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Prés d'un étang

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Méthos

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Aujourd’hui j’ai 30 ans et je suis assis sur un banc dans un parc public prés d’un étang. On est mardi après-midi et hier c’était ce qu’on appelle la rentrée. Après quelques semaines de vacances les écoliers sont retournés à l’école, les étudiants sont retournés étudier et les travailleurs sont retournés travailler. Moi, je suis retourné sur mon banc dans un parc public prés d’un étang. Comme une vraie rentrée il fait gris et lourd et sous les nuages j’attends. Je me suis assis il y a quelques minutes et après un été bien terne je me suis de nouveau mis à observer l’affreuse danse des pigeons et à écouter le chant si peu mélodieux du canard mais je vous mentirais si je vous disais que je n’aimais pas cela. Après tout, pourquoi devrions-nous aimer seulement ce qui est beau ? Je pourrai passer des heures à regarder les pigeons tourner autour d’eux-mêmes à la recherche de quelques miettes. Je ne me suis jamais lassé d’observer le balancement de leur tête en accord parfait avec leurs pas. Combien de fois j’ai fermé les yeux pour mieux écouter le caquetage du canard, ce nasillement monotone qui m’a pourtant fait voyager tant de fois. Le printemps est plus agréable car aux cris des parents viennent se mêler ceux des canetons et non pas que je trouve ça plus mélodieux mais au moins ce changement sonore enivre un peu mes oreilles. Ce que j’aime vraiment c’est regarder la surface de l’eau et attendre qu’une tortue sorte sa tête quelques secondes avant de repartir sous le liquide verdâtre de l’étang. J’aime ce moment parce que je n’ai jamais su si c’est moi qui observais la tortue ou si c’est elle qui sortait de son habitat pour m’observer. Cette réflexion m’est apparue quelques mois auparavant car durant toute une après-midi la même tortue a sorti plusieurs fois sa tête toujours tournée dans ma direction. Elle émergeait, me regardait quelques secondes avant de retourner sous l’eau. Comment je pouvais savoir qu’il s’agissait toujours de la même tortue me direz-vous ? Je ne pourrai l’expliquer mais j’en étais persuadé et d’ailleurs y a-t-il plus de probabilité qu’une tortue regarde toujours dans la même direction ou que toutes les tortues de l’étang regardent à tour de rôle dans la même direction ? Moi je penche pour la première hypothèse car j’imagine qu’une tortue, peut-être un peu plus curieuse que les autres, a remarqué ma présence sur la berge. Elle s’est peut être senti menacée ou peut être rassurée par ma présence et donc à plusieurs reprises elle a voulu vérifier si j’étais toujours là ou pas. Il est bien possible que je divague mais quand j’ai vu qu’au moins un être sur cette planète était intéressé par ma présence, cela m’a terriblement rassuré et je me rappelle encore la nuit qui a suivi car pour une fois depuis longtemps j’avais réussi à dormir quelques heures sans me réveiller. Comme cinq jours sur sept je suis arrivé au parc à 14h00 et je me suis assis sur un banc à deux mètres de l’étang. Généralement quand il fait beau je m’assis dans l’herbe, quand il fait chaud je m’adosse au tronc d’un arbre, quand il vente je m’abrite derrière une haie mais quelque soit l’endroit je reste toujours prés de l’étang. Même quand il pleut je viens dans le parc et m’assois à la terrasse du café situé à une vingtaine de mètre de l’étang. Protégé par un auvent je commande la plupart du temps un thé ou quand il fait vraiment froid un chocolat chaud et j’observe avec attention les cercles concentriques que les gouttent d’eau créent en touchant l’eau. Quelque soit le temps, les cinq premiers jours de la semaine je me rends dans ce parc mais uniquement les cinq premiers jours car le week-end je suis justement en week-end ce qui me permet de faire autre chose comme aller à la mer par exemple. J’aime terriblement la mer, j’aime sa faune et sa flore. J’ai toujours été émerveillé par la grâce d’un Dauphin, la douceur d’un Lamentin, l’intelligence d’un poulpe, la