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Patrick Ferrer

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LAURÉAT
Sélection Jury

Les nuages noirs avançaient à l’horizon comme une horde poussée par le vent, secouant furieusement la cime des grands arbres sur leur passage. Absorbée dans ses jeux, Amandine ne les avait pas vus arriver et fut surprise par la bourrasque qui arracha sa coiffe de dentelle. Elle la vit s’envoler par-dessus les massifs de fleurs avant de disparaître dans les bois qui bordaient le jardin. Elle allait se lancer à sa poursuite lorsqu'une main ferme se referma sur son épaule. C'était une main rugueuse, parcourue de veines épaisses, aussi grosse que sa tête. Elle tenta de se dégager, mais la prise ne faiblit pas. Amandine leva le nez. L’homme faisait facilement le double de sa taille, il était massif, les traits épais, et la regardait d’un air étrange. Son œil gauche saillait nettement plus que le droit. En fait, il semblait animé d'une vie propre, indépendante du reste de son grossier faciès.
— Victor, veux-tu cesser de rouler de l’œil ainsi ? Tu sais bien que je déteste cela.
La brute fléchit sous l'assaut verbal et retira sa main d’un air honteux.
— Désolé, mam’zelle Amandine, j’voulais pas vous effrayer. L'œil, je n'y peux rien, c'est à cause du ver.
Sa voix était comme le lointain roulement du tonnerre.
— Un ver ?
— Le docteur a dit qu'il s'était logé sous le globe et qu'on ne peut rien y faire. Pas sans perdre mon œil. Il vit là, c'est tout. Peut-être qu'il va mourir tout seul.
— C’est dégoûtant ! Et ça ne te fait pas mal ?
— Non, mam’zelle, je ne sens rien. Faut juste le nourrir.
La fillette fit la grimace.
— Moi, ça me donnerait des vapeurs. Il ne te mange pas le cerveau, quand même ?
— Non, mam’zelle, juste des pensées étranges. Ma femme dit que c'est comme ça qu’il se nourrit.
— Lucette ? Je croyais qu’elle était morte !
— Ça l'empêche pas de me parler, mam’zelle.
— Victor, tu es trop bizarre. Bon, moi je vais chercher ma coiffe.
La grosse main se referma de nouveau sur son épaule.
— Faut pas aller par là, mam’zelle, pas quand il y a l'orage.
— Ne sois pas bête. J’y vais tout le temps avec Nounou, quand nous allons au lac. Mère sera très irritée si je perds ma jolie coiffe.
L'œil de Victor eut un soubresaut. La pression sur l’épaule de la fillette ne se relâcha pas.
— J'irai la chercher, mam’zelle, vous inquiétez pas. Après.
La fillette fit la moue.
— Elle sera toute mouillée. Vas-y maintenant.
Le géant secoua sa tête difforme d’un air buté.
— Il faut rentrer, mam’zelle, l'orage est proche.
— Tu n’es pas drôle, Victor. Je ne suis plus une petite fille, j'aurai douze ans le mois prochain.
Le colosse ne répondit pas, mais l’aida à ranger ses jeux. Ils prirent tous deux le chemin de la demeure alors que les premières gouttes, épaisses et tièdes, commençaient à tomber.
Ils entrèrent par la porte de service. La cuisine était chaude, quelque chose cuisait à petits bouillons dans la grande marmite.
— Asseyez-vous près du feu, mam’zelle. Je vais vous faire du chocolat.
— Jamais de la vie ! Tu as les mains pleines de terre et tu ne sais même pas cuisiner ! Va donc chercher la cuisinière.
— Madame votre mère n'aime pas me voir dans la maison, mam’zelle. À cause de la boue du jardin.
— C'est sûr, avec ton œil, tu fais fuir tout le monde. Bon, reste là, je vais m'en occuper.
Amandine fit le tour de la maison, mais elle était vide. La cuisinière avait dû aller au village, faire le marché. Quand la fillette revint dans la cuisine, Victor avait mis le lait sur le feu. Elle passa un tablier blanc et lui demanda de verser la poudre brune pendant qu'elle touillait avec la cuillère en bois.
— Doucement, gros nigaud ! Tu verses trop vite. Ça va faire des grumeaux. Attention de ne pas en verser à côté, Père le fait venir des Îles, ça coûte horriblement cher.
