Première étoile

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Grimper, lire, équiper, écrire : lignes de vie, vie à la ligne !

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1. Saint-Laurent

Des ruelles sombres du centre-ville, on débouchait sans s'y attendre sur les quais de l'Isère, en pleine lumière, à l'endroit où la rivière tournait autour de l'extrémité sud du massif de la Chartreuse. Une passerelle métallique permettait de rejoindre le quartier Saint-Laurent – le plus ancien de Grenoble disait-on – avec sa crypte du même nom, pleine d'ossements de quelques chrétiens du tout début du premier millénaire.
Franckie faisait la manche en rive droite, juste à la sortie de cette passerelle piétonne, et je savais qu'à cette heure matinale il serait déjà là, assis par terre et face au sud, pour profiter des premiers rayons de soleil qui lui faisaient défaut « chez lui », en cet endroit méconnu et ombragé qu'on appelait la Carrière. Celle-ci se trouvait à cinq cents mètres à peine du quartier Saint-Laurent, sur les premiers contreforts de la Chartreuse, juste au-dessus des nombreuses habitations urbaines et en même temps bien camouflée par une végétation qui, là-haut, avait largement repris ses droits.
À part quelques grimpeurs grenoblois particulièrement motivés qui s'acharnaient à escalader les blocs rocheux et plutôt lisses laissés ici ou là par l'ancienne carrière lorsque cette dernière exploitait encore le calcaire de la Chartreuse, rares étaient ceux qui connaissaient l'existence de ce site, à l'abandon depuis plus de cent ans. Il y avait parmi eux Franckie et quelques autres squatteurs ou vagabonds qui, contrairement aux grimpeurs, passaient davantage de temps « sous » que « sur » ces mêmes blocs rocheux. Franckie et les autres habitués de la Carrière s'abritaient aussi le long d'un ancien rempart du fort de la Bastille, construit par l'incontournable Vauban, et qui fermait le site dans sa partie nord. Avec pas mal d'ingéniosité et pour se protéger des intempéries, ils tiraient parfois depuis cet imposant mur en pierre de taille des bâches plastiques de toutes les couleurs. Ils y adossaient aussi, comme ils le pouvaient, quelques cabanes en bois plus ou moins solides. Mais les sortes de grottes situées sous les blocs rocheux restaient les abris les plus sûrs, à défaut d'être les plus confortables.
Pour l'heure, Franckie se réchauffait au soleil, sur sa passerelle, loin de la sombre et glaciale Carrière.
— Alors Franckie, qu'est-ce que tu lis ce matin ?
— Un San Antonio, qu'un étudiant m'a donné hier soir.
— Ça te plaît ?
— Oh oui, c'est drôle et bien foutu. Allez, j'y retourne. Bonne journée Bébert !
— Bonne journée à toi aussi Franckie !
Il a vite disparu derrière la couverture bariolée de son livre de poche, tenant dans son autre main son habituel mug « I love NY », offert lui aussi par un étudiant. Il faut dire que les facultés de géologie et de géographie possédaient deux gros bâtiments, juste au-dessus du quartier Saint-Laurent, et les étudiants étaient donc nombreux à passer par ici.
Je me suis attablé, comme chaque matin, à la terrasse du bien nommé Café de la Passerelle, inondé d'un soleil vigoureux, mais pas bien chaud. L'hiver serait bientôt là. J'avais, depuis le café où je me trouvais, une vue imprenable sur le côté droit de Franckie, assis comme toujours sous la plaque en bronze de la passerelle Saint-Laurent, une plaque un peu prétentieuse qui explicitait en quelques phrases gravées l'historique de la construction et de la rénovation toute récente du présent édifice. Franckie était sans arrêt interrompu dans sa lecture par des passants comme moi, étudiants ou pas. Quelques-uns lui donnaient deux ou trois pièces, d'autres un croissant ou du pain, et des livres bien sûr, car c'était sa grande passion, et beaucoup ici le savaient, et il fallait bien nourrir le « phénomène ».