couleur si vive du Corail, la complexité de la reproduction de la méduse... J’aime les paysages marins, que ce soit ces bloques massifs de calcaires lacérés par la mer laissant apparaitre les calanques marseillaises à l’eau turquoise ou les étendues infinies des plages bretonnes lors d’une marée basse, j’aime ces panoramas. Et quelle sensation que de se baigner en pleine mer avec rien d’autres à perte de vue que cette masse extraordinaire d’eau. Se baigner et penser qu’il peut y avoir sous notre corps flottant des centaines, des kilomètres d’eau m’a toujours donné un vertige étourdissant. Le vertige n’est pas la peur du vide, c’est juste la sensation que l’on ressent quand on prend conscience que l’on pourrait s’y jeter. Pour la mer et l’océan j’y ai succombé assez tôt et voulant explorer cet univers impénétrable je m’y suis jeté la tête la première. A mes 18 ans après un bac mention très bien, j’ai intégré la faculté d’océanographie. Je voulais dédier ma vie à la mer et à l’océan, connaitre sa biodiversité, découvrir son immensité, protéger sa fragilité. Ces études me passionnaient et avec des amis on passait la grande majorité de notre temps libre à plonger. Quelque soit le temps on enfilait nos combinaisons et on explorait la côte à la recherche de nouveaux poissons, de nouvelles cavités souterraines mais on passait aussi beaucoup de temps à nettoyer le rivage. On enlevait les fils des pécheurs, on remontait les cannettes et bouteilles en plastiques et il nous arrivait aussi de trouver des objets plus insolites comme des moteurs de voitures et même des vélos. Ce fut une des périodes les plus heureuses de ma vie, nous étions un groupe soudé qui partageait la même passion pour la mer. On passait l’après midi à l’eau et le soir quand il faisait assez chaud on allumait un feu sur la plage puis on mangeait, on parlait, on buvait, on fumait et il nous arrivait aussi de faire l’amour sur le sable, sous les étoiles juste quelques mètres à l’écart du groupe. Lors de chaque soirée le temps semblait se suspendre, le monde semblait s’arrêter pour laisser notre insouciance se développer dans notre bulle de joie et de bonheur, j’avais 20 ans. Il est 14h07 et je suis bien évidemment toujours assis sur mon banc et aujourd’hui comme tous les jours le temps semble encore suspendu à la différence que la dure réalité a explosé ma bulle de joie et de bonheur. C’était début septembre juste avant la reprise des cours de ma troisième année de licence. On effectuait une petite plongée d’une vingtaine de minutes à une dizaine de mètres de profondeur. Habitué à ce genre de plongée, celle-là n’avait pas été différente des autres. Arrivé sur la terre ferme j’ai commencé à entendre des bourdonnements aux oreilles puis j’ai eu des vertiges et enfin un mal de tête effroyable est apparu. Les pompiers ont de suite était prévenu et moins de 20 minutes après j’étais à l’hôpital, inconscient. Ensuite le réveil. Les docteurs. La chance d’être en vie. La chance de ne pas avoir de séquelles cérébrales. Puis les mauvaises nouvelles. Dysfonctionnement de l’oreille interne et du tympan. Avec ou sans bouteilles, impossibilité de plonger à nouveau en profondeur. Comme une ombre agréable, la présence réconfortante de ma mère survole ces longues heures sur mon lit. Voilà ce que je peux dire de mes cinq jours d’hôpital. Au bout de quelques semaines j’étais de retour sur les bancs de la fac mais j’avais perdu le goût de ces études. Je ne concevais pas de faire un métier lié aux océans sans pouvoir faire de la plongée, cela revenait pour moi à vouloir jouer au foot sans ballon. Je terminai alors mon année et obtins ma licence avec une certaine facilité. Allant contre l’avis de mes professeurs, je décidai d’arrêter l’océanographie. J’étais sûr de ma décision et aujourd’hui encore je ne regrette pas ce que j’ai fait, jamais je n’aurai pu devenir un enseignant-chercheur étudiant telle ou telle bactérie marine sans jamais avoir de contact avec la mer. J’aime toujours passionnément la mer et je prends un grand plaisir à la contempler et à m’y baigner même si parfois il