— Pardon, mam’zelle.

Quelques minutes plus tard, ils étaient tous deux installés à la grande table, Amandine devant un bol de cacao fumant et Victor, un verre de gnole.
— Parle-moi de tes pensées étranges, Victor. J'aimerais bien savoir ce que le ver te chuchote.
— Ce ne sont pas des choses pour les demoiselles comme vous, mam’zelle. Lucette dit que c’est la voix du Malin.
— Pfutt ! Le Malin n'existe pas. Père dit que le mal est propre à l'homme et qu’il n’a besoin d’aucune aide.
— Votre père ne sait pas tout, mam’zelle.
— Ne dis pas de sottises, bien sûr qu'il sait tout. Il a été haut-commissaire de la Couronne. D'ailleurs quand j’aurai l'âge, je veux faire la même chose. Je serai une grande détective, tu verras !
— C’est pas un métier pour les mam’zelles, mam’zelle.
— Si tu penses que je vais passer ma vie à tenir salon comme Mère ! Non, moi ce que je veux, c’est poursuivre les brigands, arrêter les assassins et les envoyer au gibet. D’ailleurs, j’ai une proposition à te faire. Pourquoi ne serais-tu pas mon bourreau ? Rien qu’à te voir, aucun mécréant n'osera enfreindre la loi.
L’homme réfléchit une minute avant de secouer lentement la tête.
— Personne n'aime le bourreau, mam’zelle. Il vit seul et n’a pas d’amis.
— Pourquoi, tu as des amis, Victor ? Je veux dire, à part moi...
— Non, mam’zelle.
— Alors ? J'attraperai les assassins et tu leur couperas la tête. Ça ne te plairait pas ?
— Je ne suis qu’un pauvre jardinier, mam’zelle. Je ne saurais pas comment couper une tête.
— Fadaises ! C’est facile. L’important, c’est la hache, tu vois. Il faut qu’elle soit bien affûtée. Il faut aussi un solide billot, et porter un coup bien sec entre les vertèbres du cou.
— Où avez-vous appris ce genre de choses, mam’zelle ? Ce ne sont pas des pensées pour quelqu’un de votre âge.
— Bah ! J’écoute Père quand il discute avec ses amis dans le fumoir. Il ne sait pas que je suis là, j’ai fait un petit trou dans le mur de la bibliothèque et je peux entendre tout ce qui se dit. C’est vrai que je ne comprends pas tout, surtout quand ils discutent de « filles girondes » et de « gueuses », mais le truc de la hache et du billot, j’ai retenu. Tu ne lui diras rien, n’est-ce pas ?
— Non, mam’zelle. Mais ce ne sont pas des choses...
Un bruit de sabots retentit dans la cour. Le jardinier sursauta et son œil fit presque un tour sur lui-même.
— Ce doit être Père, murmura la fillette. Allons-nous cacher, s’il nous trouve ensemble, ça va encore faire des histoires.
Elle débarrassa prestement la table et conduisit le colosse par la main jusqu’à la petite bibliothèque attenante au fumoir. Ils se réfugièrent tous deux dans la pièce obscure. Amandine fit glisser un volume de poésies de Milton, révélant un petit trou circulaire dans le panneau derrière les livres. Ils attendirent en silence, tapis dans le noir épaule contre épaule.
— Tu pues, Victor, chuchota la fillette.
L’homme eut un mouvement de recul, confus.
— Mais non, je dis cela pour te taquiner. J’aime bien l’odeur de terre et d’herbe coupée. Bien plus agréable que les parfums alambiqués de Mère, je t’assure. Allons, reviens, gros bêta.
Un seul revers de son énorme main aurait pu lui arracher la tête, mais la fillette ne ressentait aucune frayeur en sa présence ; il était comme un molosse élevé avec des enfants. Il avait toujours été là, à ses côtés, massif et lourdaud, aussi loin que sa mémoire remonte.
Des voix résonnèrent dans la pièce adjacente. Celle familière de son père, grave et posée, et une autre plus aiguë, qu’elle ne connaissait pas.
