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Miraje

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FINALISTE
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Bernard Poissard était un homme optimiste, par nature. Être expulsé du domicile maternel à sept mois, sans préavis ni respect pour le bail implicite habituel, le cordon ombilical autour du cou, fut sa première vraie expérience. Dans ces conditions, survivre à sa naissance le rendit plus fort.
Il fut pendant longtemps cartésien, plus par paresse que par conviction. Savoir compter, entre autres, sur le fait qu'un plus un égale deux, que deux fois deux font quatre, équivalait pour lui à une forme de sécurité rassurante, à une sorte de laisser-aller intellectuel sur lequel il pouvait se reposer, sans souci de la moindre contradiction. Quant à sa foi, la vision de l'incommensurable immensité au-dessus de sa tête lui donna soudainement à penser, un soir de méditation profonde, qu'il ne pouvait exister de dieu assez puissant pour tout tenir en même temps dans ses grands bras musclés, et que s'ils avaient été plusieurs, ils se seraient immanquablement disputés la possession du très gros ballon.
Il traversa ainsi une bonne moitié de sa vie, cahin-caha, sans trop de dégâts.
Cinquante-cinq ans, divorcé deux fois, il s'apprêtait à souffler au cours du mois, sur les bougies de son demi-siècle avancé et par la même occasion, sur la flamme éteinte depuis de nombreuses années, celle de son deuxième divorce. Sa ravissante jeune seconde ex-épouse était partie un beau matin, en silence, sans un au revoir, ni même un adieu.
Le hasard est quelquefois joueur. Et le temps passe si vite !

Le doute peu à peu fragilisait la falaise de granit de ses certitudes, et sans vraiment croire encore aux miracles, il se surprenait parfois à prier pour des jours meilleurs et moins solitaires.
Il avait pourtant tout tenté pour mettre le maximum de chances de son côté. Après des études longues, laborieuses mais néanmoins efficaces, il avait su persévérer et bâtir sa propre entreprise. Il souhaitait fonder une famille nombreuse. Il s'était donc marié jeune, la première fois. Mais les très nombreuses tentatives, pourtant effectuées souvent avec application, avortèrent en quelque sorte. Sa femme ne pouvait pas avoir d'enfant. Sans trop attendre, il se remaria, en réévaluant cependant les prétentions de son souhait. L'heureuse élue réunissait toutes les qualités requises ; divorcée aussi, mère d'une fille de trois ans. Bernard nagea quelques années en plein bonheur, et vécut neuf mois d'intense espérance ; elle lui donna un fils qui n'était pas le sien... C'est dans ces conditions que le second mariage se termina sans tambour ni trompette, entre deux portes, avec le départ de la femme, et des enfants d'abord.

Il se précipita alors à corps perdu jusqu'à l'épuisement dans les bras entrouverts de son entreprise. Les mois n'avaient plus de journées, les semaines plus de weekends, les jours plus d'heures, et la période de fermeture annuelle imposée était le violent catalyseur de sa solitude où l'ennui se vautrait dans le marigot nauséabond du « ne savoir que faire ». Il connut, au passage, quelques aventures sans lendemain, mais le cœur n'y était plus. « Chat échaudé craint l'eau froide ». Sans doute craignait-il inconsciemment les effets dévastateurs d'une nouvelle douche. Et l'acharnement à la tâche, dont il était seul maître, compensa pour l'essentiel les contraintes supposées d'une relation pérenne.
Au fil des années, Bernard devint un homme pressé, un homme stressé. Stressé et surmené. Les deux font souvent bon ménage, eux. Et comme deux et deux faisaient toujours quatre, angoisse et anxiété complétaient son état permanent.