m’arrive d’être en colère contre elle. Cependant rapidement je me rends compte qu’elle n’y est pour rien, que c’est mon corps qui n’était pas fait pour se mouvoir dans ses profonds abîmes et peut-on en vouloir à son propre corps, à cette enveloppe charnelle qu’on habite et qui nous accompagne depuis notre plus tendre enfance ? En regardant l’étang et les nénuphars posés sur l’eau, il m’arrive souvent d’imaginer la vie que j’aurai pu avoir si je n’avais pas eu mon accident. Voguant des mois entiers sur un bateau scientifique, j’aurai plongé au milieu de tel ou tel océan pour analyser et récolter du plancton par exemple, pour mieux le connaitre, mieux le protéger et peut-être même l’aider à se développer. Le plancton est à la base de la vie marine et pourtant a cause de la pollution il disparait chaque jour davantage. J’aurai aimé dédier ma vie à faire quelque chose pour lui, pour les océans. Je suis bien conscient d’idéaliser très probablement ce métier mais quand je pense à ce scénario je ne peux m’empêcher de ressentir une boule énorme qui se forme au fond de ma gorge. Mais il faut faire avec et les nénuphars si fragiles, si délicats me permettent la plupart du temps d’atténuer cette sensation désagréable et toute façon il faut bien passer à autre chose alors pourquoi pas aux nénuphars. Je les observe des minutes entières mais là aussi c’est au printemps où c’est le plus agréable de les regarder, de voir leur fleur s’ouvrir jour après jour, d’observer le ballet des libellules bleues qui tournent autour d’eux jusqu’à s’y poser avec une délicatesse qui ferait rougir une danseuse étoile. Que dire des cannetons qui suivent la mère avec insistance mais qui se laissent parfois distraire par ces mêmes nénuphars en montant de dessus et en sautant de l’un à l’autre pour se courir après et jouer ainsi entre frères et sœurs. J’aime le printemps mais nous sommes presque en automne et les insectes ont pratiquement disparu, les cannetons ont bien grandi et seuls les pigeons et les tortues sont toujours là, comme moi, jour après jour, quoiqu’il arrive. Il est 14h10. Comme tous les matins depuis maintenant 5 mois je me suis réveillé enfin disons que je me suis levé aux alentours de 7h car pour se réveiller il faudrait dormir et en ce moment mon sommeil est assez perturbé. J’ai beaucoup de mal à m’endormir et quand enfin Morphée décide de me prendre dans ses bras elle me relâche toujours moins d’une heure après puis me reprend pour mieux me relâcher. Elle joue comme ça avec moi durant quelques heures puis elle m’abandonne définitivement me laissant seul dans ma chambre les yeux grands ouverts. Je finis alors par me lever, prends un petit déjeuner rapide puis durant les trois, quatre heures suivantes je recherche des emplois, écrit et réécrit des lettres de motivation, des CV, effectue des candidatures spontanées. Je regarde souvent mes mails pour voir si je ne loupe pas une réponse qu’elle soit positive ou négative, au bout d’un certains temps l’important est juste d’avoir des réponses. Vers les midis, je me fais à manger puis je m’occupe de mon appartement en faisant la vaisselle, en lançant une machine à laver puis à 13h45 je pars au parc. Bien que passionné de lecture je m’oblige à ne pas prendre de livres, il me faut ce moment pour moi, pour me retrouver seul avec moi-même. Durant ma licence d’océanographie s’il y a une chose qui m’a manqué c’est la littérature. J’ai toujours trouvé ça vraiment frustrant qu’il n’y ait pas d’options littéraires en fac de science et vice versa. C’est une des raisons qui a fait que lorsque j’ai voulu me réorienter je suis parti en fac de lettre pour commencer une nouvelle licence. J’avais 21 ans et je me suis retrouvé avec des étudiants qui n’en avaient pas encore 18. Aujourd’hui cela me semble dérisoire mais à l’époque je vivais assez mal d’être un des étudiants les plus âgés de la promotion. Durant ces trois ans j’ai beaucoup lu et beaucoup travaillé ce qui m’a valu d’être chaque année major de promotion. Les premiers mois ont été assez difficiles mais j’ai fini par me faire de nouveaux amis et à