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Première Interview de Dieu (Dédicace modifée 29 novembre 2017 et corrigé 24 janvier 2019)

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Zutalor!

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(16 minutes ! Lecteur, je te plaindrais presque si je ne m'étais pas autant amusé en rédigeant cette histoire.)

A noter que Clément Paquis (**), "invité-surprise" de cette aventure, a donné son accord pour y figurer, et que Marie, relectrice perspicace, efficace et éclairée pour les versions qui lui ont été soumises (en ce qui concerne les rares phrases "bancales" ajoutées pendant qu'elle avait le dos tourné, je précise que sa responsabilité n'est pas engagée ; il faudrait juste qu'elle me les signale...) m'a bien aidé dans la rédaction de cette "pochade".

Quant au "Hussard" et à Sophie Dolléans... Les copains, un grand merci pour vos commentaires !


                                                       **********


Une chopine devant lui, il était seul dans le café. L’air défait, qu’il avait !
Je me suis approché.
— Alors, Dieu, ça boume ? je lui ai demandé.
Il a semblé se réveiller. Je me suis assis en face de lui. Il s’est levé.
— Vous êtes qui, vous, encore ? qu’il m’a apostrophé.
— Ça n’a pas d’importance, j’ai rétorqué. Bouh, ça n’a pas l’air d’aller fort, vous...
D’un seul coup d’œil, Dieu a su ce que je faisais dans la vie.
— Vous êtes journalier.
— Journaliste, je me suis permis de rectifier. Chaque jour, j’écris sur le jour d’avant. Je voudrais vous interviewer.
Sans hostilité, Dieu a tiqué.
— Pas sans mon conseiller.
— Chiche que vous l’appelez !

Il l’a appelé. D’une voix forte. Les murs en ont tremblé. C’est Francisco 1er qui est entré, flanqué lui-même d’un conseiller. Dieu l’a salué.
— Je ne te dérange pas, Fanfoué ?
L’autre était dans ses petits souliers.
— Dis, que Dieu lui a dit, tu pourrais voir avec Monsieur ? C’est un putain de journalier !
L’Éminence s’est débarrassé de sa camauro (1), son chaperon de sa mozette (2) matelassée. Poliment, le premier a tenu à bien se faire préciser la chose :
— Vous voulez dire un « journaliste », votre Hauteur quasiment œcuménique, stratosphérique et au-delà ?
— Laisse tomber mes titres. Et vous, parlez !
J’étais comme sur un cumulo-nimbus modèle XXL. Dieu à la « Une » de mon journal, ça ferait son petit effet, et moi je serai mieux payé.
Il y avait un problème : je n’avais rien préparé.
— Alors Dieu, ça boume, j’ai recommencé. Puis, enchaînant très vite : vous n’avez pas une tête de « Bienheureux », dites-moi. Ni l’air d’avoir traversé la vie sans difficultés.
Mon audace l’a stupéfié. A son égard, la liberté de ton étant contingentée, il n’était pas habitué.
— Et vous, en pleine forme ? qu’il m’a coupé.

Tout comme l’eut fait un fils de bonne famille, je me suis obligé à un silence prudent. Dieu semblait se détendre. C’était bien joué. Car je savais que face à lui, je ne pesais pas plus lourd qu’un cancre pendant les vacances scolaires.
Il a jeté un œil de cyclope double sur ses deux convoqués qui n’en pipaient pas une. Et puis il a daigné me répondre.
— Mon garçon, couci-couça, mon garçon.

Il m’avait appelé deux fois « son » garçon. Il y eut comme une trêve après un projet de guerre, quand le plus faible décide sagement de renoncer à engager l’escarmouche qui lui sera fatale. Pas un ange, pourtant en nombre autour du néon du café, n’osait bouger une aile. Francisco, figé comme une statue de sel, observait son maître. Il espérait peut-être qu’il lui propose une camomille ? Il était tard. Était couché. Avait dû se rhabiller. Sans doute, il pensait : « Mais qu’est-ce que Dieu va bien trouver encore à nous inventer ? »

— Tu sais, je devrais être à la retraite, a soupiré Dieu. Le hic, c’est que j’estime ne pas l’avoir méritée. Et tout ça parce que je ne suis entouré que d’incapables !
Dehors, le tonnerre s’est mis à gronder. Et dedans, François Premier à transpirer. Je sentis qu’il allait falloir ramer.