À ce rythme, la petite entreprise prospérait à la cadence de cet acharnement, mais la courbe du carnet de commande progressait au fil des mois aussi rapidement que s'étiolait celle de sa propre santé. Sa société d'emballage s'emballait certes, lui aussi dans la foulée, mais avec des excès peu compris par ses collaborateurs.
Trop de café, trop de cigarettes, trop d'alcool, trop de travail, trop de trop. Une alimentation négligée, ou avalée à la hâte quand il avait la rare opportunité de prendre un vrai repas complet. Son vrai repas complet : pizza, coca, salade... Même pas assaisonnée de sport.
Bref, Bernard n'allait physiquement et psychologiquement pas bien. Faire un carton dans ces conditions, uniquement avec des « trop », le conduisait irrémédiablement au galop vers la pente vertigineuse du burning-out.

Trois nuits. Trois nuits consécutives, trop courtes, inachevées. Trois nuits interrompues au plus mauvais moment. Bernard dort déjà peu. Depuis trois nuits, la même sensation le surprend en plein sommeil.
L'érection se pointe, sournoise, inattendue, vicieuse, pour le sortir brutalement des profondeurs de son doux rêve. C'est dans cet état, partagé entre raideur et déception qu'il s'éveille progressivement, avec l'empreinte persistante de la dernière fulgurance onirique enregistrée au tréfonds du cerveau. Bernard s'efforce d'en retenir la vision enchanteresse le plus longtemps possible, à la manière d'une image rétinienne fantôme projetée sur l'écran obscur d'une paupière close. Il l'abandonne généralement, à regret, à l'instant même où il reprend la pleine conscience de sa flaccidité retrouvée.
« Elle » est si belle, et paraît si étrangement réelle ! Il a du mal à se séparer de cette présence, même virtuelle.

Le premier matin, ce n'est que bien après son troisième café et la quatrième cigarette que Bernard lâche prise progressivement. Ce visage de madone, insondable, au sourire à la fois si profondément suspendu pour l'éternité et prêt à s'éteindre dans l'instant, au regard si troublant, ouvrant la voie à tous les possibles et la porte aux espoirs les plus fous, le transporte. Bernard a conscience, dès cet instant, qu'il suffirait de faire le premier pas, de briser la glace, pour se retrouver dans ses bras, pour la tenir par la main sans que rien, jamais, ne les sépare. Brune ou châtain, blonde ou rousse, qu'importe. Il a été hypnotisé par le visage.
Bernard en perd toute perception de la fatigue accumulée au fil des mois, toute notion de surmenage. Bernard a retrouvé ses vingt ans !

Dès le second soir, Bernard s'efforce de s'imprégner, de se pénétrer de son image pour mieux la retrouver. Le rêve devient alors plus clair, plus accessible. Elle porte à présent un chignon. Elle l'attend, il en est persuadé. Et en ville, dans sa ville ! Leurs regards se croisent... Il ne peut définir l'endroit très distinctement, mais ils s'y rencontrent. Ils n'existent que l'un pour l'autre, l'avenir les a programmés pour se rencontrer. Il espère déjà lui appartenir, qu'elle devienne la dernière, jusqu'au bout de sa vie, jusqu'au bout de ses nuits.
Bernard bâcle son petit déjeuner. Il a mieux à faire : comprendre et agir ! Son pragmatisme habituel a cédé le pas à la nécessité immédiate absolue. Il lance son moteur de recherches internet sur « Interprétation des rêves » avec le besoin urgent de voir sa vision de l'avenir confortée. La clé des songes ne lui ouvre aucune porte. Peu satisfait, il poursuit avec « Rêves récurrents ». Il n'est guère plus avancé. Paradoxalement et contre toute attente, le phénomène y est décrit comme étant le signal d'une angoisse ou d'une anxiété ; de nombreuses solutions sont même proposées pour les arrêter. Par une pirouette, il en conclut qu'il ne s'agit certainement pas des mêmes rêves récurrents ! Il n'a aucune raison, lui, de chercher à les éliminer. Bien au contraire. Et les siens, loin d'être négatifs augurent de lendemains qui chantent.
Au point où il en est, il s'attaque à « Rêve prémonitoire ». Il en sort satisfait. La possible existence de capacités extra-sensorielles le ravit pleinement. Ne lui reste plus qu'à développer ce don qu'il s'ignorait. Dans la foulée, il s'accorde quelques longues minutes bonus sur la télépathie, et tant qu'à rester dans l'irrationnel, se perd, curieux, dans le mystère de l'EMI, l'Expérience de Mort Imminente, qu'il découvre par accident, au fil des pages tournées ; décorporation, tunnel... Il emprunte le chemin d'un nouveau monde.
L'heure a défilé. Son paquet de cigarettes aussi, parti en fumée à la vitesse de ses recherches. Il en a oublié ses rendez-vous de la matinée.