enchainer de nouvelles fêtes en compagnie de nouvelles personnes. Les soirées au bord de la plage furent remplacées par les soirées en appartement et de nouvelles drogues furent leur apparition. Pendant deux ans j’ai pris périodiquement des champignons hallucinogènes, de l’ecstasy, de la cocaïne, de l’héroïne et même de l’opium. Je m’étais fixé comme objectif de ne prendre de la drogue que le week-end uniquement avec des gens de confiance. Je commençais toujours une nouvelle drogue par des doses assez faibles et je n’en prenais jamais deux fois dans la même soirée. Me connaissant il fallait que je fixe des règles pour me rassurer. On n’était donc pas de très grands consommateurs de drogues et si on en prenait c’était juste pour connaitre de nouvelles sensations dont on espérait qu’elles nous montreraient la voix pour l’écriture d’un nouveau poème, d’un nouveau roman, pour peut être mieux comprendre l’étrangeté du monde. J’avais 22 ans et je n’étais toujours pas très sérieux. Un jour un ami avait ramené de nouveaux champignons hallucinogènes qui soi-disant venaient d’Amérique latine. On était quatre, on s’était donc mis d’accord sur le fait que deux d’entre nous en prendrait d’abord et une fois l’effet estompé les deux autres en prendrait à leur tour. On faisait ça pour que l’on puisse plus ou moins se gérer s’il y avait un problème. Avec une amie, nous fûmes les premiers à prendre un morceau de champignons ensemble puis on s’installa sur le canapé. On recommença à parler à quatre mais rapidement je fermai les yeux et vis de drôles de formes longitudinales bleues. J’essayais de rouvrir les yeux mais la lumière me brulait alors je les fermai à nouveau et ces formes réapparaissaient. Durant un moment j’essayai de lutter contre elles puis je finis par les accepter. Des formes gélatineuses de plusieurs mètres de haut bleutées quasi-transparentes étaient maintenant tout autour de moi, elles m’englobaient et pendant quelques secondes j’eus un mal fou à respirer puis le néant. Je flottais dans un univers où tout était d’un bleu saphir, il n’y avait aucun bruit, aucun mouvement puis un bourdonnement apparu laissant peu à peu la place aux bruits de vaguelettes caressant les galets d’une plage. Toujours en suspension dans le vide, des milliers d’êtres microscopiques apparurent et tous criaient, pleuraient, braillaient, gémissaient tout autour de moi. Alors que j’essayais de me débattre, de faire quelque chose, de dire que je n’y pouvais rien, que ce n’était pas ma faute, les êtres microscopiques se rejoignirent en deux grands coquillages blancs. Je me calmais en observant ces coquilles vides quand l’opercule de l’un bougea d’un seul coup laissant échapper « tout va bien ?». J’ouvris alors les yeux et devant moi se tenaient deux de mes amis qui répétaient « ça va ? ». J’acquiesçai, me redressai et appris par la suite que j’avais été dans un état second pendant une heure et que les dernières minutes avaient été très agitées pour moi. Je me rapprochai près de l’étang dans lequel était en train de se noyer une libellule. Je la pris dans mes mains et la posa à l’abri sur l’herbe. Elle se reposa quelques secondes le temps de se remettre de ses émotions et recommença à voler. Je me rassis sur mon banc à 14h16. Je regardai le ciel qui se couvrait chaque minute davantage. Je connaissais assez bien ces nuages pour savoir qu’ils allaient déverser des litres et des litres de larmes. Je ne savais pas dans combien de temps mais si j’avais pu parier, j’aurai sans aucun doute misé quelques pièces sur le fait qu’il restait moins d’un quart d’heure avant une très probable averse. En attendant je restais sur mon banc en sentant une brise glissait sur mon visage, cette brise si caractéristique, si annonciatrice de la pluie. Malgré cette caresse rafraichissante le temps était de plus en plus lourd et une atmosphère chaude et humide se faisait davantage ressentir. En licence de lettre, il fut un temps où j’ai pensé devenir écrivain mais assez rapidement j’ai su que ce n’était pas un métier fait pour moi. Je n’avais pas assez d’imagination, pas assez de