— Reprenons, j’ai ânonné. Le Déluge, c’est bien vous seul qui l’avez décidé ? A l’époque, vous n’aviez pas de conseiller ?
— C’est bien moi. Eh si, j’avais déjà des consultants. Pas beaucoup, le monde était si peu peuplé. Et puis ils me faisaient tous... (Là, Dieu, qui dîne chez Larousse en compagnie du petit Robert chaque dimanche, a préféré botter en touche.) J’ai voulu tout raser, faire repartir la grande machine de zéro.
— Mais le dénommé Noé a contrarié vos plans, n’est-ce pas ? Il a sauvé les mêmes, ceux qui vous faisaient... Enfin, vous me comprenez...
— Noé ! Parlons-en, du Noé ! Encore pire que les autres. Môssieur s’est cru permis d’interpréter mes instructions. J’avais dit « pas les moustiques ni les femmes » !
Cette dernière évocation m’enchanta. Je tenais mon scoop du lendemain. J’ai demandé :
— Vous êtes marié ?
— Marié ? Mais pourquoi faire, Grand Moi ! Vous voudriez que je me gâche la vie davantage ?
« François », premier du nom, crut opportun d’intervenir. Passant outre le beau langage, il ricana :
— Bien dit, mon doux Seigneur. Les femmes ne sont pas assez bonnes pour...
Il n’alla pas plus loin, préoccupé par la fiche que lui passait son protégé. La tête de ce dernier me disait quelque chose. N’était-ce pas lui le précédent pape ? Celui qui avait démissionné quelques années plus tôt, permettant ainsi à François d’accéder au Trône de saint Pierre ?
C’était lui ! Doctrinaire de la foi, on avait affaire à un vrai savant, hyper calé dans tous les domaines et notamment les siens, la théologie, la maîtrise de la Curie et l’affirmation du « c’est comme ça et pas autrement ». Du temps de son pontificat, il pouvait se montrer aussi paternel et patelin avec le petit peuple que sec et cassant envers les princes de l’église qu’il jugeait trop laxistes.

— À terme, Immensémentissime Deus, reprit François en adressant un clin d’œil à Benoist pour lui signaler qu’il l’avait bien compris, voici notre position : les femmes ne seront jamais la solution idéale pour maintenir au plus haut niveau le moral des hommes.
Il n’ajouta pas « parole de macho » mais c’était tout comme. Sa fiche se terminait par un « Nota bene » qu’avec peine il essayait de déchiffrer. Il sortit ses lunettes à double foyer.

— Si las mujeres étaient dignes de confiance, lut-il triomphalement, cela ne vous aurait pas échappé, Ô Deus. Et aux rédacteurs des Saintes Écritures, non plus, qui auraient proclamé que Dieu pouvait convoler en justes noces.

A la vigueur du coup de coude que Benoist venait de lui envoyer dans les côtes, François pensa qu’il était allé trop loin. Imaginant le courroux divin qui n’allait pas manquer de s’abattre sur son humble personne, il se mit à bafouiller en espagnol des choses incompréhensibles. Par bonheur, en moins appuyé, un deuxième coup de coude administré par son voisin expert-scribe lui fit reprendre ses esprits.

— Dieu pourra même avoir plusieurs maîtresses, affirma François. Il se sentait fatigué. Il avait simplement répété ce qu’il croyait que l’ancien pape, tout sourire, venait de lui souffler.

Mais la peau rose de Dieu avait déjà viré au rouge, jusqu’à en décolorer sa barbe blanche. Le Divin explosa.

— Mais vous allez la fermer, vous deux ! Ma parole, vous perdez la boussole ! Vous apercevez-vous seulement que vous êtes en train de mettre la Sainte Doctrine en danger ?

L’exclamation du grand manitou de la chrétienté fit partir de dessous son siège deux éclairs, l’un imprimant dix secondes plus tard le signe de « Zorro » sur la façade de Saint Pierre de Rome, et l’autre qui endommagea légèrement celle du bâtiment de l’ONU.

— Pero... (ça veut dire « mais » en argentin ; pour ceux qui l’ignoreraient, l’actuel pape est Argentin)
— Basta, mes biens chers Benoist et François ! (« basta », en français veut dire « assez » ; pero, en langue du paradis, c’est « tais-toi ».)
Pour une fois que quelqu’un me pose une question intelligente, il faut que vous la rameniez !

Le successeur de Benoist XVI voulut quand même la ramener. Dieu, qui toujours veillait, y mit le holà.

