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Qualifié

Treize à la douzaine. Nous sommes tous là, assis sans bouger et fermés comme des huîtres. Je patiente, derrière la ligne jaune. Elle est censée préserver la confidentialité des échanges. Il faut tenir secret que toutes ces personnes se rendant chez Pôle Emploi y vont pour autre chose que la perte de leur emploi.
L’hôtesse est installée debout en face de la porte d’entrée. Dès le pas de la porte me parvient sa voix de crécelle. La ligne jaune peinte sur sol comme une invisible passerelle ne parvient pas à faire barrage aux commentaires qu’elle exprime à haute voix. Je peux entendre sans même y prêter l’oreille, les remarques qu’elle émet en se gobant d’autorité. Elle commente tous les documents qu’on lui remet, compte les bulletins de salaire, vérifie les RIB et saisissant d’une main la pièce d’identité qui lui est présentée, fixe son regard sur le visage du chômeur longue durée. La tâche est rude, elle doit déceler toute tentative d’usurpation d’identité.
Enfin, elle m’accueille.
— Vous avez rendez-vous ?

Sans rire, je lui réponds que je passais dans le quartier, la porte était ouverte, j’ai vu de la lumière, je suis entrée. Elle ne sourit pas, ne croise ni mon regard ni ma médiocre plaisanterie lancée uniquement pour la dérider. Avec elle, je ne pourrai créer qu’un lien d’inimitié au mieux d’impassibilité.
Pour tout sourire ou bonjour, j’ai droit à une croix sur la liste que la réceptionniste tient à jour. Asséchée, ratatinée, invisible, elle garde les yeux rivés sur sa liste chômeurs nouveau-nés. Aussi étanche qu’hermétique aux commentaires que je lui adresse, elle répond toujours de ce ton autoritaire et distant « vous verrez ça avec votre conseiller ». Immuablement, sans redresser le bout de son nez, elle m’énumère la liste de toutes les pièces que je dois présenter.
– Convocation, copie de la pièce d’identité, attestation employeur, RIB, copie de votre carte de sécurité sociale, de la lettre de licenciement, du...
Je ne lui laisse pas le temps d’achever sa récitation, et dépose sur la banque d’accueil la liasse de documents. Elle les vérifie un à un, elle ne m’a toujours pas saluée.
— Et bien !
— Et bien quoi ?
— Vous aviez un bon salaire !
— Et ?
— De toute façon, les indemnités sont plafonnées ! Enfin, vous verrez ça avec votre conseiller. Allez vous asseoir, on va vous appeler.

J’ai dû confondre Pôle Emploi avec le loto, tout le monde sait qu’on vient s’inscrire dans le seul but de s’enrichir ! Comment voulez-vous inspirer de la sympathie quand vous avez bien gagné votre vie, bien cotisé aussi, et que vous vous retrouvez en face d’une guichetière convaincue qu’avec un salaire pareil, c’est quand même honteux de venir « réclamer » chez Pôle Emploi. À la différence d’elle, j’aimais mon travail et ne dépassais que rarement les trente-cinq heures par week-end.
Elle a fait le calcul entre ce qu’elle gagne à travailler pour les chômeurs, elle, et ce que je percevrai comme indemnités en chômant, moi. Cela lui paraît bien injuste, indécent. Les formalités effectuées, sans me regarder elle me désigne de la main la salle d’attente où d’autres sans-emploi attendent. Ma candidature à faire fortune a été validée.
Le rendez-vous est fixé à dix heures, je suis à l’heure. La semaine dernière, je me suis déplacée en vain, mon conseiller était en formation, il avait oublié de me prévenir. J’attends depuis plus d’un quart d’heure en compagnie d’autres chômeurs. Je remarque qu’ils ont tous un dossier cartonné sur les genoux. On se croirait chez le médecin avec nos examens médicaux pour connaître l’interprétation de nos résultats du laboratoire. On est condamnés, au mieux en rémission, question d’âge. Nous sommes tous aussi silencieux que malheureux, tenant sur nos genoux un dossier plus ou moins épais, contenant le formulaire d’inscription, le résumé, les preuves et le détail de ce qu’était notre « situation ».