patience, pas assez de talent. Par contre je voulais travailler dans le monde culturel. Après plusieurs stages j’ai su que je voudrais à terme monter ma propre association d’éducation aux lettres et au cinéma. Je voulais aller voir les personnes les plus éloignés du monde de la culture et leur apporter la possibilité de lire des livres et de voir des films. J’avais lu un article sur un journaliste en Angleterre qui avait claqué la porte du journal local dans lequel il travaillait car il voulait faire quelque chose de sa vie et n’en pouvait plus d’écrire de pseudos articles sans fond. Il était allé voir les SDF de sa ville à qui il avait apporté des stylos et du papier. Beaucoup d’entre eux avait alors écrit des histoires d’une grande beauté aussi drôle qu’émouvantes mais aussi dures, effroyable et même tragique. Il avait créée un journal dans lequel été éditées ces histoires. J’étais à l’époque et je suis toujours persuadé de cette phrase de Dostoïevski « L’art sauvera le monde » et je m’étais mis en tête de sauver le monde. Après ma licence de Lettres j’enchainai donc sur une année en cinéma qui me permit d’obtenir ma troisième licence. Je commençai ensuite un master de médiation culturelle à 25 ans et je pris donc encore un peu plus de retard mais cela ne me dérangeait plus autant que quand j’étais arrivé en première année de licence de Lettres. C’est à cette période qu’une nouvelle bulle de bonheur et de sérénité s’ouvrit tout autour de moi. J’avais des projets, j’étais passionné par ce que je faisais et surtout plus que tout je tombai enfin véritablement amoureux. C’était extraordinaire cette sensation d’être en adéquation total avec un être autre que soit, de se lancer ensemble dans de nombreux projets, de ne se donner aucune limite, de partager des passions communes et de découvrir le monde à travers une nouvelle personne. Je n’ai jamais rien trouvé d’autre dans la vie de plus passionnant, de plus instructif, de plus généreux que d’ouvrir, ensemble, en grand les fenêtres sur l’avenir. Jamais je n’ai pris autant de plaisir à faire l’amour, jamais je n’ai pris autant de plaisir à discuter, jamais je n’ai pris autant de plaisir à m’amuser avec l’être aimé. Lou par son charisme, sa sensibilité, son intelligence, sa beauté me bouleversait et chaque minute passé en sa compagnie était une merveille, un concentré de bonheur. D’un seul coup tout autour de moi tremblait, mes certitudes et mes doutes, mes émotions et mes sensations mais j’aimais, j’adorais cette instabilité qui naissait au plus profond de moi tout en sachant que ce séisme des premiers temps laisserait place avec un plaisir certain à une vallée de sérénité qui ferait de moi, sans aucun doute, un homme meilleur, totalement à l’aise dans sa peau. Une fois mon master obtenu, j’avais 27 ans et j’étais prêt, ultra-motivé pour réussir ma vie aussi bien personnelle que professionnelle. Après plusieurs stages et contrats courts qui s’étaient révélés être d’assez bonnes expériences, j’avais refusé un poste à responsabilité dans un festival prestigieux pour me consacrer à la création de mon association. Je voulais monter ma propre structure car en travaillant dans le monde de la culture je n’avais jamais été autant en adéquation avec les discours des directeurs de festivals et d’associations culturelles et jamais autant éloigné de leurs actes car c’était des gens qui faisaient, sans scrupules, tourner leur boite en enchaînant les contrats précaires de leur employés ; la différence entre leurs discours et leurs actes me révoltait. Je voulais donc ne rien devoir à ces gens-là que je finis par mépriser. Petit à petit ma structure s’est développé ce qui m’a permis de monter des projets culturels avec des malades psychiatriques et des jeunes enfants hospitalisés pour de longues durées. J’apportais une certaine dose d’art à des personnes qui de part leurs conditions en était privée. J’arrivais sur mes 28 ans, je ne gagnais pas beaucoup d’argent mais je faisais pour moi le plus beau métier qui soit. J’étais terriblement amoureux et dés qu’il faisait assez chaud on passait nos