Presque à l'heure

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Paris 19h04
Dans un petit appartement, une femme. Elle s’appelle Amandine. Amandine est rousse. Amandine a de beaux yeux verts. Amandine a une famille qui l’aime. Amandine est heureuse. Elle est encore plus heureuse depuis qu’elle a rencontré Arthur. Arthur est l’homme qu’elle attendait. L’homme que l’on vous vend dans les magazines. Sans doute l’homme de sa vie. En tout cas, c’est ce qu’elle espère. Justement, elle a rendez-vous avec lui. Pour l’occasion, elle a mis une belle chemise en satin, un pantalon à pinces noir et de beaux escarpins. Une petite touche de rouge à lèvre et Amandine est prête. Prête à rejoindre Arthur.

A deux rues d’ici, se trouve Florence. Elle vit avec son mari et sa fille. Elle est caissière. En apparence, elle a une vie de famille normale. Les gens la pensent heureuse, car Florence y travaille. Florence sourit. Florence fait des blagues. Florence organise les soirées entres amis. Mais ce soir, Florence n’en peut plus. Son mari lui a une fois de plus administré ce qu’il appelle « ses corrections ». C’est sans doute le coup de trop. Le coup qui fait réaliser. Le coup qui dit stop. Alors Florence a décidé de partir. Elle ne sait pas où. Mais elle veut juste partir loin. Loin de cet homme. Loin de son mari.

19h10
Amandine est dans sa voiture. Elle pense à Arthur. Elle l’imagine dans ses bras. Elle se met en scène le diner de ce soir. Arthur a réservé dans un restaurant. Un grand restaurant. Le genre de restaurant où on vous fait goûter le vin, et vous demande s’il est à votre goût. Le genre de restaurant où Amandine n’a pas vraiment l’habitude d’aller. Elle, c’est plutôt petit pois et cordon bleu décongelé. Mais elle s’amuse d’imaginer le futur repas de ce soir. Elle s’imagine entrer dans la grande salle du restaurant. Arthur sera déjà là. Quand il verra Amandine, son visage s’illuminera. C’est ce que font les visages quand ils voient les gens qu’ils aiment. En tout cas, c’est ce que fait le visage d’Amandine à la vue d’Arthur.

19h15
Florence a pris sa voiture. Elle ne sait pas où elle va. Elle se laisse porter. Elle se laisse porter par ses mains. Ses mains qui tournent le volant. Ses mains qui décident. Elle veut juste être loin. Loin de lui. Loin de celui qui la terrorise. Et pourtant, elle l’a aimé. Elle l’a vraiment aimé. Il y avait un temps où elle voulait être tout sauf loin de lui. Tout sauf être loin de sa voix, de son sourire, de ses mains. Il y avait un temps où être loin de lui l’aurait tuée. Aujourd’hui, c’est être près de lui qui l’a tue.

19h20
Ça y est. Amandine sait ce qu’ils prendront. Ils prendront du champagne. Et des pâtes. Des pâtes aux truffes. Il parait qu’elles sont délicieuses. Et en dessert, sans doute un moelleux au chocolat. Classique mais efficace. Classique mais délicieux.

19h25
Florence pleure. Elle s’était pourtant jurée de ne pas le faire. Jurer de ne plus jamais pleurer. De ne plus jamais pleurer à cause de lui. Mais elle repense à leurs débuts, alors elle ne peut que pleurer. Elle avait vingt ans. Elle pensait que c’était lui. Il avait suffi qu’il lui joue un air de Brel, pour qu’elle tombe en amour. Cette musique l’a fait tomber. Mais pas seulement en amour. Cette musique l’a fait tomber tout court.

19h30
Amandine pense toujours au repas. Le moelleux au chocolat a l’air de moins lui plaire maintenant. Peut-être prendrons-nous une tarte aux fruits pense-t-elle. Ou des macarons. Très parisien. Plus élégants.

19h35
Florence se dit que c’est peut-être elle qui l’a rendu comme ça. Autrefois, il pouvait être tendre, rassurant, gentil. Profondément gentil. Parfois, même trop gentil. Elle le lui avait reproché, plusieurs fois même. Sa naïveté allait le perdre lui disait-elle. Le monde est féroce. Deviens plus dur. Gagne en caractère. Les gens te respecteront plus. On peut dire qu’au moins il l’a écouté.

19h37
Ses parents ont souvent reproché à Amandine son côté trop fleur bleue. Amandine tombe vite amoureuse. Parfois trop vite. Amandine le sait. Mais elle ne veut pas se le reprocher, car Amandine croit en l’amour. Elle pense que quelqu’un l’attend quelque part, et qu’une fois qu’elle l’aura trouvé ce sera merveilleux. Et ce quelqu’un ça y est, elle l’a trouvé. Il l’attend dans un grand restaurant. Il s’appelle Arthur.

19h39
Florence connait le responsable. Le responsable, c’est l’alcool. L’alcool a changé son mari. Plus particulièrement, les caresses de son mari. L’alcool a transformé l’homme qui chantait du Brel car l’alcool détruit, l’alcool rend fou. Il détruit tout et n’épargne personne. Ni elle ni sa fille. Sa fille a sept ans, et elle ne connait que les cris, les larmes. L’amour d’un père elle ne sait pas ce que c’est. Elle ne connaitra sans doute jamais. Peut être faudrait-elle déjà qu’elle sache ce que veut dire : Amour, Tendresse, Caresse.