Et à bien des égards, il l'était – phénoménal – notre Franckie. Difficile de trouver lecteur plus boulimique, plus éclectique, et surtout plus rapide que lui. Le San Antonio ne lui ferait pas plus d'une heure ou deux. Il passerait alors aux trois ou quatre autres ouvrages qui s'empilaient déjà à côté de lui, et qu'il finirait sans doute avant ce soir. Peut-être lisait-il aussi la nuit, à la Carrière, à la lueur d'une bougie ?
J'ai sursauté quand j'ai vu sa grande carcasse dégingandée apparaître au-dessus de moi et portant ombrage aux rayons du soleil. J'en ai même fait tomber du café sur ma veste de moniteur de ski flambant neuve, toute rouge avec juste un fin liseré blanc bordant mes épaules – sans doute une idée de styliste pour les faire ressortir.
— Excuse-moi de t'importuner, Bébert, mais j'aurais un petit service à te demander.
— Ah ben oui, Franckie, si je peux t'aider, dis-moi toujours...
— C'est au sujet de ton travail, Bébert : avec ta veste, on peut pas se tromper ! Et ben ça t'étonnera peut-être, mais moi aussi j'en suis un : un rouge, un moniteur de ski ! Enfin, disons que j'en étais un...
— Non ?! J'ai toujours cru qu'on te l'avait donnée, cette foutue veste de ski ! Et je n'ai jamais osé te demander plus de détails à son sujet...
La veste rouge et blanche à moitié déchirée de Franckie était presque aussi célèbre que ses livres. Mais, contrairement à ces derniers dont il se séparait sitôt lecture faite, elle, il ne la quittait jamais. Quand il faisait trop chaud, elle servait de couchage improvisé pour son petit chien Elliot, une sorte d'épagneul éternellement assoupi à ses côtés.
— Regarde-bien, Bébert, sur le revers de mon col, y a toutes les étoiles que j'ai passées depuis que j'étais minot. C'était la tradition à l'époque, une fois qu'on devenait moniteur de ski, de les garder sur soi. Chez moi en Chartreuse, on disait que ça portait bonheur. Enfin, on les portait toutes, sauf une ! À Saint-Pierre, là où je travaillais dans le temps, on avait pour coutume d'en laisser une – notre première étoile – à la Poupoune, à notre « camp de base » comme on disait, Chez Mimi Rosset, un café en face de l'Hôtel du Nord. Puis le temps a passé, pas forcément bien, et un jour je suis parti un peu précipitamment, et pas en bons termes avec Mimi Rosset, si tu vois ce que je veux dire... Enfin j'ai déconné, quoi, j'ai pété les plombs, comme souvent... Et alors, dans la colère, j'ai récupéré cette foutue première étoile. Regarde, elle est là, avec mes autres. Toujours aussi brillante, non ?
— Ah oui, dis-donc, elle est bien belle cette étoile ! Elle date de quelle année Franckie ?
— Oh faut pas trop m'en demander, c'était dans les années 1970 sans doute, parce que j'ai été moniteur de ski dans les années 1980, il me semble... Je suis un peu perdu avec tout ça, toutes ces dates, ce temps qui passe si vite...
— Crois-moi que des étoiles comme ça, Franckie, on en fait plus d'aussi belles et de solides aujourd'hui ! Y avait de la matière à l'époque, et du bon métal, pas cette merde agglomérée de maintenant, qui s'écaille et se fend à la moindre occasion ! Mais dis-moi, Franckie, qu'est-ce tu attends au juste de moi ?
— Ben justement, si tu pouvais ramener ma première étoile à la Poupoune, ça me ferait bien plaisir, surtout venant d'un moniteur comme toi, un rouge qui plus est... Je me fais vieux et ça m'embêterait qu'elle retourne pas là où elle aurait toujours dû être. Je sais que Mimi Rosset sera d'accord, et elle comprendra que j'ai été con à l'époque. Ma foi, j'ai pas été le seul à faire des bêtises dans son café. Elle en a vu d'autres que moi péter les plombs, comme son mari, et souvent en plus, oh ça oui ! En tout cas, Bébert, si elle te le demande, tu lui diras que moi je regrette ce que j'ai fait, d'accord ?