week-ends à se baigner nus dans la mer. Lou avait hérité d’un cabanon de pécheur dans une calanque et on y passait autant de temps que possible. Ces jours là ne semblaient pas durer plus longtemps qu’un clignement de cils. Il faisait beau, le ciel était dégagé mais rapidement un terrible orage vint obscurcir le ciel et un éclair démoniaque nous frappa de plein fouet. Mon plus grand amour venait de mourir. C’était un mardi en fin de journée, je devais aller rejoindre Lou à la plage et je traversais le parc quand je reçu un appel de ses parents. Quelques secondes après, mon corps était tétanisé, c’était bien trop soudain, impossible d’y croire, impossible de parler, impossible de pleurer. J’étais là debout, prés de l’étang, les jambes lourdes, la cage thoracique encombrée, la gorge nouée empêchant la moindre molécule d’air de pénétrer dans mes poumons. Certains mots de cette conversation, « accident », « scooter », « voiture » reviennent encore et toujours me hanter donnant l’impression que jamais ces mots ne s’effaceront de ma mémoire, qu’ils seront à tout jamais prisonnier de mon cerveau. Comme un oiseau piaillant dans sa trop petite cage, j’entends résonner ces mots comme des crissements de craies surnaturelles qui jamais ne s’useraient. A 14h23 je sentis la première goutte de pluie sur mon crâne laissait libre par ma calvitie précoce. Rapidement de nombreuses autres gouttes vinrent se joindre à la première laissant coulées sur mes joues des perles d’eau. Il n’y avait plus d’êtres humains autour de moi, seulement les mêmes acolytes qui m’accompagnent maintenant depuis de nombreux mois et qui ne semblaient en rien être perturbés par cette pluie. Les canards continuaient à voguer sur le lac et les tortues à sortir de temps en temps la tête de l’eau. Seuls les insectes avaient disparus préférant probablement l’abri d’un arbre, d’une feuille, d’une fleur ou alors étaient-ils rentraient chez eux, dans leurs demeures rejoindre leur congénères, leurs amis, leurs familles. Je ne bougeais toujours pas et la froideur quelques peu désagréable des premières gouttes avait laissée place à la fraicheur du ruissellement de l’eau qui dégoulinait de ma tête jusqu’à mon torse, rafraichissant ainsi mon corps dans cette atmosphère étouffante. Je n’arrivais plus à respirer, une déchirure dans ma cage thoracique me pétrifier jusqu’à ce que mes jambes et mon esprit me lâchent dans une simultanéité parfaite. Voilà l’état dans lequel me mettait les crises d’angoisse que je fis durant les quelques mois qui suivirent la disparition de Lou. Quand je reprenais connaissance, le plus souvent chez moi mais aussi à l’hôpital, je ne sais dire aujourd’hui quel sentiment prédominait. La tristesse d’être revenu dans un monde sans Lou, l’angoisse de subir une nouvelle crise et peut être qu’à l’époque je ne le ressentais pas mais aussi, finalement, un certain soulagement de revenir parmi les vivants. Pendant des mois je franchissais ainsi régulièrement le Styx mais une force plus forte que tout me faisait sans cesse retraverser ce fleuve et quitter le royaume d’Hadès. Si une personne m’a permis de sortir de cet état c’est bien ma mère. Elle a toujours été prés de moi durant cette période sombre et je voyais jour après jour qu’elle aussi s’affaiblissait, qu’elle aussi souffrait peut être autant que moi de me voir dans cet état. Pendant cette période, elle ne mangea pratiquement plus et je la vis fondre en larmes à plusieurs reprises. Le fait d’avoir aussi perdu un être cher, elle était assez proche de Lou mais surtout de voir son fils dans un état presque léthargique était bien trop dur pour elle. Au bout d’un certain temps, je ne pourrai vous dire le nombre de mois, je pris conscience de l’état de ma mère et je décidai qu’il fallait pour elle que je reprenne ma vie en main. Tout d’abord on alla régulièrement marcher près de la mer, dans les parcs, dans les calanques puis au bout d’un certain temps je réussis à louer un petit studio par très loin de chez elle évidemment. J’allais toujours manger chez elle plusieurs fois par semaine et ensemble nous arrivions à