— Les villageois grondent, monsieur de Saint Phalle. C’est la douzième fille qui disparaît depuis le début de l’année. Je n’ai pas besoin, je présume, de vous rapporter ce qu’ils racontent à notre sujet. Si ça continue, c’est notre tête qu’ils vont demander. Il serait grand temps que vous justifiiez la réputation que l’on m’a tant vantée.
Qui était donc cet homme qui se permettait de lui parler ainsi ? Gilles de Saint Phalle, son père, était au service de la Couronne depuis plus de vingt ans et la reine elle-même l’avait décoré de l’ordre du Bain. Bien sûr, c’était avant qu’il soit envoyé dans ce coin perdu, mais quand même ! Amandine se hissa sur la pointe des pieds pour coller l’œil au trou dans la paroi, mais l’homme à la voix aiguë lui tournait le dos. Il était petit, obèse, portait une perruque blanche qui indiquait un rang officiel et une jaquette de velours brodée. Père, qui était le plus bel homme qu’elle ait jamais vu, le dominait d’une bonne tête. Son front était tout plissé et ses yeux sombres ; elle n’aimait pas le voir comme ça.
— Honorable maire, mes hommes font tout leur possible. Mais l’assassin semble frapper au hasard. Couvrir toutes les campagnes de ce vaste comté est une tâche surhumaine. J’aurais besoin des renforts dont je vous ai fait requête.
— Vous croyez que la reine n’a d’autres préoccupations plus importantes que le sort d’une poignée de gueux ! Si jamais elle apprend que nous ne sommes pas capables de maintenir l’ordre dans ce comté, elle aura tôt fait de nommer quelqu’un d’autre à votre place et à la mienne. Cela fait six mois que ce monstre se moque de nous et tout ce que vous avez à me dire, c’est qu’il vous faut des renforts !
Un grognement sourd retentit dans son dos et la fillette se retourna pour faire signe à Victor de se taire. Son œil s’agitait follement dans son orbite.
— Tais-toi, gros balourd. Tu vas nous faire repérer.
Le colosse faisait visiblement des efforts pour se calmer, mais il ne pouvait empêcher le tremblement intérieur qui s’était emparé de lui. Il lui fit penser à la fois où Père l’avait emmenée à la chasse au marcassin et où ils étaient tombés nez à nez avec un énorme sanglier acculé par les chiens. Père lui avait dit plus tard que c’était une femelle. Peut-être avait-elle essayé de protéger ses enfants de la meute.
Elle prit son énorme main dans les siennes et la serra de toutes ses petites forces.
— Calme-toi, Victor, chuchota-t-elle. Si Père nous trouve ici, c’est mon fessier qui va prendre. Et il te fera donner le bâton.
Était-ce la menace du bâton ou l’allusion à la punition qu’elle risquait, toujours est-il que le gros jardinier se figea et ne fit plus un bruit. Seul son œil continua à s’agiter.
— Vous devez bien avoir une piste, reprit la voix aiguë. On dit que vous avez interrogé certains paysans...
— L’un d’entre eux prétend avoir vu deux hommes transportant des sacs dans la nuit, en direction du vieux lac. Là même où nous avons retrouvé la dépouille démembrée de l’une des victimes.
— Ah ! vous a-t-il donné une description ?
— Il faisait trop sombre. L’un d’eux était, paraît-il, une sorte de géant. Mais il pourrait s’agir de braconniers. Nous n’avons aucune preuve qui nous permettrait...
— Des preuves ? Vous attendez d’avoir des preuves ! Vous n’êtes plus à Londres, monsieur de Saint Phalle, nos méthodes ne sont pas aussi raffinées qu’à la Cour. Ces villageois sont des brutes épaisses qui n’ont que faire des subtilités de la loi. Attrapez donc une paire d’entre eux et pendez-les. J’en connais d’ailleurs quelques-uns qui ont été particulièrement virulents à l’encontre de mon administration ; mon secrétaire vous fournira les noms. Faites un exemple qui fera réfléchir les autres. Vous connaissez le dicton : « Le coq qui chante le plus haut est généralement le coupable. »
Gilles de Saint Phalle ne répondit pas, mais son air froissé valait toutes les paroles.