Le troisième matin, quand l'érection se précise, le rêve a rejoint la réalité. Il va la découvrir dans la vraie vie. Ce dernier rêve ultime est la confirmation de ses convictions. Lors des tout derniers instants, il se voit face à elle, tel Roméo, la main sur le cœur. Et elle lui sourit, avec la même expression énigmatique dont elle a le secret, empreinte tout à la fois d'une saveur de mystère, de plaisir, de désir et d'un soupçon de tristesse quasi imperceptible, cette expression étrange qui l'a submergé la toute première fois. Au réveil, il la connaît.
Il la reconnaîtra. Aucun doute n'est possible. Le grain de beauté qu'elle porte sous le menton vient poser le point final à son identité. Châtain ou brune, avec ou sans chignon, il sera capable de l'identifier n'importe où, dans un bar, sur un boulevard, une avenue. Il n'a plus qu'à se lancer à sa recherche. Elle est l'image incarnée de la Joconde, et personne sur terre ne peut lui ressembler. Et puis, elle l'a effleuré ! Et le contact avec cette main, cette peau, restera inoubliable : la douceur d'une aile de papillon, d'un pétale de rose, la caresse d'un voile de soie.

Les deux journées précédentes, Bernard a évolué à côté de son rêve, la tête ailleurs, flottant sur son nuage rose, baignant benoîtement sur une mer de sérénité, dans un bien-être relaxant auquel il n'est plus guère habitué. Ce matin, dès l'aube, il prend conscience de devoir mettre tous les atouts de son côté pour concrétiser son « apparition ». Demain, premier jour du weekend, doit s'ouvrir sur la voie de toutes les espérances et de tous les possibles...
Lui, autrefois si cartésien, si pragmatique, a bifurqué dangereusement sur le chemin trouble et semé d'embûches de l'irrationnel. Il lui faut une dernière confirmation autorisée. Son intuition en devenir de certitude a encore besoin d'être consolidée. Un dernier coup de pouce pour le grand saut final.
Il consulte l'annuaire, y trouve son prochain soutien ; « Madame Mona », la bien nommée ! Il n'hésite pas une seule seconde sur un autre choix éventuel possible. La route vers la réussite paraît commencer là. Un coup de fil, un rendez-vous ; 18 heures.
L'adresse se situe dans la vieille ville basse, l'immeuble est vétuste en cours de travaux. Bernard évite de passer sous une échelle qui lui en obstrue partiellement l'entrée. Il évite de peu la chute ; un chat noir, sorti de nulle part dans les escaliers, s'éclipse entre ses jambes. Jusqu’à la semaine dernière, il ne se savait pas superstitieux. Désormais, il a de vraies raisons d'interpréter les signes. On n'est jamais trop prudent avec ce que demain nous réserve. Prévenir, c'est guérir, pense-t-il. Il poursuit son ascension, le souffle court. Son poids pèse aussi lourd que les années passées. La dernière volée de marches est un calvaire. Sueurs froides, mains moites, palpitations, tout y passe. Il a pris cinq ans à chaque niveau franchi. Il atteint enfin le palier vétuste du cinquième et dernier étage, qui tient lieu de salle d'attente, et qui pour lui se métamorphose en salle de repos.
Le cabinet de consultation a des allures d'alcôve, fermé par de lourds rideaux, qui cachent probablement le reste de l'appartement. Ça sent le graillon et le tabac froid. Quand il en sort, il est dubitatif. Pour une première expérience, il en est pour son argent. Soixante euros ! C'est vrai que lui-même ne s'attendait pas à un miracle non plus. Mais à ce prix- là, la praticienne est restée pour le moins imprécise, évasive et peu encourageante, l'expression coincée entre hésitation et bienveillance commerciale. S'il avait su les lire, les cartes lui auraient certainement parlé plus clairement.
« Oui, vous allez la rencontrer, ne soyez pas si pressé. Vous avez encore toute la vie devant vous... »
« Non, ne soyez pas inquiet. Vous la reconnaîtrez... »
« Oui, elle viendra vers vous elle aussi ! »
Il a bien remarqué que, malgré quelques efforts, elle ne se sentait guère concernée, et la manière qu'elle a eue de regarder de biais les tarots étalés sur la table ne relevait pas d'une conscience professionnelle particulièrement aiguë. Manifestement, elle ne voyait pas grand-chose ou ne voulait rien voir ! Il a pourtant insisté lourdement.