Aucun magazine n’est disposé sur la table, notre état nous interdit de comprendre quoi que ce soit, nous ne méritons même plus l’accès à la lecture. Nous sommes pourtant d’une parfaite lucidité.

J’adresse à mes nouveaux collègues un joyeux bonjour, auquel ils répondent avec un sourire sincère.

Les murs beiges, le lent va-et-vient du personnel administratif, les revendications syndicales placardées sur le panneau d’affichage pour seule touche de couleur meublent le temps qui s’étire.
Un grand panneau nous souhaite la bienvenue, il est empli de compassion, « Tout dossier incomplet sera refusé ».
Un combiné téléphonique est accroché au mur, on se croirait dans le parloir d’une prison comme en voit dans les séries télévisées. On peut gratuitement s’y actualiser, déclarer, « je suis toujours à la recherche d’un travail ». Les candidats au chômage ne portent pas de combinaisons de couleur orange, l’ambiance pourtant s’y prête. D’un côté les chômeurs et de l’autre les matons.
Tout n’est que lenteur, tristesse, humeur noire et ennui. Quelques prospectus confirment notre situation et pourquoi nous attendons là, comme si nous ne le savions déjà pas.
Sans se déplacer l’hôtesse hurle, « Pierre Martin c’est à vous ». Rapidement, je calcule, Pierre Martin tenait la pole position au guichet à mon arrivée. Après lui, cinq se sont inscrits avant que mon nom soit sur la liste des convoqués. Je dois patienter et redoubler d’indulgence. J’ai déjà tout lentement lu la moitié de mon roman, savouré chaque majuscule, toutes les virgules. J’en arrive à la conclusion qu’il me reste comme passe-temps, soit l’apprentissage du code-barre, au pire celui de l’adresse de la maison d’édition.
Mes jambes sont engourdies, je parcours les revendications syndicales. Trop de clients, pas assez de personnel et le nombre d’allocataires ne cesse d’augmenter. Quant aux prospects, d’aspirants potentiels ils seront bientôt des clients réels, voire même fidèles. La conclusion est sans équivoque. S’il est impossible de les recaser, au moins par compassion pour ces fonctionnaires de la misère faut-il trouver des solutions pour nous radier des fichiers. Je lâche Le matin des abrutis de Marin de Viry. Encore un livre à se tordre de rire. Alors que le héros du roman, perdu dans les dédales d’un grand magasin se retrouve ahuri au milieu d’un stand de lingerie, débarque dans l’agence un autre collègue chômeur en furie. Il est habillé lui aussi comme pour aller travailler, sa démarche pressée, son visage fermé laissent deviner qu’il vient pour se plaindre.

Soudain, une éclaircie fait son entrée, enfin un instant de vie.

— Bonjour, appelez-moi quelqu’un et tout de suite ! Je commence à en avoir plus que marre de recevoir des convocations pour des postes de médecin. Je ne suis pas médecin mais directeur commercial !
— Heu, quel est votre identifiant ?
— Mon nom et mon prénom, ça ne vous suffirait pas ?
— Non, il me faut votre identifiant.

Le directeur commercial sort de sa pochette cartonnée son dossier, et épelle son matricule comme en prison. La petite réceptionniste tapote sur son clavier sans se départir de son air outré.

— Ça y est, attendez, voilà j’ai accès à votre dossier. Écoutez, je ne comprends pas...
— Vous ne comprenez pas ? Et bien moi non plus. Parce qu’en plus de m’envoyer des propositions de poste de médecin, vous me menacez de me radier si je ne me présente pas aux convocations ! Cela fait vingt fois que j’écris, que j’appelle et c’est toujours la même rengaine. Alors vous me trouvez un responsable et vite qu’on mette fin à ce cirque ! Sinon je vous promets que demain je vais au bloc, et vous assumerez les dégâts !

L’hôtesse passe du blême au vert, elle voit sa fracture de l’os pariétal réduite (à néant) par le directeur commercial, ramenant ainsi à zéro ses lilliputiennes fonctions neuronales.