— À moins, continua le maire, que vous ne préfériez que je prenne les choses en main. Ma fonction, voyez-vous, m’octroie certains droits exécutifs pour suppléer aux vôtres. Vous avez en votre emploi, m’a-t-on dit, un simple d’esprit qui répond à la description d’un des suspects. Un géant, dit-on. Votre inaptitude à arrêter les coupables pourrait être interprétée comme de la réticence, monsieur de Saint Phalle. Peut-être même de la complicité. En ces temps agités, nos concitoyens se réjouiraient immensément de voir balancer un noble au bout d’une corde, cela aurait sans doute plus d’effet sur leur âme simple.
— Vous m’accuseriez ? Vous n’êtes pas sérieux !
— Le suis-je, monsieur de Saint Phalle ? Le suis-je ? Ma foi, vous aurez certainement l’occasion de le découvrir si vous échouez encore dans votre tâche. Sur ce, je vous souhaite le bon soir.
Le grondement du tonnerre secoua la bibliothèque sombre. La fillette étouffa un cri. La main de Victor s’était crispée sur la sienne et son sourd grognement avait repris. Elle ôta sa main meurtrie de l’empoigne du colosse.
— Tu es impossible ! Sors vite par la petite porte. Je vais distraire Père, essaie de ne rien renverser sur ton passage.
Le gros jardinier baissa la tête et s’en alla piteusement, le corps encore agité de soubresauts. La fillette colla l’œil au trou dans la paroi. Son père s’était assis dans le grand fauteuil sans allumer les bougies. Dehors, l’orage tonnait et un éclair proche éclaira un instant son visage. Il avait les yeux ouverts et un rictus semblait déformer ses traits. Ce n’était sans doute que l’effet de la lumière de la foudre. Amandine se faufila à son tour hors de sa cachette et poussa la porte du fumoir. Son père sursauta, mais son visage esquissa un sourire forcé lorsqu’il la reconnut.
— Amandine, trésor, que faites-vous là ?
— Je jouais dans le jardin, Père, mais je suis rentrée avant l’orage.
— Nounou n’est-elle pas avec vous ?
— Ne vous souvenez-vous pas ? Elle est partie quelques jours chez sa fille qui vient d’avoir un petit garçon.
— Ah, oui, c’est vrai. Mais qui veille donc sur vous ?
— Oh ! ne vous en faites donc pas, Père. Je peux prendre soin de moi-même. Et puis, il y a toujours Victor...
— Victor ? Je vous ai déjà dit d’en rester à l’écart. C’est un être fruste qui n’a pas toute sa tête et vous êtes maintenant une jeune... Vous n’êtes plus une enfant.
— Je sais, Père. Vous vous faites trop de souci pour moi.
Elle courut se réfugier sur ses genoux et posa sa tête contre sa poitrine mâle. Il sentait bon le cuir et un autre parfum qu’elle ne pouvait identifier, mais qui lui faisait un peu tourner la tête. Il passa un bras autour de sa taille et de l’autre main caressa doucement ses cheveux légèrement bouclés.
— Pauvre trésor. Je pensais qu’en venant ici nous pourrions enfin trouver la paix, soupira-t-il, mais le sort semble s’acharner sur nous où que nous allions.
— J’ai confiance en vous, Père. Je sais que vous nous protégerez toujours.
— Vous ne connaissez rien à la vie, trésor. Tous ces gens prêts à vous déchirer au moindre signe de faiblesse. Vous êtes tellement innocente.
La fillette redressa la tête.
— Je ne suis pas innocente ! Vous me traitez toujours comme une enfant. Je suis une femme, maintenant ! C’est vous-même qui le disiez, il y a un instant.
La révolte de la donzelle lui arracha un pâle sourire. Elle s’extirpa de son étreinte et se planta devant lui, poings sur les hanches.
— Si vous pensez que je vais laisser ce gros lard vous faire du tort ! Vous me connaissez mal !
— De quel gros lard... ? Oh ! je vois. M’avez-vous encore espionné ?
— Comme si tout le pays n’était pas au courant. Ce n’est pas parce que j’étudie chez les sœurs que je suis sourde. On ne parle que de ça, spécialement depuis qu’une des novices a été retrouvée débitée en morceaux dans un puits près du cimetière.
— Où donc avez-vous appris ce langage, Amandine ? Je ne tolérerai pas...