Quatrième jour. 8h30. Samedi. 128 Boulevard de la Paix. La boutique de luxe Tendances ouvrira ses portes dans une demi-heure sur sa nouvelle collection automne. La décoratrice s'affaire dans la vitrine autour de ses derniers préparatifs sur le thème « Versace revisite Florence ». Elle apporte la dernière touche à son mannequin qu'elle trouve bien léger et instable sur son socle étroit. La petite robe noire griffée qu'elle a posé au tout dernier moment lui plairait bien... Elle ajoute la touche ultime, selon les directives de la marque en recouvrant le visage impersonnel du masque de la célébrissime, et finalise par la mise en place d'une longue perruque châtain, déployée jusqu'aux épaules.
Dans quelques heures, les mythiques logos brilleront, médusés, de tout leur éclat, sous les feux du soleil couchant, et du regard figé.

Au même instant, à l'autre bout de la ville, Bernard est fébrile. Il n'a quasiment pas fermé l'œil de la nuit. Tout doit arriver aujourd'hui, ou jamais ! Au diable la diseuse de bonne aventure ! Il sera le seul maître de son destin ! Il n'ira pas à la Carton Compagnie. La boîte doit apprendre à se passer de lui. Il envoie un message au directeur-adjoint en lui indiquant les points prioritaires du jour ; il est venu le temps de déléguer, il en a déjà assez et trop fait !
Contrairement à son habituel laisser-aller de fin de semaine, Bernard se prépare avec le plus grand soin, se conditionne, enregistre mentalement le moindre de ses gestes pour lui donner toute la solennité d'une journée inoubliable, anticipe ceux du rendez-vous attendu comme un lycéen anxieux à la veille d'un oral. Il se saisit d'un stylo et d'une feuille de papier pour y fixer clairement son plan d'action. Mais à quoi bon ? Le stylo fait fuir l'inspiration comme une arme pointée sur elle. Il se fiera à son intuition, prend sur le champ la décision de cibler prioritairement les têtes brunes, probablement moins nombreuses, et plus facilement identifiables.