— Toi, tais-toi ! Au nom du vœu d’obéissance que tu as prononcé à l’égard de tes supérieurs, tais-toi que je te dis, Nom de Bon Moi de Bon Moi ?

Par Dieu ! Dieu, donc, jurait ? L’actuel Pontifex Maximus réajusta son dentier qui s’était décroché. Radoucie, Sa Supériorité Sans Contestation Possible me désigna du doigt.
— Tu disais, jeune homme ?

Ce « jeune homme », c’était ma pomme. Je ne suis pas vaniteux, mais j’étais flatté.

Soudain, comme le jeu des questions-réponses n’allait pas assez vite à son gré, Dieu entrevit une solution.

— J’aurais bien demandé son avis à un vieux politicien à la retraite (*) mais il ne se souvient plus de rien. C’est dommage, car il avait une expérience campagnarde hors norme ! Clément Paquis (**) ! Qu’on fasse venir Clément Paquis immédiatement ! Lui, il saura quoi répondre !

Comme par enchantement — c’en était un —, le Paquis, les mains barbouillées de couleurs, mine effarée et brosse à dents coincée dans une narine, apparut sur le champ en robe de chambre ouverte, un livre de psychologie dépassant de la poche de son pyjama.

— J’étais en train de peaufiner une silhouette de chat narquois, se mit-il tout de suite à protester.
— Clémentou, essuie-toi d'abord le menton (le patron du bistrot se précipita avec un torchon propre), et écoute-moi. Tu as un nom de pape, tu es donc mon serviteur.

Je n’étais pas dupe. Si, sur un ton pourtant sans réplique, Dieu avait qualifié l’artiste d’un petit nom gentil, c’était pour l’amadouer.
Clément, multi-lauréat d’un nombre incalculable de concours de planches dessinées à caractère pédagogique, stupéfait de se retrouver dans un café en face d’un gars qui s’était autorisé à le déranger de façon aussi brutale pendant sa toilette, en resta coi.

— Bon, Clément, rugit Dieu, que penses-tu des femmes ? Je suis Dieu, tu as intérêt à répondre.
— Ben, mon très cher Dieu, commença à finasser Clément, grand spécialiste des bourrades entre chiens, chats et tous ceux qui se croient leurs maîtres, vous savez quoi ? Je mets trente-six heures pour bâtir une histoire, soixante-douze à la fourrer dans des petites cases et j’ai eu une journée de M... et remplie de doutes. J’ai un vrai job, moi ! Alors, vous devriez comprendre qu’à cette heure-ci, vos interrogations sur les femmes...
Les poils des oreilles de Dieu se hérissèrent. Il devenait patent qu’il perdait patience.

— Mon petit bonhomme, dit-il après un temps de réflexion et en détachant bien ses syllabes. (On apprendra plus tard que, sous une fausse identité, Dieu avait travaillé sa diction à la Comédie Française.) Je n’ai pas, quoi qu’on en prétende, l’éternité devant moi.
Dieu suspendit son Verbe, se rappelant « un truc » qu’utilisait Louis Jouvet pour, quand il avait trop malmené ses étudiants, redonner de l’air à une ambiance devenue pesante. Il souleva son verre, dont le contenu fumait à cause de sa colère.

— Et en plus, ma bière a pris un coup de chaud ! (Un nouveau coup de tonnerre, suivi d’un éclair de plus faible intensité, retentit au loin. Cette fois, la foudre n’illumina qu’Étretat.) Patron, vous me remettez ça, s’il vous plait. Rien qu’un litre, mais additionné de tu sais quoi. Alors Clément ? Vas-tu continuer à faire attendre Dieu ?
Le patron avait fait fissa. Il posa la bière-rhum devant le « Leader Máximo des Cieux », lequel, grand seigneur, commanda une tournée générale pour ceux qui n’appartenaient pas à son administration.

— Servez une mousse à ce petit créateur, dit-il en désignant Paquis. Ça l’aidera certainement à s’éclaircir les idées, qu’il a d’ailleurs nombreuses, le bougre !

Il avait bien insisté sur le « petit », mais sans le charger d’une nuance péjorative. Car, tout Dieu qu’il était, il éprouvait du respect pour les œuvres de l’homme en peignoir dépenaillé, lequel, souvent, le distrayait. Il se tourna vers moi.
— Et vous, qu’est-ce que vous voulez boire ?