— Je peux vous aider, Père. Vous et moi, nous allons attraper ces bandits. N’est-ce pas les jours d’orage qu’ils commettent leurs méfaits ? Emmenez-moi avec vous, je ferai la proie et vous pourrez ainsi les attraper. Ils doivent déjà être en train de rôder dans les bois ou près du vieux lac.
Le visage de son père se déforma en une affreuse grimace. Ses mains se crispèrent sur les bras du fauteuil.
— Vous êtes complètement folle, Amandine ! Allez tout de suite dans votre chambre et n’en sortez plus ! Où est madame votre mère ?
— Elle doit cuver ses liqueurs dans sa chambre, comme d’habitude, Père.
— Amandine ! Vous vous comportez comme une gamine mal élevée ! Sortez d’ici, et que je ne vous revoie plus !
La fillette tourna les talons et sortit de la pièce, tête haute. Ah ! c’était comme ça. Il allait voir ce qu’il allait voir. La traiter de gamine, elle, la future commissaire de la reine !
Elle grimpa les escaliers quatre à quatre et ferma la porte de sa chambre à double-tour derrière elle, avant de se précipiter vers la penderie. Elle en sortit une longue capeline, une besace, des allumettes, une torche et un petit couteau bien aiguisé qu’elle avait dérobé dans la cuisine. Elle avait accumulé tout un attirail pour se préparer à ses futures fonctions. Elle réfléchit un instant puis se saisit d’un rouleau de corde qui lui permettrait d’attacher les suspects. Ayant fourré tout cela dans sa besace, elle ouvrit la fenêtre, enjamba le parapet et descendit prestement le long de la gouttière, un exercice maintes fois répété lors de ses escapades. La pluie tombait maintenant sans interruption, portée par le vent qui secouait les arbres. Elle s’enveloppa dans la capeline, mais ne put allumer la torche. Elle n’avait pas pensé à cela. Heureusement, les éclairs fréquents illumineraient son chemin. Haussant les épaules, elle traversa silencieusement le jardin et s’enfonça dans les sous-bois.

***

Amandine avançait au milieu des arbres dont les longs fûts rectilignes se terminaient en une haute canopée, la protégeant de la pluie. Elle avait pu allumer la torche et le vacillement de la flamme dessinait des ombres furtives qui couraient sur le sol ou grimpaient le long des troncs luisants d’humidité. C’était plus effrayant que ne rien voir du tout, mais l’obscurité transformait les familiers sous-bois en un tout autre monde où elle n’avait plus de repères. Un éclair déchira la nuit et la forêt se figea autour d’elle en un cri muet, révélant des formes fantastiques qui n’étaient pas là un instant plus tôt. Elle s’arrêta, le temps que ses yeux s’accoutument de nouveau à la faible lueur de la torche. Quelque chose remua dans un buisson proche. Elle s’efforça de chasser de son esprit l’image de l’énorme sanglier que les chiens de son père avaient débusqué lors de la partie de chasse et reprit bravement sa route. Son but n’était plus qu’à une centaine de mètres. Une branche craqua derrière elle et elle accéléra le pas.
Elle déboucha au sortir du bois sur une plage bordée de joncs. Elle n’était plus protégée de la pluie et rabattit la capuche de sa capeline sur ses cheveux humides. Un autre éclair zigzagua à travers le ciel et le roulement du tonnerre lui parvint après quelques secondes. L’orage s’éloignait. Elle avisa la petite cahute en bois posée au bord du lac. On y accédait par un ponton branlant envahi par la mousse. Elle mit un pied dessus, précautionneusement. Le bois craqua mais tint bon. Elle franchit le ponton à pas rapides et poussa la porte bancale. Une fois en sécurité à l’intérieur, elle se débarrassa de la capeline mouillée, éteignit sa torche et se mit en poste à l’étroite fenêtre. De là, elle pouvait surveiller la totalité du lac et de ses berges. Une brume légère flottait à la surface de l’eau, étouffant le bruit des gouttes. Les brigands se manifesteraient forcément ce soir. Tous les éléments étaient réunis. Et elle serait là pour les confondre. Elle se dit qu’elle aurait dû amener quelques biscuits. L’attente pouvait être longue. Il faudrait ajouter cela à sa liste, la prochaine fois.