— Ah, mais il faut prendre rendez-vous. Votre conseiller est en formation aujourd’hui et demain, il ne pourra pas vous recevoir avant une semaine. J’ai une place vendredi à dix heures.
— Mais je ne vais pas revenir ! Vous vous débrouillez comme vous voulez, mais vous me trouvez un responsable et maintenant !
— Je vais voir ce que je peux faire.

Le directeur commercial se tourne vers le reste de l’équipe des admirateurs de Marin de Viry.

— Vous vous rendez compte, « médecin », vous croyez qu’ils savent lire ? Dire que c’est avec notre argent qu’ils font des conneries pareilles ! Un conseil, si vous voulez trouver du travail, surtout ne comptez pas sur eux !

La guichetière revient l’air triomphant, elle est sur le point d’esquisser un sourire.

— Un conseiller va vous recevoir entre deux rendez-vous.
— Dans combien de temps ?
— Moins de deux heures...
— Quoi ? Mais je ne vais pas perdre ma matinée ici pour attendre que vous arrêtiez vos conneries enfin ! Je ne suis pas médecin, vous comprenez ce que cela veut dire ?
— Monsieur, je vous en prie, restez poli !
— Écoutez, ça fait un mois que je m’adresse « poliment » à vos services, mais personne ne comprend rien à rien. Et je ne peux pas attendre deux heures parce que j’ai un rendez-vous professionnel dans une heure.
— Je vous conseille de prendre rendez-vous, je vous propose vendredi prochain à dix heures dans ce cas.
— Mais c’est Kafka qui dirige la boutique ici !
— Je ne connais personne de ce nom-là.

Le directeur commercial est emporté par un fou rire. Le rocambolesque de la situation l’amène au renoncement. Il passe la main sur ses yeux pour essuyer ses larmes, ce ne sont pas des larmes de joie ou de tristesse, mais l’expression de son atterrement. Sa voix n’est plus qu’un son monocorde, le même qu’il devait employer quand il perdait un gros contrat.
— Bloquez le rendez-vous, et donnez-moi un papier indiquant le motif de ma venue aujourd’hui et que je ne suis pas médecin.
La réceptionniste est fière du travail accompli, elle a réussi à maîtriser son interlocuteur emporté.
— Bien sûr. Alors, j’appuie sur la touche F9, heu non F6, voilà.
Elle lui remet sa levée d’écrou.
— Ça consiste en quoi votre boulot exactement ? Je ne comprends pas bien à quoi vous servez. Au revoir.
Il se tourne vers nous.
— Bon courage. Je file, on m’attend au bloc !
L’hôtesse fait mine de ne pas avoir entendu. Elle reprend sa pose de statue, et crie :
— Madame Chapin, c’est à vous !
Je me lève aussitôt, range Marin de Viry dans mon sac et me dirige vers le cerbère.
— Restez assise, votre conseiller va venir vous chercher !
— Je ne pouvais pas le deviner.

Un homme rondelet arrive, s’avance vers la salle d’attente. Il a une liste à la main, la litanie des corvées du jour. Il parle doucement, gentiment, me salue et me demande de le suivre.

Nous parcourons un dédale de couloirs bordés de cages vitrées étriquées. Les conseillers sont derrière leurs bureaux, ils ne sont pas en pleine effervescence, ça ne sent pas la sueur, plutôt la torpeur. Ils nous parlent du monde du travail, de ce qui demeure pour eux un concept, une vague idée.

— Nous allons remplir votre dossier. Je vois que vous avez eu une belle transaction, vous aurez cent-quatre-vingts jours de délai de carence, plus sept jours forfaitaires.
— Je sais. Et pour la création d’entreprises ?
— Ici, nous enregistrons les dossiers, et abordons votre projet professionnel. J’aurais besoin de vos douze derniers bulletins de salaire...

Je dépose la masse de documents, déjà classés par la geôlière à l’accueil. Il enregistre mon parcours professionnel, mes diplômes, expériences, langues étrangères, etc.
Enfin il s’adresse à moi :
— Quel type de poste recherchez-vous ?
— Je ne cherche pas un poste, mais je souhaite créer mon entreprise.
— Votre projet est prêt, vous avez une présentation, un business plan, un projet de statuts ?
— J’ai été licenciée hier, je n’ai pas eu le temps de tout préparer.
— Et bien au prochain rendez-vous j’aurai votre business plan !