Le temps est superbe, le soleil presque printanier, les oiseaux chantent, les klaxons klaxonnent. La vie est belle.
Il arpente méthodiquement, quasi religieusement, la ville basse et son enchevêtrement de ruelles étroites. L'ombre des vieux immeubles rapprochés, et le silence environnant habillent son parcours d'un voile de sérénité. Les passants sont rares, et il peut s'attarder sur l'attrait de chaque porte ancienne qui lui raconte l'histoire d'autres vies.
Mais pas la moindre silhouette susceptible de le faire tressaillir. Il s'encourage, se motive. Rien n'est inutile. Chaque heure, chaque minute, même supposée perdue, comptent. Elles le rapprochent, par élimination, du moment tant attendu.
Midi. Un sandwich sur le pouce, dans un bistrot du quartier, une pression, un café bien serré, et il repart de plus belle fois. Il n'a que jusqu'à ce soir pour réussir !
Il remonte à pas lents, savourant les prémices de sa future rencontre, jusqu'à la partie haute, bourgeoise. Le pouls de la ville bat ici même, au cœur des artères larges et animées. La façade des immeubles haussmanniens renvoie comme en offrande une luminosité généreuse, les marronniers flamboient d'ocres et d'ors pendant que l'ombre impressionniste danse sur le pavé. Les vagues progressives de la circulation envoient des images de vacances, de bord de plage et de ressac. D'un manège de chevaux de bois tournoient des rires d'enfants à la poursuite d'un pompon capricieux. Bernard, distrait par tout ce qui l'entoure, en oublierait presque le motif de sa présence. La foule colorée, bruyante et joyeuse envahit peu à peu l'espace. Bernard aussi est joyeux. Et heureux. Cette foule qui s'intensifie augmente statistiquement ses chances. Il lui suffit juste de rester vigilant. Les têtes brunes sont de plus en plus nombreuses, souvent en groupe ou accompagnées, les rires et les sourires fleurissent.
17 heures. Il n'a toujours pas croisé le sien.
Il réalise soudain que si les montagnes se rencontrent, c'est peut-être parce qu'au moins une d'entre elles reste immobile. Ainsi est-il possible qu'il soit en train de tourner en rond, et en travers, depuis le début de la matinée, derrière son idyllique apparition. Qu'importe !
Il s'attable, épuisé, à une terrasse accueillante, sur une place animée, commande un expresso, prêt à renoncer. Si seulement ses rêves avaient été plus précis. Si seulement, il avait pu y discerner le moindre indice susceptible de l'orienter vers le lieu de leur rencontre. Il connait sa ville par cœur, et il n'y a pas de quoi s'y perdre... Il aurait pu alors rester planté au même endroit, tout le jour, sans même l'ombre d'un doute, à attendre résolument le départ vers sa nouvelle vie rêvée, comme un voyageur sans bagage sur le quai d'une gare.
Le vent se lève soudainement à l'instant où il quitte la place. Il s'était assis épuisé. Il repart fatigué. Tandis que les minutes défilent, il ralentit le pas. À chacune d'entre elles, la déception, l'idée de la possibilité d'un échec, envahissent l'espace progressivement restreint du champ de ses espoirs.
Encore un effort ! Tenace, il utilise la méthode Coué. S'il reste une infime chance, il doit la saisir coûte que coûte. Le soleil décline. Le vent forcit. Il observe son reflet dans les vitrines du boulevard de la paix, se surprend à sourire aux anges béatement, se redresse, rentre le ventre, bombe le torse comme un vieux coq de combat, se trouve toujours bel homme. Tout n'est pas foutu !
L'effort ne durera pas. Le boulevard de la paix est interminable. La fatigue a repris le dessus. Avec le crépuscule, le champ restreint de son espérance s'est assombrit. Son pas se fait plus lourd, la respiration difficile. Devant le 128, il s'octroie un arrêt.

Un papillon de nuit, par trop pressé, bat de l'aile. Au même instant, un des derniers clients pousse la porte de Tendances, suivi d'une violente bourrasque de vent qui s'engouffre avec quelques feuilles mortes. La boutique de luxe n'est pas bien grande. La bourrasque, en manque d'espace, s'affaiblit en un courant d'air qui tournoie, hésite, et finit son parcours en vitrine. Sur son piédestal étroit, le mannequin instable vacille. L'attention de Bernard est happée par le mouvement.
La voilà ! Celle de ses rêves, celle qui l'attendait... ! Dans sa petite robe noire, la madone florentine, derrière son masque indéchiffrable, lui apparaît, en un éclair, sous les traits d'une veuve éplorée, dont il est l'unique défunt. Il a à peine le temps de se dire « j'ai fait tout ça pour ça... ? »
Tout s'enchaîne. Sueurs froides, peau moite. Il porte la main à son cœur. Une douleur atroce lui broie la poitrine. Il chancelle. Sa tête heurte la devanture dans un bruit sourd. Il s'affaisse mollement comme dans une dernière prière, puis s'effondre. Des badauds, sortis de nulle part, se pressent, s'agglutinent pour mieux voir. Aucun n'est secouriste.