Je n'ai pas eu le temps de répondre que Franckie déposait sur ma table sa fameuse première étoile et s'en retournait déjà à son emplacement habituel, assis par terre et face au soleil, à l'une des deux extrémités de la passerelle Saint-Laurent. Je regardais l'objet métallique, joliment argenté et doré, presque aveuglant sous les rayons du soleil. Franckie ne devait pas avoir plus de huit ou dix ans lorsqu'il avait passé cette première étoile. Surtout, il avait évoqué les années 1980 pour son travail de moniteur, ce qui nous ramenait donc à pas moins de trente ans en arrière... Le café de Mimi Rosset à Saint-Pierre risquait bien de ne plus exister depuis belle lurette ! Quant à cette mystérieuse Poupoune, qui était-elle exactement ? Et elle aussi, était-elle encore parmi nous ?
Bien sûr, la logique aurait voulu que je retourne immédiatement voir Franckie, pour au moins lui soutirer quelques informations complémentaires, ou même pour le dissuader du bien-fondé d'un tel projet, ou encore pour décliner purement et simplement son étrange demande. Mais non : comme je savais qu'il n'aimait pas s'étendre sur ses lectures ou les évènements de son quotidien, et encore moins parler de l'actualité du vaste monde, j'ai pressenti qu'il ne m'accorderait pas plus d'attention au sujet de sa première étoile et de sa requête si inattendue. Alors j'ai glissé l'objet scintillant au fond de la poche intérieure de ma belle veste de moniteur de ski désormais tâchée de café. Je ne devais débuter ma saison d'hiver que demain, à l'Alpe d'Huez, alors j'avais encore du temps pour la nettoyer. Aujourd'hui, pour mon dernier jour de vacances, j'avais initialement prévu de flâner en ville, de me reposer, de baguenauder dans Grenoble, comme j'aimais le faire en intersaison. La station de ski de Saint-Pierre n'était cependant qu'à une heure de bus, alors je pris la direction de la gare routière, passant discrètement devant un Franckie déjà plongé dans la fin de son San Antonio.
Je me gardai bien de le déranger dans sa lecture.

2. Saint-Pierre

C'était une station de ski de moyenne envergure et de moyenne montagne, nichée au cœur du massif de la Chartreuse, celui-ci s'étendant de Grenoble à Chambéry, de l'Isère à la Savoie, de la vallée du Grésivaudan à l'avant-pays savoyard. On y trouvait tout de même une remontée mécanique de belle facture, qu'on appelait ici « les œufs ». Ceux-ci partaient non loin du centre du village pour monter au-dessus des sapins et des prairies, vers la montagne de la Scia. Bien que décembre fut déjà bien entamé, il n'y avait pas un poil de neige en bas de la station, et quelques centimètres seulement sur les sommets. C'était le principal problème de Saint-Pierre ces dernières années, comme celui de nombreuses autres stations de ski du même genre : le manque cruel de ce foutu « or blanc », à cause de ce non moins foutu « réchauffement climatique ». Pas assez en altitude, exposition plein sud pour une bonne partie des pistes, peu de moyens pour s'acheter des canons à neige artificielle... Ici, les moniteurs de ski comme tous les autres acteurs touristiques risquaient bien de ne pas débuter la saison d'hiver de sitôt, peut-être même pas pour les vacances de Noël, sauf si la déesse météo se montrait enfin clémente.
Le bus m'a laissé sur un immense parking ouvert au début des années 2000, en plein centre du village et à une centaine de mètres à peine en contrebas du pied des pistes et du départ des œufs. Il me restait à trouver, peut-être, le mystérieux café de Mimi Rosset. J'ai demandé à la boulangerie, le seul commerce ouvert sur ce parking interminable qui se voulait aussi une place de village « animée ». Le nom du troquet ne disait rien à la vendeuse, mais l'Hôtel du Nord, ça oui, il existait toujours, plus pour longtemps d'après elle, pour des raisons qu'elle ne souhaitait pas développer. Elle m'expliqua comment atteindre cet établissement qui se situait dans la rue principale de Saint-Pierre, plus à l'est du village, une rue qui montait directement au pied des pistes sans passer par le fameux parking où je me trouvais actuellement.