Au prochain rendez-vous, je ne serai plus répertoriée comme demandeur d’emploi surtout.
Il rayera mon nom de la liste. Le cerbère a été remplacé par une fonctionnaire en formation. Elle a un badge pour le clamer.

Alors que je m’apprête à partir, elle s’approche de moi.
— J’ai été indiscrète quand vous montriez votre site internet à la dame assise à côté de vous. J’aime beaucoup ce que vous voulez faire. Si, vous aviez une carte de visite, ou si vous pouviez me donner votre adresse mail je vous enverrais mon CV. S’il y a une place pour moi...

Elle baisse le nez et avoue, la mine dépitée :
— Je ne peux pas continuer ici, ça manque trop d’humanité...

PRIX

Image de Eté 2016
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Jean Calbrix · il y a
Une belle séquence courtelinesque. Bravo, Sophie ! Vous avez l'étoffe et la plume pour un écrire une pièce théâtre. Vous avez mon vote.
Vous avez aimé mon carton. En sera-t-il de même pour mon verglas ? http://short-edition.com/oeuvre/poetik/verglas

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Nastasia B · il y a
J'aime bien votre texte.
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Utilisateur désactivé · il y a
J'avais soutenu votre texte;
Vous avez soutenu mon texte "le coq et l'oie" une première fois.Viendrez-vous le soutenir en finale avant le 20 Juin ? Merci !



Marie

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Sophie Loiseau · il y a
Avec joie ! Belle continuation.
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Dominique Hilloulin · il y a
Une diatribe teintée d'humour , mais sans concessions, coup pour coup ! Un texte qui ne perd pas sa cadence et son haleine , donc ne lasse pas . Réussi ! J'ai voté !
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Sophie Loiseau · il y a
Votez pour eux !
Merci.

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Bruno Teyrac · il y a
Un premier rendez-vous tout sauf romantique. J'ai aimé l'écriture efficace et les pointes d'ironie, le tableau désolant que vous faites de ce lieu de perdition. "Mais c’est Kafka qui dirige la boutique ici !— Je ne connais personne de ce nom-là." : excellent. Mon vote, avec plaisir.
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Sophie Loiseau · il y a
Merci. Belle journée.
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Nadine Gazonneau · il y a
"Pole emploi dans ses meilleurs jours". Votre texte décrit une cruelle réalité et en plus avec beaucoup d'humour. Malheureusement nous vivons une époque kafkaïenne ou la bureaucratie ressemble "aux temps modernes" de Chaplin avec les rouages des machines à la chaine ont laissé la place à la paperasserie informatisée. Ou est l'humain dans tout cela? Bravo vous avez le vote de Tilee auteur de "transparence" catégorie poésie.
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Sophie Loiseau · il y a
Merci. Le pire est pour ceux qui n'ont plus la force d'en rire... Et ils sont nombreux, trop.
Je file lire "Transparence"

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Fantec · il y a
J'ai eu la chance de ne pas aller dans un tel endroit mais cela correspond parfaitement à ce qu'on m'en a raconté... À pleurer.
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Sophie Loiseau · il y a
Vous ne connaissez pas votre bonheur !
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Patricia Burny-Deleau · il y a
C'est tristement drôle ou drôlement triste ! Kafka doit se retourner dans sa tombe !
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Sophie Loiseau · il y a
Kafka se retourne dans sa tombe, et les chômeurs retournent chez Pôle Emploi...
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Sophie Loiseau · il y a
Je viens de me régaler en lisant "Une certaine idée de l'homme", si vous avez besoin de rire, elle est succulente.
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/une-certaine-idee-de-l-homme-1

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Kate · il y a
Les coups de bec de Sophie Loiseau n'ont d'égal que sa plume, fine, vive, parfois acérée mais toujours réaliste et profondément humaine.
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Sophie Loiseau · il y a
Merci Kate de votre commentaire qui me fait monter le rouge aux joues !
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