Lisa arrive cinq minutes plus tard. Les pompiers qui l'ont précédé de peu, éloignent sans tarder le cercle des curieux, les vautours en tout genre, avides de sensationnel, heureux de pouvoir dire « j'y étais ! ». Machinalement, elle réajuste une des invisibles qui maintiennent ses longs cheveux noirs remontés en chignon. Un rituel qu'elle effectue inconsciemment avant chaque intervention. Peut-être le contrepoint au détachement dont elle doit faire preuve dès les premiers instants de son entrée en scène. L'urgentiste est ainsi prête à livrer un nouveau combat.
« Monsieur, vous m'entendez ? Monsieur, vous m'entendez ? Ouvrez les yeux. Serrez-moi la main. Serrez-moi la main. Ne lâchez pas. Restez avec moi. » L'expression de ses yeux, aussi sombres que ses cheveux, oscille entre détachement de rigueur et empathie. Ses lèvres s'éclairent d'un sourire rassurant, partagé avec une tristesse compassionnelle que les paroles dissimulent.
Bernard serre. Serre. Du moins, croit serrer. La douceur du contact prolongé avec cette main, ne lui est pas étrangère ; l'aile d'une rose, le pétale d'un papillon, la soie d'une cares... Elle anesthésie son moindre ressenti douloureux. Bernard est bien. Bernard se laisse aller. Puis se ressaisit. Il veut aller jusqu'au bout de son rêve. Au prix d'un effort titanesque, il entrouvre faiblement les yeux. Il devine plus qu'il ne voit, accroche définitivement ses pensées sur un point noir, que les reflets bleutés d'un gyrophare illuminent par intermittence ; celui d'un grain de beauté, posé comme une fleur sous le menton de Lisa.
Bernard est parti. Il n'entendra ni le choc électrique des électrodes, ni Lisa murmurer « C'est fini » dans une forme d'adieu intime. Il flotte sur son petit nuage, il assiste de haut, en observateur, au spectacle de ces derniers moments. Il traverse le tunnel lumineux. Il sait qu'il ne reviendra pas.

La nuit n'est plus tout à fait la nuit. Tout est noir. Sa conscience se délite en dentelle de brume sur sa dernière vision. Son rêve s'achève.
Il n'est déjà plus qu'une infinitésimale portion de particule de poussière au sein de l'incommensurable immensité de l'univers.

PRIX

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Patrick Desjardins · il y a
J'ai amplement apprécié votre lecture. Un homme emporté par sa passion amoureuse est une histoire très belle à lire. En revanche, je n'ai pas compris la fin. Pourquoi les pompiers sont intervenus? Que c'est-il passé avec Bernard?
Aussi, je vous invite à lire mon oeuvre «La marraine de St-Henri» et de le commenter, si vous avez le temps. http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/la-marraine-de-st-henri

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Granydu57 · il y a
Une lecture de bout en bout avec une petite idée de ce qui pouvait arriver. Une belle page d'écriture. J'ai aimé.
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Patrick Lanoix · il y a
Résolument touchant et triste!.....
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Lolanou · il y a
Histoire triste comme certains rêves inachevés... J'ai aimé.
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Babette Dalamarre · il y a
Lecture très émouvante pour moi qui suis passée à deux doigts de la catastrophe finale. Fort heureusement, le burn out m'aura ramenée vers l'écriture et l plaisir du partage. Merci pour ce beau texte.
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Chtitebulle · il y a
Joli texte ....
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Chris Artenzik · il y a
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Gyb · il y a
Très bien conduit, ce récit, Miraje, un beau travail. Ci-joint un lien pour un mien bouquin qui vient de paraître : http://www.lafeuilledethe.com/auteurs/bernard-martin-dostal/
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Jarrié · il y a
nouvelle lecture, plaisir intact.
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JPB · il y a
L'invitation était, je m'y suis pointé sur la pointe des pieds, j'ai lu, j'ai écouté, j'ai deviné, j'ai senti et ressenti, j'ai fini ma lecture et j'ai vu un instant un "Miraje" .Très agréable...
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