J’optai pour une triple « Spécial Calvin-Luther », une bière qui, bien qu’onéreuse, était très chère à mon cœur de parpaillot éduqué dans l’esprit de la famille Reclus (si vous ne connaissez pas cette famille du sud-ouest de notre grand pays, sachez qu’elle fut nombreuse en talents divers, et très attachée au service des hommes et des jeunes filles pour le compte de l’Eglise Réformée dans les années 1830 à 1890).

Quoi qu’un peu étonnée mais se gardant d’en rien laisser paraître, Sa Bondieuserie Sommitale marqua une pause.

— Baroque, ton choix, petit, fit-elle en se grattant derrière l’oreille. Vous avez entendu ça, les ensoutanés ? Quelle liberté d’esprit dans ce jeune cœur ! Ah vous faites du beau travail !

Le ton employé par Dieu étant magnanime, ses affidés ne manifestèrent qu’une désapprobation légère. Réalisant ma bévue, je me montrai accommodant.

— Attendez... Je vais plutôt prendre une « Horrifique Curé d’Ars - Anti Diable - Trois Génuflexions », corrigeai-je diplomatiquement à l’attention du patron.
Mais, quelque bonne âme lui ayant laissé espérer que, dans un prochain monde, il émargerait dans les premiers, le barman était déjà revenu avec la « Calvin-Luth ».
Dieu rit à gorge déployée.

— Bois ça, Cardinale, dit-il avec un fort accent catalan à l’adresse de François. J’en ai bu une fois et je n’ai pas été malade.

Le « Cardinale » s’exécuta cul-sec. Les temps avaient bien changé. Autrefois, son cousin en fonction ou l’un de ses sbires m’aurait recommandé pour les galères, voire directement envoyé au bûcher.

— Maintenant que chacun a son godet sauf toi, grand dentu tout de blanc vêtu qui l’as déjà avalé, trinquons, mes amis. Et Patron, à la tienne !

Chacun, dans la petite assemblée, s’évertua à déglutir avec distinction et retenue. La gorgée divine, en revanche, fit du bruit. On entendit un long « glouglou » peu ordinaire, puis le verre grinça sous la pression du bridge retapé à neuf la veille, pulvérisé par les mâchoires dorées à l’or fin de Dieu. « Dieu peut tout », commenta doctement et à mi-voix l’archi-diplômé en théologie qui en ronronna d’aise sous sa doudoune polaire.

— Bon, alors, ce Déluge ? marmonna Francisco.
— Non, les femmes d’abord ! tonitrua Dieu.
Je me mis à penser que c’est à ce genre de détail qu’on prend conscience des raisons pour lesquelles Dieu, qui ne perd jamais le fil, est Dieu, et François, aussi intelligent ainsi soit-il, condamné à demeurer son serviteur.

— « Les femmes », oui, reprit l’animalier sur un ton aussi lugubre et percutant que celui qu'il utilise pour faire causer ses personnages. C’était clair qu’il feignait le désintérêt et, ce faisant, défiait la bonne volonté de Dieu. Côté contestation de la toute puissance de celui qu’on vénérait ès qualité de grand Créateur, il décida même d’en rajouter une bonne louche. Ben, les femmes, déjà, c’est autre chose que les chats, les clébards, les rats ou...

Clément était en panne d’inspiration. Puisqu’il s’était avancé, et que Dieu attendait, il fallait qu’il termine sa phrase.
— Les orthodontistes qui prennent un blé fou à leurs clients pour remettre d’équerre les chicots en désordre de leurs enfants gâtés !

Un silence sidéral, comme si Dieu gobait l’Univers tout entier avec un aspirateur géant, s’installa. Clément ne savait plus quoi faire, quoi dire. Il essaya quand même.
— Euh, et aussi des...
— Madre de Dios, tu te fiches de moi, Clémentus ! Essaie un peu voir de continuer à m’embobiner et tu vas te retrouver repeint en orange, mon agnelet ! éclata Dieu qui était capable de parler cinquante langues à la fois et ce même quand ses chicots émettaient des signaux précurseurs de déchaussements. (Cela arrivait à maintes et maintes reprises pendant ses conversations de travail ; suivant qu’il avait affaire à Pierre, les deux Jean-Paul ou Benoist, rage de dents ou pas rage de dents, le Très Bridgé s’adressait à chacun dans sa langue, et c’était bien pratique.)

Deux nouveaux éclairs partirent de la même source, située sous la machine à café du bar ; leurs effets, ajoutés à ceux des précédents, rendirent nécessaires d’importants déblocages de fonds pour financer des travaux de restauration ; la Curie romaine, ainsi que tous les délégués habilités à voter à l’Assemblée générale des Nations-Unies, engagèrent leurs pays respectifs sans barguigner.
— Est-ce que tu réalises, Paquito, que tu ne m’apprends rien de neuf ?