J'ai donc marché quelques minutes vers l'est, dans la station quasi déserte, et suis passé devant l'Hôtel du Nord sans le voir. Il faut dire que la rue, bien que soi-disant « principale », s'avérait étroite, à tel point qu'elle était désormais à sens unique, pour la montée seulement. Quelques motards me sont passés devant. Juchés sur leurs Harley-Davidson pétaradantes, ils ont continué en direction du col du Cucheron, qui permettait d'accéder à la vallée des Entremonts, et, plus loin encore, après le col du Granier, à Chambéry.
Arrivé devant la mairie de Saint-Pierre – une construction démesurée comme on savait les pondre dans les années 1950 – j'ai interrogé un cycliste plutôt âgé et manifestement fatigué par son ascension jusqu'ici. Il mangeait une barre chocolatée sur un banc au soleil.
— L'Hôtel du Nord, c'est plus bas jeune homme, mais je suis pas sûr que vous trouverez quelqu'un à cette heure. Ils font plus les repas de midi, je me suis déjà fait avoir deux fois...
— Non, mais ce n'est pas pour manger de toute façon. Merci bien monsieur.
Reprenant la rue principale en sens inverse, j'ai cette fois levé les yeux plus attentivement vers les quelques enseignes accrochées ici ou là. L'une d'elles indiquait effectivement l'emplacement du fameux hôtel, alors je tournai mon regard de l'autre côté de la rue : sans que je fusse réellement surpris – mais tout de même passablement déçu ou peiné – je ne trouvais pas trace du moindre café, pas plus que d'une quelconque Mimi Rosset, encore moins d'une dénommée Poupoune. Il y avait bien une crêperie, mais, à en croire le papier griffonné et scotché sur la porte d'entrée, elle n'ouvrirait qu'au vingt décembre, dans dix jours, date de début des vacances de Noël.
Alors je poussai celle, vitrée et grinçante, de l'Hôtel du Nord, de l'autre côté de la rue principale, histoire de peut-être glaner quelques informations utiles à ma laborieuse quête. L'établissement était ouvert – c'était déjà ça – et comme on dit il était « resté dans son jus », sans qu'on puisse dire si ce jus datait d'avant ou d'après la Seconde Guerre mondiale – si c'était après, ça ne devait pas être de beaucoup.
— Bonjour monsieur, qu'est-ce que je peux faire pour vous ?
Je ne l'avais pas vu, dissimulé qu'il était derrière un comptoir en bois violacé, presque noir. J'attendais qu'il se lève pour répondre, car je ne voyais même pas son visage, mais il n'en fit rien. Alors j'avançai vers lui de quelques pas mesurés, constatant alors que mon interlocuteur se trouvait assis dans un fauteuil roulant. Il portait des lunettes en acier blanc qui, couplées à son épaisse moustache poivre et sel, lui donnait l'allure d'un syndicaliste de la CGT (je ne savais pas très bien pourquoi cette idée étrange m'était venue à ce moment précis).
— Bonjour monsieur, et excusez-moi de vous déranger. En fait je cherche un café qui s'appellerait Chez Mimi Rosset, mais comme on m'a dit qu'il se trouvait en face de votre établissement et qu'il n'y est manifestement pas, j'imagine que ce café n'existe effectivement plus ?
— « Manifestement et effectivement », non, il n'existe plus... Qui est ce « on » qui vous a parlé de ce café ?
La voix du tenancier s'avérait aussi rude sur la forme que dans le fond, ce qui expliquait sans doute mon hésitation à lui répondre. Je me lançai finalement – qu'avais-je à perdre après tout ?
— Un dénommé Franckie. Je ne sais pas son nom de famille, et à vrai dire je ne suis pas certain que ce soit son prénom non plus... Mais c'est comme ça qu'on l'appelle à Grenoble, là où il habite, vers le quartier Saint-Laurent, comme moi...