Un bruit la tira de sa torpeur. Elle avait dû s’assoupir un instant. Elle se frotta les yeux et jeta un coup d’œil au-dehors. La pluie s’était arrêtée et le vent avait emporté les nuages, révélant la lune, astre blafard de la nuit. La brume s’était évaporée et le lac était parcouru d’un filet d’argent qui pointait directement vers sa cachette. Un bruit de voix la fit sursauter. Elle vit deux formes sur le bord du lac, l’une énorme et immobile, l’autre s’agitant avec des mouvements nerveux. Ils n’étaient pas très loin et pourtant elle ne pouvait comprendre ce qu’ils disaient. Les sons rebondissaient à la surface de l’eau, déformés.
— ... vu... passer... pas être loin.
Le plus grand leva un bras en direction de la berge opposée, mais l’autre secoua la tête. Il se tourna vers la cahute où elle était cachée et se mit à marcher dans cette direction. Elle se tapit au fond de la cabane, s’accroupissant sur le plancher humide, tandis que les pas s’approchaient. Un craquement sourd, comme si le ponton allait céder sous le poids.
— Que fais-tu, abruti ? chuchota la voix maintenant proche. Attends-moi sur la berge, tu vois bien que tu es trop lourd.
Les pas s’arrêtèrent devant la porte. Une masse obscurcit la lueur de la lune. L’homme haletait bruyamment, comme quelqu’un à bout de souffle. Elle fouilla fébrilement dans sa besace et en sortit le petit couteau tranchant. Ils ne l’auraient pas aussi facilement. La porte grinça et le couteau trembla si fort dans sa main qu’elle crut qu’elle allait le lâcher. Rassemblant son courage, elle allait s’élancer hors de sa cachette en hurlant comme une folle lorsqu’un cri inhumain déchira la nuit. Ses jambes se dérobèrent sous elle et elle s’effondra lourdement sur le sol.

Un « plouf » retentissant la ramena à la conscience. S’était-elle évanouie ? La porte était grande ouverte sur le lac. Elle se releva lentement. Des remous agitaient la surface de l’eau, s’éloignant en cercles concentriques. Le ponton émit un nouveau craquement à fendre l’âme et une masse énorme bloqua la porte, empêchant toute fuite. Il était encore plus gros que l’autre. Son petit couteau ne lui serait d’aucune utilité.
— Vous aviez raison, mam’zelle. Tuer quelqu’un, ce n’est pas vraiment compliqué.
— Victor ! Qu’est-ce que... Est-ce que tu... ?
— Venez, mam’zelle. Il est temps.
Elle recula vers le fond de la cabane. Père n’avait-il pas dit qu’un des assassins était un géant ? Mais Victor, son Victor, elle ne pouvait y croire ! La brute s’avança dans sa direction, tendant la main vers elle. Elle battit l’air avec son couteau et il lui sembla qu’elle avait touché la chair, mais le monstre ne cilla même pas. L’envie de lutter l’abandonna et le couteau glissa entre ses doigts sans qu’elle puisse le retenir. Que pouvait-elle faire contre un tel colosse ? Ou peut-être était-ce le sentiment d’avoir perdu le seul ami qu’elle ait eu.
Le monstre s’approcha d’elle. Ses jambes étaient comme du coton ; elle essaya de résister, mais toute force l’avait quittée. Il la souleva sans effort et la porta hors de la cahute. Le lac était encore agité de remous. Au milieu flottait quelque chose, une masse blanche, des cheveux. Une vaguelette la souleva et elle vit que c’était une perruque. Elle lui rappela le petit homme obèse qui avait menacé Père dans le fumoir.
— Victor, je t’en supplie, je...
Elle s’arrêta net. À la lumière de la lune, elle vit que la moitié de son visage était en sang. La partie gauche. L’endroit où s’était trouvé son œil follet n’était à présent qu’une orbite vide et sanguinolente. Ses énormes mains étaient rouges et poisseuses comme le jour où il avait égorgé le cochon. Il fouilla dans sa poche et en sortit un objet qu’elle ne reconnut pas tout de suite. Il était souillé et tout froissé.
— Votre coiffe, mam’zelle. Je l’ai retrouvée. Je vous avais promis.