Clément fut sur le point de demander à être entendu en confession. Il argua qu’il était désolé d’être aussi fatigué qu’un vieux pape, et demanda un café.
Dieu était à bout. Il voulait trancher la controverse au plus tôt.

— Les femmes, c’est bien, lâcha-t-il avec une pointe d’insolence chantonnant gaiement.
Tout le monde trouva qu’affublé d’un bicorne et sa barbe rasée, Dieu aurait pu postuler comme doublure de Serge Lama. Lèvres pincées, le pape prenait des notes.
Dieu revint à la charge.

— C’est ton dernier mot, Clément ?
L’intéressé hocha la tête et redemanda un café.
D’un unique battement de sa paupière secrète, Dieu réexpédia Clément chez lui, où, surprise, tous ses quadrupèdes primés, rendus tristes à mourir à cause de son départ précipité, s’étaient réunis et l’attendaient dans sa salle de bain.

— Mes enfants, reprit Dieu sobrement alors que l’aura de Clément s’estompait. Oui, « les femmes, c’est bien ».

Suivirent des développements si alambiqués qu’on redouta qu’il ne pût conclure. Certes, on le sentait habité par son sujet.
Enfin, Dieu parvint à boucler son long laïus.
— C’est grâce à elles que vous êtes ici, à boire des canons avec moi, tonna-t-il en sourdine.

Médusé, le patron prit sur lui d’apporter d’autres verres. La décision de Dieu de renvoyer Paquis à ses ablutions avait dû rencontrer un bug.
Car tel un miraculé, tel Lazare sortant de son tombeau, on le vit resurgir dans le café en gueulant qu’il n’avait pas eu son petit noir. Dieu, très maître de lui, cilla à peine et la machine à café s’enflamma. Elle chuchotait des pathétiques « au-secours, Dieu, les pompiers, ça prûle ! »

Dieu se désénerva, se demandant si le diable était pour quelque chose dans la défaillance du système informatique du paradis. Il offrit à son visiteur prodige une dernière chance de conserver son estime.

Clément se lança alors dans une extraordinaire tirade très documentée dont son auditoire ne retint que le dernier argument : si la gent féminine se révélait utile dans bien des circonstances, l’exemple des Amazones qui tiraient mieux à l’arc que bien des quidams se prétendant plus habiles qu’elles, quand bien même, toute honte bue et l’argent du ménage dépensé, ils excellaient surtout à ne pas se fracasser leurs binettes d’ivrognes sur le dallage en se retenant aux comptoirs, cet ultime argument emporta l’adhésion de tous, y compris des grands prélats.

Impartial, le patron approuva, et Dieu fit de même. François et Benoist jugèrent alors bon de se concerter. L’aval de Dieu valait création d’une nouvelle encyclique co-signée par Paquis, laquelle serait lue et mise en vente dans toutes les bonnes églises.
Inspirée par le futur saint Paquis et intitulée « De mulieribus... » (en français : « à propos des femmes »), ce texte préparerait les esprits chagrins à accepter qu’une femme succède à François. Son futur nom de scène allait de soi : ce serait, avec la bénédiction de Dieu-le-père-qui-sait-tout, et notamment où sont ses intérêts, « Benoîte-Françoise ».

— Tu as fait une excellente péroraison, Clément, dit Dieu. Il aurait bien ajouté qu’il l’avait entendu pisser une copie moyenne, mais s’abstint de trop de familiarité devant ses subordonnés. Merci, tu vas pouvoir disposer après avoir bu ton... Non, pas tant que le percolateur sera hors-service. Patron, il te reste bien un sachet de poudre lyophilisée ?
Il en restait.
— On te fera ensuite raccompagner chez toi, tes bêtes seront contentes et tu pourras enfin dormir, dit le patron. Et Dieu l’approuva. Il signa le bon de rapatriement de Clément dans ses foyers que lui présentait l’Archange-Chef de la Compagnie des Transferts Paradis-Terre. Clément remercia Dieu puis fut aussitôt pris en charge dans un traîneau céleste tiré par quatre anges de confiance.

