Premier jour du cycle

il y a
4 min
3
lectures
1

Je voudrais écrire des romans Qui valent la peine d'exister. Mon rêve est-il à ma portée  [+]

Le cycle commence un matin. Souvent le soir, avant de se coucher, on sait. Parfois on ne le sait pas consciemment. Parfois on ne veut pas savoir. Non, pas demain, plus tard. On espère un peu, on oublie. Ça arrivera bientôt, ça on en est sûr.

On se couche le soir, peut-être un peu plus tôt. On est fatigué. On s’endort vite. D’un sommeil à la fois plus lourd et plus agité. Un sommeil profond en tout cas, plein de rêves, plein de mystères dont on ne se rappellera pas. Il y a des émotions. Il y a le dehors qui continue, qui s’agite, dont on se retire par cette nuit sans bruit. C’est trop pour nous, à ce moment là, le dehors. Il y a trop de choses, trop à être, trop à faire. On a l’impression que ça ira si on s’endort maintenant, que demain tout sera réglé. Et c’est assez vrai.

Le matin n’est pas matinal. Il est difficile. Il est difficile d’émerger de cette vase lourde et pénible dans laquelle on a passé la nuit. Il y a ce sentiment de nausée, même si les premières heures, ça va à peu près. On se dit que non, finalement, ça sera peut-être plutôt pour demain. Cette fois on se trompe. Ça arrive. Ce n’est pas un déchirement, ce ne sont pas des contractions. C’est une lenteur qui s’installe petit à petit. Au début on pense que la journée sera identique à toutes les autres, qu’on y échappe encore. Notre niveau d’énergie nous permet de bien commencer la journée, d’émerger, de faire quelques projets même. Aujourd’hui, il faudra que je fasse ça, ceci, cela. Au bout d’un moment, comme ça, ça nous prend. On vient de finir la première tâche de la journée, on va se mettre à la deuxième, et là, l’incapacité. Celle qui nous amène à la raison, celle qui nous dit « ah non ».

A ce moment là, c’est une pliure, peut-être un premier passage aux toilettes. On commence à sentir quelque chose couler, ou bien on sait que ça va arriver. Il faut se protéger. Peut-être que cette fois je n’aurais pas si mal. Non, peut-être que cette fois je vais y échapper. Je sortirais des WC et je m’y remettrai. Quand on se relève de la cuvette, c’est déjà trop tard. Il est difficile de se rhabiller, de se laver les mains, d’éteindre la lumière, de fermer la porte. La langueur arrive. Elle prend le corps. Elle s’immisce sans donner d’indices. L’esprit commence à s’égarer, à se plier à la volonté du corps. L’esprit commence à abandonner. Plus tard on dira que ce sont des contractions, mais ce ne sont pas des contractions, c’est un abandon. L’esprit abandonne, laisse la place. L’impuissance, la déraison. Il faut en finir, finissons-en. C’est plus qu’une douleur, c’est une incapacité. Une incapacité totale de l’esprit à prendre le dessus sur le corps. Peut-être que ça durera plusieurs minutes, peut-être plusieurs heures, ensuite tout sera réglé. Maintenant, on ne peut plus continuer. Il faut abandonner.

On abandonne alors, peut-être qu’on va se coucher. Il y a le froid d’abord, il y a la faiblesse ensuite, la fièvre. On va rester là quelques temps. On ne peut plus rien faire qu’attendre. Le désespoir avance, et personne ne peut rien. Il y a du fatalisme, de la résignation. Attendre en silence, ne pas pleurer, ne pas crier, souffrir en silence. Parfois on regarde le bout de ses pieds ou de ses doigts et ils sont glacés, bleu violacés. Parfois on essaie de se masser, non on n’essaie plus, on sait que ça ne marche pas. On pense à cette phrase d’une jeune adolescente qui disait que les règles, c’est comme un doux secret, malgré la douleur, malgré la langueur, malgré la faiblesse, on tient ce secret au creux de soi et c’est doux pour soi. Elle nous avait ému, cette phrase, mais ce n’est plus le moment de s’émouvoir. Nous ça ne fait pas deux fois qu’on est « indisposée », ça fait à peu près 240 fois. Ce secret on le connaît trop bien, ce n’est même plus un vrai secret.

Ça fait deux heures qu’on est en train de mourir sur le canapé. Peut-être qu’on s’est un peu endormi pour fuir la douleur, le temps que ça passe. A ce moment là, l’homme rentre. Il ouvre brusquement la porte, il renifle, il crache. Il se sert un grand verre d’eau qu’il avale goulûment. Il vient de faire son sport, il est très fier de lui. Il se retourne et nous voit. « Ah ! ». Puis, d’un air désolé, « oh... ». « Tu veux quelque-chose ? », « Je vais faire à manger ». L’homme est gentil. C’est pour ça qu’encore plus, c’est dur, on ne peut pas vraiment s’énerver, on n’a aucune raison. L’homme ouvre et referme la porte du frigo, brusquement. Pour fuir cette agitation malvenue, on remonte aux toilettes.

L’homme en profite pour allumer la musique en bas, dans le fond, il cuisine en sifflotant. On est accroupie au dessus des toilettes, on se vide de partout. On se demande si on va réussir à tenir, si on ne va pas s’évanouir là, tout de suite, peut-être même mourir au milieu de son sang et de ses étrons. Il faut s’appuyer sur ses genoux pour arriver à se maintenir, se plier en deux la tête pendante aux milieu des jambes ou le corps entier reposant sur le mur salvateur. La vie nous quitte lentement. La force aussi. Elle part par en-dessous, elle s’écoule au milieu de nous. Il est impossible de penser ou d’avoir une quelconque volonté. A un moment, on ne sait pas pourquoi, ça va mieux. Il y a la force nécessaire revenue et on peut relever la tête, prendre du papier, s’essuyer. C’est rouge et marron et ça tâche le blanc. On le remarque. Il y en a beaucoup. Peut-être un soupir et c’est déjà oublié. La force de se relever, de repartir, de répéter les mêmes gestes. Se rendormir. Après ça tout sera fini.

C’est comme une page qu’on a déchiré. Remettre les compteurs à zéro. La page de la vie qu’on vivait avant, celle des soucis, celle des projets. Il faut tout recommencer. A partir de maintenant, c’est le jour 1. Plus rien n’a d’importance de ce qui est passé. Hier on croyait encore à nos rêves, à nos certitudes. On pensait que demain serait dans la continuité de notre vie passée. Aujourd’hui tout est à refaire, tout est à repenser. On a de nouvelles idées, de nouveaux désirs qui commencent à se dessiner. Ce moment de rien, ces instants puissants de vide, de souffrance muette, ce moment où la page se déchire, ce moment où on a seulement la force de continuer à respirer, tout change, tout redevient blanc. Quand on se réveille de cette sortie du temps, de cette absence, de cette faiblesse pour le monde extérieur, de cette faiblesse qui fait notre force, on sait que rien ne sera comme hier. On avance dans notre temps qui nous est cher, on s’est reconnecté à notre profondeur, à notre nous. Cela nous donne un avantage sur les autres, sur leurs tourbillons, leurs vents sans saveur. Nous savons.

Maintenant il faut récupérer. On ne peut pas se remettre tout d’un coup d’une lutte aussi violente. Il faut s’aimer, se donner du temps, se laisser flâner un peu sur le canapé. L’esprit reprend ses droits, le corps a accompli sa destinée. On est sorti indemne de cet instant et ça n’a pas duré si longtemps. Maintenant, tout peut recommencer.
1
1

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,