La fillette saisit la petite coiffe de ses doigts tremblants. Qu’allait-il lui faire, maintenant ? Elle tenta de se débattre, mais les bras du monstre se refermèrent sur elle.
— Faut plus avoir peur, mam’zelle. Victor ne laissera personne vous faire du mal.
Son visage difforme était tout près du sien. Elle vit une larme couler de son œil unique qui la regardait avec une expression qu’elle ne lui avait jamais vue. Une expression qui dissipa ses angoisses et brouilla sa propre vue de larmes.
— Que t’est-il arrivé, gros nigaud ! Est-ce... lui qui t’a fait ça ?
— Non, il n’a pas résisté, mam’zelle. Ce n’était qu’un maudit trouillard. Je l’ai attaché à la vieille croix en fer, il ne remontera plus. Jamais.
— Mais ton œil...
— J’étais forcé, mam’zelle. Fallait tuer le ver. Je ne pouvais plus le nourrir. Je ne voulais plus entendre sa voix dans ma tête. L’est au fond du lac, maintenant, dans la bouche du maudit. J’n’aurais jamais eu la force tout seul, mais vous êtes la seule amie que j’aie. Vous n’avez plus rien à craindre, mam’zelle. Plus rien à craindre du ver.

À la surface du lac, la perruque blanche s’éloignait lentement vers le rayon argenté de la lune. Puis elle disparut. L’eau noire eut un dernier remous et se figea. Victor se mit en marche vers l’orée de la forêt, portant délicatement Amandine dans des bras robustes comme des troncs d’arbres et pourtant tendres et réconfortants. La fillette serra la coiffe sur son cœur et posa la tête contre l’épaule du colosse. Il sentait bon la terre, l’orage et le sang.

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Joue-flue · il y a
J'aime beaucoup
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Alain Lonzela · il y a
Excellent ! L'immersion est totale. Bravo
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Leveil · il y a
Une histoire bien écrite et agréable a lire.
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Sellig · il y a
J'ai apprécié ce texte particulièrement pour le climat qui y règne. Les personnages sont bien décrits. Je suis nouveau sur le site, je vais continuer mon voyage parmi tous les auteurs. Si vous avez un peu de temps. http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/annee-2161-stupeur-sur-la-ligne-f112
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Ragondin · il y a
On entre bien dans votre histoire et le climat que vous avez su y créer , quelque part entre Mary Shelley et Emily Brontë , la passion n'est pas loin .
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Claudine Vautrelle · il y a
Tellement tendre ! très touchant . J'aime aussi votre "maladie des livres", surtout ne guérissez pas. Bravo et merci.
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Ahmed Marsaoui · il y a
Un remake moderne de la Belle et La Bête. Récit bien mené, du suspens, un style
agréable à lire. Des personnages biens dessinés.Toutefois :Après avoir écrit, il faut souvent laisser « refroidir » le texte pendant un certain temps puis le relire avec la distance nécessaire pour pouvoir corriger les fautes d’inattention. Ainsi cette relecture attentive vous aurait permis de redresser les erreurs suivantes qui nuisent quelque peu à l’écrituredu texte :*Je trouve anormal qu’un père vouvoie sa fille.*Souhaiter le bon soir (au lieu de « souhaiter le bonsoir » en un seul mot)* « Une fois en sécurité à l’intérieur, elle se débarrassa de la capeline mouillée, éteint sa torche et se mit en poste à l’étroite fenêtre. » Le verbe « éteindre »
est à conjuguer au passé simple (éteignit) comme les deux autres.* Est-ce lui qui t’as (a, puisque c’est lui) fait ça ?* « Vous êtes la seule amie que j’aie. » L’indicatif conviendrait mieux à l’affirmationBonne continuation!

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Patrick Ferrer · il y a
Merci pour cette lecture minutieuse. Les deux premières sont volontaires mais je vais corriger illico les fautes. Cordialement. Patrick
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Yaakry · il y a
Yannick pagnoux vous vole !! il utilise des sites d'entraide de votes !! rien à voir avec la qualité du texte dommage !
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Thara · il y a
Un texte très long, tout en lenteur. Une fin assez décevante.
Mais, je l'ai lu. Et, je contribue en te donnant ton premier vote.

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Nicky Auteur · il y a
Voilà une histoire courte qui révèle un talentueux auteur.
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