— Maintenant, je me prendrais volontiers une tasse de lait froid, dit le patron.
— Et moi, un bon cappuccino pour faire passer toute cette fichue bière qui va finir par me ballonner, dit Dieu.
La machine à café était toujours hors d’usage, car l’ange réparateur était en congés. Il ne fallait pas y penser. Dieu, alors, s’avala une grande tasse de pasteurisé froid.
— Beurk, fit-il. Ça n’a aucun goût ! Pas comme celui des mamans douces qui mangent des fraises une heure avant l’allaitement. Qu’on m’apporte du lait maternel !
Le PDG de Danone en personne apparut en trombe, proposant immédiatement ses services.

— Ah ! Coquin ! l’apostropha Dieu. Qu’est-ce que tu as foutu dans tes « Larmes divines » qui m’ont tant dérangé ? Une nuit complète, j’ai passé sur le trône quand j’étais en visite sur Jupiter ! Tu sais combien elles durent, les nuits, sur Jupi ?! De l’extrait de noix de coco ? Tu veux un coup de boules ? Approche, bon à nib !

Zidane ! Il allait rejouer Zidane ! Ça recommençait à ressentir le roussi. Dieu n’avait pas dû faire la sieste depuis longtemps. Une telle erreur pouvait avoir des conséquences terribles pour les dix mille employés de la firme s’ils étaient privés abruptement de leur PDG. Francisco, réfugié dans les bras de son fragile conseiller, était tétanisé. Plein d’à-propos, je décidai de relancer l’interview.

— Dieu, dis-je. Sauf votre respect, qu’avez-vous pensé de l’entretien Lucifer-Général Eisenhower(3) ?
Dieu prit un air atterré. Au moyen d’une botte connu de lui seul, il venait de transformer le manager danonesque en liqueur de caramel.

— Louci et Diuke ? Ces cons-là ! Mais mon petit, ce siècle est barbare et sans honte ! Un jour, c’est le rugby (il prononçait « rugebi », à la mode du Lot-et-Garonne), le lendemain de l’ouragan Harvey c’est la tempête Irma-la-Dure et je ne te parle même pas des inondations au Bengladesh ! Et le plus difficile à admettre, c’est que va bientôt avoir lieu le championnat du monde de fouteu-ball au Quatar... (Sa Sublime Jonglerie disait « foute-balle »)
Au Quatar ! Tiens, on va prier cinq minutes en faveur de toutes ces belles choses (son auguste bouche se retenait de dire « ces m... »), ces étrons du bizness. Et après, tu ne seras pas venu pour rien, je te réciterai une poésie.

— Dieu, vous connaissez des poésies par cœur ? Vous, un poète ?
Je sentis mes certitudes vaciller.
— Parfaitement que je connais des poésies.

En confidence, Dieu me dit qu’elles lui servaient de béquilles pour amortir les chocs qui ne cessaient de lui pourrir une existence exposée à tous les vents mauvais qui agitaient le monde. Considérant mon abasourdissement, il enfonça le clou. Un clou qu’il gardait toujours sur lui, certains se demanderont pourquoi. Il répéta :

— Parfaitement, que j’en connais. Tiens, je pensais à une belge. J’en ai tout un stock, mais celle-ci, c’est une des meilleures, une des plus familiales, des plus apaisantes, on dirait du Cyrano de Bergerac ou bien un du Château de Monbazillac tellement ça fait du bien. Il ajouta, citant Cyrano : « Au moral, mon grand, pas au physique ». (Acte IV, scène 3)
— Mais, votre « Belge », risquai-je, sentant Dieu en confiance et tout disposé à s’égarer dans des digressions cosmiques.
— Ah oui ! C’est un type qui a la septantaine dépassée, et qui s’appelle Werner. Attends... Werner Lambersy, tu chercheras ses us et coutumes sur Internéchin. L’internet, voulais-je dire. Néchin, c’est le village situé à côté de la frontière française, où mon deuxième fils s’est établi pour des raisons fiscales. Il dit que ce n’est pas pour ça, mais... Il faudra que je te présente Gérard, qui fait l’acteur. Il a d’ailleurs joué Cyrano comme personne...
— Si vous le voulez bien, revenons à Werner Lambersy...
— Oui, excuse-moi camarade. (C’était bien la première fois que Sa Multi-Sainteté devait s’excuser et appeler quelqu’un ainsi.) Donc, Lambersy, c’est un type qui, dans sa maison, du côté de Liège... Tiens, comme Simenon... Celui-là, il m’en a fait lire, des Maigrichon... Costauds, ses Maig’, n’est-ce pas Benoist, toi qui as tout lu ? Mais restons sur Lambersy. Une nuit, donc, ce bouffeur de boulettes badigeonnées de sauce à la poire — si tu n’y as jamais goûté et que ton estomac est solide, je te recommande la spécialité —, ce type souffrait d’insomnies. Il s’est sûrement dit « descendons à la cuisine » et là... Et là, il a écouté tout ce qui était en train de se tramer dans le silence du lieu, tout près de lui et qu’il ne voyait pas, qu’il ne soupçonnait même pas que tout ce tintamarre puisse exister.