reprendre, un peu, du poil de la bête comme l’expression le veut. Puis il y a six mois de ça j’ai recommencé à chercher un travail mais évidement dénicher un emploi dans le monde culturel après presque deux ans d’inactivité ce n’est pas ce qu’il y a de plus aisé à trouver. Je sais aujourd’hui que la disparition de Lou ne m’a pas donné la mort mais m’a repris la vie et une grande partie de moi ne pourra jamais renaitre. Quelque soit mes rencontres futures, jamais je ne pourrai plus rire comme j’ai ri, être heureux comme j’ai été heureux, m’amuser comme je me suis amusé, aimer comme j’ai tant aimé. Cependant ma mère est toujours en vie, elle va sur ses 60 ans et aujourd’hui il n’y a que ça d’important même si je n’ose imaginer le jour où elle ira à son tour rejoindre Lou. Il est 14 h 27 et je me rends compte à présent que je suis vraiment trempé. De la tête au pied, mes habits n’absorbent même plus l’eau qui tombe dessus. Depuis que je me suis remis à chercher du travail, j’ai aussi essayé de recontacter certains de mes amis. Il fut compliqué pour moi de voir à quel point les gens avaient évolué. Une amie d’océanographie était enseignante-chercheuse, mère d’un enfant et attendait le second pour noël. Je fus assez désespéré quand un pote à moi de master m’avait annoncé fièrement qu’il avait obtenu un poste dans une chaine de la TNT où un animateur à succès enchainait les scandales ; le pire c’est qu’il trouvait ce travail intéressant. D’autres travaillaient dans de grandes boites, étaient mariés et tous semblaient être assez heureux en tout cas c’est ce qu’ils me disaient car aucun n’avait réalisé leur rêve. Quand je leur racontais que j’étais au chômage, que j’étais célibataire et que je pensais à nouveau changer de voie, je sentais un jugement silencieux, comme si j’étais complètement paumé. A 30 ans je n’avais ni boulot ni famille et comme ce sont les deux piliers de notre société, comme ce sont les premières questions que l’on pose à quelqu’un que l’on rencontre où que l’on revoit des années après, il était évident que pour la plupart des gens, j’étais un marginal, une sorte poète maudit qui avait tout pour réussir et qui a fini dans les caniveaux sans le sou, sans la gloire. Pour certains je sentis même une sorte de satisfaction de leur part de savoir qu’ils avaient mieux réussi que moi mais peut-être que je me fais des idées, peut-être que finalement c’est moi qui donne bien trop d’importance à tout ça et qui ai un complexe d’infériorité envers tous ces gens. Quoi qu’il en soit je ne revois qu’un seul ami et c’est celui qui comme moi doit chaque mois s’actualiser à pôle emploi. Il était évident que je n’avais plus 18 ans, certain que je n’en avais plus 25 et à 30 ans il fallait reconstruire ma vie. S’il y a des périodes qui sont passées rapidement, s’il y en a d’autres qui ont défilées plus lentement quand je me retourne aujourd’hui, je peux affirmer que ces 30 premières années de ma vie ont été traversées à la vitesse d’un éclair. Il est toujours étonnant de voir comment coule la rivière du temps. Sur une courte période on peut la trouver lente ou rapide mais sur un temps plus long, la rivière se transforme toujours en un torrent en crue. Il me vient alors à l’esprit ces quelques vers du poète iranien Hafez : « Assieds-toi sur les bords d’un ruisseau et vois le passage de la vie... ». C’est probablement pour cela que je suis face à un étang, il me fallait faire une pause, stagner et laisser un peu la vie s’écouler sans moi. Je m’aperçois aujourd’hui que je ressens comme une énorme frustration, un gâchis de ne rien faire, j’avais des rêves, je voulais sauver le Monde, je voulais aider le Monde et je n’avais pour l’instant rien fait. Il est 14h30, j’ai 30 ans, je suis toujours assis sous la pluie, sur un banc dans un parc public prés d’un étang mais je sais maintenant qu’il est temps pour moi de retrouver mes rêves d’enfant. Finalement, il n’y a que ça que le temps ne pourra jamais estomper, il n’y a que ça d’important, il n’y a que ça qui vaille la peine de vivre.
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