J'avais dit « il habite » et je repensai soudainement à la Carrière et aux éphémères squats successifs de Franckie – je savais qu'il bougeait souvent, délogé ici où là par les descentes de police, par les aléas météorologiques et aussi par les monceaux d'immondices qui rendaient invivables ses lieux de vie au bout de quelques mois seulement.
— En fait, il n'habite pas tout à fait à Grenoble ni dans le quartier Saint-Laurent, mais c'est bien là-bas qu'on se voit de temps à autre, en intersaison, quand je ne travaille pas l'hiver à l'Alpe d'Huez ou l'été dans le Verdon, car je suis à la fois moniteur de ski et d'escalade...
— Je vois très bien qui est Franckie, jeune homme. On a passé quelques hivers ici, ensemble, à bosser justement tous les deux comme moniteurs de ski, à la station. C'est vieux tout ça... Moi aussi j'étais un rouge, j'ai même été président de l'école de ski de Saint-Pierre durant une année, en 1984, je crois. Mais ça, c'était avant l'accident... Ah la moto, ma seconde passion après la glisse, et une passion fatale ! Je ne regrette rien de ces années folles et de cette putain de moto, une Kawasaki Stinger, 112 chevaux dans le ventre, une belle bête... Tous les deux, on a rien pu faire face au trente-huit tonnes qui a pris son virage un peu trop large, à la sortie de Saint-Pierre. On se l'est cogné en pleine face, ce gros-cul. Ma moto est morte, mais pas moi, et c'est souvent mon seul regret...
— Je suis désolé, je ne savais pas tout ça...
— Et alors, jeune homme, je ne suis pas mort, et puis c'est comme ça la vie ! Et ce bon vieux Franckie, cette tête de con, qu'est-ce qui lui a donc pris de vous demander de venir fouiner par chez nous ?
Je dévisageais avec une certaine appréhension le tenancier de l'Hôtel du Nord. Il semblait un peu fou, comme Franckie. Et puis ces histoires de motos et d'accidents de la route me faisaient toujours un sale effet. Alors, pour faire diversion, j'ai sorti la première étoile de Franckie du fond de ma poche et je l'ai posée sur le comptoir en bois sombre, à hauteur des yeux du tenancier. Celui-ci s'est aussitôt avancé pour mieux la voir, de quelques centimètres seulement, en manœuvrant avec difficulté son fauteuil roulant – l'homme devait bien peser cent cinquante kilos et on voyait qu'il tremblait, sans doute sous l'effet de l'alcool dont il devait abuser, comme Franckie, car j'en sentais les effluves âcres et bien reconnaissables venir jusqu'à mes narines.
— Il voulait remettre sa première étoile à une certaine « Poupoune ». Il paraît que c'était la tradition ici, à Saint-Pierre, entre moniteurs de ski...
— La Poupoune qu'il a dit, hein ?
— Oui, la Poupoune.
— Ça fait belle lurette qu'elle a passé l'arme à gauche, la Poupoune, bien avant ma Kawasaki Stinger, mais peu avant Mimi Rosset... Ma pauvre mère – paix à son âme –, rien ne lui aura été épargné pour ces derniers mois sur terre, même pas de subir la mort de sa petite chienne chérie qu'elle aimait tant. Une brave bête, la Poupoune, c'est bien vrai, et la mascotte de toute la station à l'époque ! On l'avait même fait broder sur nos vestes de moniteurs, mais quelques années seulement, parce que ça plaisait pas aux grands pontes de l'école de ski, là-bas à Grenoble – « contraire au règlement intérieur » qu'ils disaient ! Quelle bande d'enculés !
Je glissai discrètement une main sur l'insigne blanc brodé en haut de ma veste rouge de moniteur de ski, comme pour le cacher du regard du tenancier – c'était parfaitement stupide, car j'avais bien vu qu'il l'avait repéré, et surtout je lui avais déjà avoué que moi aussi « j'en étais un »... Il a continué sur un ton plus calme, presque triste, résigné.
— Chez Mimi Rosset, c'était effectivement juste de l'autre côté de la rue. Un café, et même au tout début un restaurant, les deux tenus par mes parents, tandis que l'Hôtel du Nord appartenait à ceux de ma future femme. Je n'ai pas beaucoup bougé de Saint-Pierre, hein ? C'est le moins qu'on puisse dire. Et finalement c'est mieux comme ça, vu mon état d'aujourd'hui...