Dieu toussa. Et le tonnerre, qui attendait lui aussi la poésie, ne se manifesta pas. Le patron, qui, nouveau miracle, depuis une heure, lisait dans les pensées du Très Futé et Assoiffé, apporta trois triple-whiskies. Nul crissement de verre n’outragea cette fois les oreilles des convives.
— Bon, avant toute chose, fais-moi repenser à inscrire Werner au Nobel, dit Dieu au patron. Et comme Dieu a un rang à tenir, je règlerai l’épée, le costard, le cocktail de la cérémonie et la bourse du lauréat. Et sers m’en un autre ! Maintenant, faites chuta... Écoutez bien, les gars !
Et j’eus le privilège d’entendre Dieu (dommage que Clément soit reparti) qui circulait la nuit, comme un drone furtif et en pantoufles, dans la maison de Lambersy en récitant sa poésie.

— « Ronde tranquille de l’électricité dans la maison,
Sage l’eau, derrière les robinets fermés,
La mouche s’affaire dans les reliefs de l’assiette,
L’horloge égrène ses tic tac de la vie qui fuit,
Imprévisible demain hors de la maison boutonnée. »

Dieu respira. Et nous également. Le patron du bistrot semblait le plus perplexe. Ca devait être « la boutonnière » de la maison qui le faisait tiquer. Il était palpable que, lui aussi, avait envie de réciter des vers. Dieu, qui-sait-absolument- tout, l’y invita, mais l’autre se déroba.
— Vas-y Bibi, insista avec bonté le Divin.

On ne peut rien refuser à Dieu. Bibi Fricotin était blond, tout petit, et pourvu d’une moue rieuse dont il n’abusait pas sauf en de rares occasions. Pour l’heure, c’en était une. Il s’exécuta.
— « Les arbres sont nus.
Tout l’été est dans mon verre.
Garçon, un thé d’hiver. »

— Ça sonne bien, dit Dieu.
Encore plus puriste qu’un concitoyen en short, il fit remarquer — et ça le fit bien rire —, qu’il n’était pas admis que la dernière ligne d’un haïku comptât plus de pieds qu’autorisés par l’Académie. Personne ne s’avisa de le contredire.
Bibi ne fricota pas, et reconnut volontiers avoir outrepassé ses droits, etc., etc.
— Pas grave, dit Dieu. Ça m’a fait du bien. Maintenant les copains, faut que je remonte là-haut. J’ai un de ces boulots ! Mais je reviendrai !

Et gardien d’une maison à moitié endormie, chantant une berceuse à l’eau des robinets, picorant en pensée les reliefs d’une assiette avec une mouche commensale, puis accroché aux aiguilles d’une horloge pour faire une niche à son compère le Temps, à la fin, après s’être amusé à poser pour de vrai une fermeture-éclair sur la porte du bistrot, il s’envola en criant : « Fini de rire et d’accorder des interview, je vous jure que j’ai du boulot ! »

Il se mit à neiger en abondance. C’était bien normal puisqu’on était en hiver. Mais une telle quantité ? De mémoire de pastoureaux, on n’avait jamais ça.

Le lendemain, la « Une » du journalier était ainsi composée :

« Exclusif : un entretien avec Dieu ! » Et en sous-titre, on pouvait lire :
« Record de hauteur de neige. Elle n’a pas tenu : est-ce Dieu qui a déneigé nos routes et nos champs ? »

Personne n’ayant les moyens de résoudre cette énigme, le monde ne s’arrêta pas de tourner pour autant.