19h44
Amandine sait qu’Arthur est le bon. Et ses parents n’auront rien à dire. Ils ne connaissent pas vraiment ce qu’est l’amour. Elle les a tellement vu se disputer. Les vases ont mêmes parfois volés. Ils se sont même trompés mutuellement. Ils ne se le cachaient même pas. C’était assumé. Banalisé. Alors Amandine s’est jurée, que pour elle ça ne se passerait pas comme ça. Elle s’est jurée de trouver quelqu’un, avec qui aucun vase ne volera jamais. Les vases sont les maisons des fleurs. Ils ne doivent servir à rien d’autre.

19h50
Florence en est persuadée. Elle ne rentrera pas ce soir. Elle est toujours revenue. Elle a toujours fait marche arrière. Car il lui dit qu’il l’aime, alors elle le croit. Mais les scènes sont toujours les mêmes. Rien ne change. Hormis parfois l’endroit où l’homme bat. Parfois, la cuisse. D’autre fois, il préfère le visage. Dernièrement, il a un penchant pour son bras. Mais c’est l’alcool qui parle lui dit-il, alors il ne faut pas lui en vouloir. Il faut lui pardonner. Alors Florence part se coucher auprès de l’homme qui bat. Comme si rien de tout ça ne s’était passé. Comme si rien de tout ça n’était arrivé.

19h54
Amandine est en retard. Il faut qu’elle se dépêche. Son rendez-vous avec Arthur est prévu à 20h05. Cinq minutes de marge, comme ça personne ne sera en retard avait dit Arthur. Il est 19h54. Il ne lui reste plus que onze minutes. Le restaurant n’est plus qu’à dix minutes. Si elle se dépêche un peu, elle pourrait être dans les temps. Mais Amandine est une conductrice prudente. Elle a toujours respecté scrupuleusement les limitations de vitesse. Ce n’est pas aujourd’hui que ça va changer. L’amour peut bien attendre encore quelques minutes.

19h56
Les larmes de douleur de Florence se transforment peu à peu en larmes de désespoir. L’homme qui bat emprisonne. Détruit. Selon elle, elle ne peut renaitre. Elle se dit que tout ça pourrait finir. Il suffirait d’un petit coup de volant vers la droite, et elle serait libre. Elle n’aurait plus de chaines. Le seul moyen pour elle de ne plus être esclave des coups de son mari, est peut-être d’en finir !

19h58
Amandine doit vraiment se dépêcher. Le restaurant n’est plus très loin. En tout cas, c’est ce que lui dit son GPS. Dans quelques minutes, Amandine sera avec Arthur. Dans quelques minutes, Amandine sera avec celui qu’elle aime.

19h59
Florence en est persuadée. La mort est la bonne option. Elle pourrait décider de quitter son mari, mais ça serait trop dur. Il faudrait partir. Trouver une autre maison. Avec son petit salaire de caissière elle ne pourrait survivre. Elle commence à rouler de plus en plus vite. De plus en plus fort. Elle ne contrôle plus rien. C’est son âme brisée qui parle. C’est son âme brisée qui contrôle.

20h00
Amandine peut apercevoir le restaurant d’où elle se trouve. Perdu dans la campagne, elle le trouve magnifique. Amandine est heureuse. Elle est heureuse comme elle ne l’a jamais été.

20h01
Florence roule, toujours plus vite. Soudain, elle voit le porte-clefs que sa fille lui a offert. Elle l’a accroché au rétroviseur de sa voiture. C’est son porte-bonheur. Elle peut y voir le sourire de sa fille. Le sourire de sa petite. De son seul amour.

20h02
Amandine va être à l’heure. Elle en est persuadée. Peut-être qu’Arthur aura déjà commandé le champagne ! A moins que le serveur lui est finalement conseillé un vin. Un vin blanc peut être ?

20h03
Maintenant, Florence le sait. Elle a tort. Tort de penser que la mort est la seule solution. Qu’adviendrait-il de sa fille ? Seule avec LUI. Comment a-t-elle pu oublier sa fille ? Comment a-t-elle pu être si égoïste ? Et elle se prétend mère ? Il faut qu’elle quitte son mari, elle en est persuadée maintenant. Ce sera dur, mais elle doit le faire. Si elle ne le fait pas pour elle, elle doit au moins le faire pour sa fille.

20h04
Amandine et sur le point d’arriver. Soudain, son téléphone sonne. Un message ? Sans doute Arthur qui lui demande quand elle sera là. Elle ne peut s’empêcher de regarder. La tentation est trop forte. Elle détourne la tête de la route à peine une demi-seconde. Mais cette demi-seconde suffit. Suffit pour lui faire perdre le contrôle de sa voiture et pour venir s’encastrer directement dans la voiture d’en face où se trouve à l’intérieur, une femme. Une femme de 35 ans, mère d’une petite fille. Mariée. Caissière. Elle s’appelle Florence.

20h04
Florence ne contrôle plus rien. Elle sait juste qu’elle ne reverra jamais sa fille. Elle sait juste que sa fille va se retrouver avec LUI, seule.

20h05
Sur le point de fermer les yeux pour toujours, Amandine pense à Arthur. A l’homme qu’elle aime. Il est 20h05. Presque à l’heure, murmure-t-elle dans un dernier souffle.
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