— Écoutez, monsieur, je ne vais pas vous déranger plus longtemps avec cette histoire de première étoile, j'imagine que vous avez bien à faire, et...
— « Bien à faire » ? Tu te crois à l'Alpe d'Huez, gamin ? Ici, à cette période de l'année et avec la neige qu'il n'y a pas, on a pas foule dans la station, crois-moi ! Je me permets de te tutoyer, si tu veux bien jeune moniteur ? Entre rouges, ça se fait... Ici donc, à cette période, il y a juste quelques étrangers de passage. La plupart connaissent la Chartreuse pour ses moines et leur foutue liqueur verte ou jaune, alors ils restent une nuit, parfois deux, rarement plus. Cet alcool, de toute façon, on le trouve partout. Mais j'imagine que tu t'en fous de tout ça. Alors donc, sinon, le café de mes parents, il a fermé quand ma mère est morte, en 1992, peu de temps après mon père. Elle l'a tenu à bout de bras ce troquet, et d'une main de fer, et crois-moi qu'elle rigolait pas avec l'autorité la Mimi Rosset ! Franckie a dû te parler d'elle et de son sale caractère ?
— Non, pas vraiment, il n'est pas bien bavard...
— C'est vrai qu'il n'était pas très causant, déjà à l'époque... Par contre il se défendait bien côté bibine, et même un peu trop, tout comme mon père. Lui, il a confondu les deux côtés du zinc ! Il a bu plus qu'il n'a servi... C'est pas la Mimi Rosset qu'aurait fait ça. Mais elle était trop tendre avec son mari, tout le monde lui disait, moi le premier. C'était le seul à qui elle n'osait pas dire ses quatre vérités. Et pourtant il l'aurait mérité ce salopard ! Franckie t'en a parlé de mon père ?
— Non, il n'a évoqué que votre maman. Il m'a juste dit que Mimi Rosset et lui s'étaient quittés en mauvais terme, mais qu'il regrettait ce qu'il avait fait, et ça semblait lui tenir à cœur de le dire à votre maman. Alors, maintenant, je le dis à vous...
— « Mauvais terme », c'est le moins qu'on puisse dire ! Il faut dire que si maman avait un sale carafon, Franckie, à l'époque, et surtout quand il avait un coup de trop dans le nez, c'était le genre de gugusse à tout casser, comme papa ! Et c'est ce qu'il a fait ce soir-là où il est parti de Saint-Pierre, pour une histoire de tournée payée ou pas payée, nul ne le saura jamais... Sur le coup de la colère, il a même repris sa première étoile à la Poupoune. Je crois que c'est ce qui a le plus chagriné maman, le reste ce n'était que du matériel. Faut dire que les moniteurs de ski de Saint-Pierre, c'étaient tous comme ses enfants...
— Mais où sont-elles, maintenant, ces fameuses premières étoiles ? Vous les avez gardées ?
— Oh que oui ! Elles sont dans la cave de l'hôtel, avec deux ou trois trucs qu'on a récupérés du café, après qu'on l'ait vendu en 1995. T'as vu, là-bas, ils font des crêpes maintenant : c'est la Bretagne, ici en Chartreuse !... Vas-y donc voir ces premières étoiles dans la cave, si tu veux. T'imagines bien que je vais avoir du mal à t'accompagner... La porte est au fond du couloir, et la lumière à droite avant d'entrer.
J'ai marché un peu comme dans un rêve vers la porte indiquée par le tenancier, puis je suis descendu précautionneusement le long du raide escalier en pierre, comme pour ne pas réveiller je ne savais quel esprit – peut-être celui de Mimi Rosset ou de sa Poupoune ?
