’embrassent goulument, passent leurs mains sous les vêtements, plantent leurs doigts dans le sexe de l’autre. J’ai fait l’amour avec la mort, dans l’extase et dans la puanteur du camp.

Je suis au bord du précipice et j’aime ça. Avant j’étais lâche. Avant de tuer ma mère. Fini la docile petite fille, la bonne épouse, la psy tellement humaniste. Je me libère du mensonge.
Pour le chef d’accusation de coups et blessures : « Abolition du discernement, selon l’article 122-1 du code de procédure pénale ». Pour le décès : « Suicide ». Affaire classée.
Mais ils peuvent écrire ce qu’ils veulent et fermer les yeux. Moi je sais qui a tué ma mère.
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Sophie Debieu · il y a
Comment dire... Saisissant! merci pour ce moment de lecture
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Enheduanna · il y a
Encore merci
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Ecriv · il y a
Chapeau! Vous êtes vachement -pardon - drôlement inspirée.Le jus est entièrement tiré. Je vous admire pour vos efforts, vous y allez très fort.Merci.
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Enheduanna · il y a
Merci beaucoup.
Cette nouvelle méritera toutefois d'être retravaillée.