Fin du premier entretien


XXXXXXXXXXXXXXXXXX

Notes

(1) La camauro
Cette coiffure n’était plus portée depuis le XVIIIe siècle, sauf sur le lit de mort des Pape. Cependant, Benoît XVI a ressuscité l’usage de ce bonnet d’hiver rouge bordé d’hermine.
8ème photo visible sur ce lien (La dépouille embaumée de Jean XXIII coiffée du camaura) :
http://www.cnewsmatin.fr/monde/2013-03-13/les-huit-principaux-attributs-du-pape-420342

2) La mosette (ou mozette)
Il s’agit d’un camail, ou courte pèlerine, que peuvent porter les hauts dignitaires de l’Église. Celle du Pape est en velours rouge bordée d’hermine blanche en hiver, ou en soie blanche bordée d’hermine en été. Le souverain pontife peut la porter hors des célébrations liturgiques.
6ème photo visible sur ce lien (Pie VII revêtu de la mozette signe le concordat avec la France en 1801, d'après Jean-Baptiste Wicar) :
http://www.cnewsmatin.fr/monde/2013-03-13/les-huit-principaux-attributs-du-pape-420342

(*) hors numérotation : le « vieux politicien » retiré des affaires à l’expérience, parait-il immense sur la question « de la femme » ?
Selon toi, lecteur, qui a fait la déclaration plutôt calamiteuse qui suit, ce qui ne l’a pas empêché d’accéder aux plus hautes fonctions de notre beau pays « La France » ?
Réponse dans ces liens :
http://dicocitations.lemonde.fr/citations/citation-49455.php
http://www.lamontagne.fr/tulle/politique/2012/06/20/sur-france-inter-sophie-dessus-salue-jacques-chirac-et-le-tacle-aussi_1199958.html

(**) hors numérotation bis : Clément Paquis.

Artiste graphiste et coloriste, auteur de planches courtes (une dizaine de cases pour chaque histoire) et bédéphile, que l’on peut, pour se rendre compte de l’étendue de sa palette, découvrir à partir de ce lien :

http://short-edition.com/fr/auteur/clement-paquis

(3) En se pinçant le nez, lire ceci pour comprendre :
https://catholicapedia.net/Documents/cahier-saint-charlemagne/documents/C238_La-Franquerie_Lucifer_88p.pdf

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Virgo34 · il y a
MDR !
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Zutalor! · il y a
Tant mieux !

Dites, jeune rieuse, avez-vous lu ceci ?
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/cameleon-5
(Dans un tout autre genre mais qui vaut le déplacement...)

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Virgo34 · il y a
Merci pour le "jeune"... J'avais lu ce texte, un peu en diagonale, je l'avoue car trop long pour mes yeux. C'est tout à fait réaliste et ça sent le vécu.
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Pilatom Remicasse · il y a
Bonne partie de rigolade et très imaginatif !!! Bravo et mon vote.
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Chateaubriante · il y a
je suis journaleux, aussi
je veux le rencontrer ce Bon Dieu
pasque au catéchisme, ils disaient des conneries !
alors je veux connaître ce sacripant
ce bon vivant
si marrant
un pur bonheur que votre texte
bravo à votre équipe !

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Zutalor! · il y a
Ha ha ha !
L'équipe vous remercie !
Vous me faites rire, Chateauriante "le journaleux", et d'un bon rire, en plus !

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Eisas · il y a
Absolument exquis ! À consommer sans modération.
Bravo

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Zutalor! · il y a
Bon... Attention quand même aux doses... :-)
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Chantal Noel · il y a
Joli délire ! J'en étais sûre que Dieu picolait, avec tout le bordel qu'il y sur terre...
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Zutalor! · il y a
Non seulement il doit picoler, mais il doit aussi "fumer"...
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Jeanne en B. · il y a
Trop fort
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Joan · il y a
Nul doute que tu t'es fait plaisir en écrivant cette nouvelle, Zutalor. Je te prépare une liste de questions pour la prochaine interview de Dieu car ça fait un bon moment que je suis un peu déroutee par l'espèce humaine qu'il a créé...
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Zutalor! · il y a
Alors Joan, elle vient cette liste ?
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Joan · il y a
Pourquoi, tu as une prochaine interview ? Ma liste serait trop longue, j'aurai sans doute les réponses après ma mort.. il m'est faut juste patienter et profiter de la vie en attendant. (Tu vas bien, sinon ?)
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Zutalor! · il y a
Vas-y Joan !
:0)

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De l'Air ! · il y a
Mince t'es drôlement bien renseigné sur le bon Dieu. Tu as raison de rappeler qu'il a du boulot toute l'année sans congés payés, Lui ! ... J'aurais bien aimé savoir s'Il pratiquait le babyfoot . Mais là j'exagère !
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André Page · il y a
Une nouvelle aussi grandiose que peut l'être le Très-Haut :) :). Un morceau d'anthologie qui donne soif! Merci Zutalor! :)
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Zutalor! · il y a
:o))
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