En bas, les premières étoiles étaient bien toutes là, des dizaines et des dizaines – je ne les ai pas comptées –, brillantes de mille feux sous l'ampoule puissante du plafond, qui diffusait une lumière blanchâtre dans tout l'espace étroit et humide de la cave. Elles étaient fixées tout autour d'un panier en osier garni d'un épais coussin rosâtre, un grand panier pour chien bien kitsch, le panier de la Poupoune de Mimi Rosset. Les poils blancs du clébard tapissaient encore le fond. J'ai accroché la première étoile de Franckie au milieu de toutes les autres, puis je suis remonté à la surface plus serein, comme libéré d'un poids, sans trop savoir pourquoi non plus – peut-être le poids, pourtant modeste, de cette foutue première étoile de Franckie. J'avais d'ailleurs toujours trouvé ces accessoires soi-disant pédagogiques parfaitement ridicules et d'une certaine manière « pesants », mais je ne pouvais pas le dire trop fort, évidemment, car j'étais moniteur de ski moi-même, et un rouge qui plus est...
— Tiens, ramène ça à Franckie. Tu lui diras que c'est de la part de son pote Jojo, de Saint-Pierre, le fils de Mimi Rosset. J'espère qu'il se souviendra de moi. Il aimait bien lire à l'époque, surtout de la science-fiction. Ma petite nièce m'a offert ça y a quelques années, mais moi je ne lis jamais.
J'ai parcouru le livre, en diagonale, dans le bus qui me ramenait sur Grenoble. C'était très mauvais, enfin je n'ai pas aimé. Il y était question de méchants martiens, de leurs tentacules épais, de leurs boules gélatineuses, de liquides gelés et toxiques, d'expéditions sans retour, de glorieux spationautes...
Franckie l'a dévoré, comme tous les autres.
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FRANCOISE CHAMBON · il y a
Bravo Bertrand pour cette nouvelle pleine de tendresse et de sensibilité . Je l'ai lue avec plaisir : Le style est fluide ,les personnages sont pittoresques et dans cette région de montagne que j'aime beaucoup.
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Bertrand Lagrange · il y a
Merci Françoise ! Nos belles montagnes sont une source d'inspiration sans fin... Bises !
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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
Je connais à peu près chaque virage ou recoin que vous décrivez...et en vous lisant, j'ai eu l'impression de connaître aussi Franckie et Poupoune, et c'était bon. Les rapports humains sont réalistes. bravo !
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Bertrand Lagrange · il y a
Merci, merci beaucoup, très content que la magie de ces lieux et des ces personnages ait opéré !
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Ginette Flora Amouma · il y a
Un très beau récit montagnard.
Une écriture pleine de de sensibilté.

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Bertrand Lagrange · il y a
Merci Ginette pour vos retours.
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Carl Pax · il y a
J'ai beaucoup aimé votre écriture riche et fluide, l'histoire à cheval sur deux époques, et les personnages très pittoresques. Les dialogues sont très réussis et l'idée est originale. J'ai vraiment passé un bon moment de lecture !
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Bertrand Lagrange · il y a
Très content que l'histoire vous ait plu et qu'elle vous ait fait passer un bon moment.
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Phil Bottle · il y a
Un récit bien mené et une coutume bien sympathique des hommes de la montagne. Je vote, en espérant revoter bientôt....
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Marie Van Marle · il y a
C'est un récit prenant, touchant et bien ancré dans le contexte local, la vie des rouges au pays de l'or blanc (ou de l'ex or blanc qui fond de chaleur).
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Dil · il y a
superbe,j'aime l'ambiance et les détails sur le pays, c'est plein de tendresse aussi!
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Fred Panassac · il y a
Un récit montagnard très bien mené qui nous présente des personnages attachants : Frankie le SDF, et le tenancier de l’hôtel du Nord.
Le récit est bien documenté, touchant, et riche en détails locaux grenoblois.
La qualité des étoiles remises avec le diplôme de ski alpin me fait penser à rechercher ce que j’ai bien pu faire des miennes…
Félicitations également, Bertrand, pour votre prix du Jury, très mérité, en Prix éphémère sur le thème de l’engagement.

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Bertrand Lagrange · il y a
Merci beaucoup Fred pour tous vos retours et encouragements.
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Patricia Destrade · il y a
Voilà Poupoune bien décorée !

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