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Préjudice Environnemental

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Robert Pastor

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L’ordre d’évacuer la ville a été donné dans la nuit du troisième jour, peu après l’explosion de la deuxième cuve, celle qui contenait les hydrocarbures. La situation était hors de tout contrôle. C’était comme de se trouver sur un navire en perdition, en pleine mer, avec une coque qui prend l’eau de toutes parts, le bâtiment s’enfonce, mais ce qu’il en reste vous offre plus de sécurité que ces minuscules canots qui ne sont pas taillés pour affronter les éléments déchaînés.
Les radios ont interrompu leurs programmes pour consacrer le reste de la nuit à l'événement. Ils ont tiré du lit tout ce qu’ils comptaient de spécialistes pour nous éclairer. Les auditeurs posaient leurs questions les unes plus saugrenues que les autres. Pour quelle raison la municipalité avait-elle tergiversé aussi longtemps ? Qu’allait-on faire des malades, ceux qui survivaient branchés à un appareil médical ? Trouverait-on suffisamment de brancardiers pour déplacer les infirmes ? Comment protéger les joyaux artistiques que les musées laisseraient exposés à la convoitise ? La réponse importait moins que la question.

Dès les premières lueurs de l’aube, les routes se sont engorgées. Un flot ininterrompu de motos, de voitures, de caravanes, camping-car, camions, camionnettes, minibus se déversait dans la circulation devenue de plus en plus dense. J’ai pensé à ces départs de vacances, à cause des galeries surchargées et du grand nombre de ces petites remorques de camping. Les gens emportaient ce qui pouvait être sauvé. Ils étaient convaincus qu’ils ne reverraient pas de sitôt leur domicile.

Les automobilistes ont perdu le peu de sens civique qui leur restait. Ils se sont engouffrés dans les carrefours en forçant le passage, provoquant des accrochages et aggravant la pagaille. Les insultes pleuvaient, les plus excités sortaient de leur véhicule avec l’intention d’en venir aux mains.
Pour le gros des fuyards, la journée s’est rapidement transformée en calvaire. En temps normal il faut moins d’une heure en suivant la nationale 118 pour atteindre Orsay. Là, dix heures furent nécessaires pour parcourir la même distance, gravir la dernière côte et se mettre en sécurité.

Sur le coup de midi, les messages diffusés à la radio ont changé de ton, recommandant de ne plus utiliser les véhicules. Dans les bouchons, les voitures se sont trouvées à court de carburant. Elles se sont agglutinées à l’entrée des stations qui étaient en rupture de stock.

Des chasse-neige ont dégagé les automobiles abandonnées en les poussant dans le bas-côté, ouvrant ainsi la voie aux véhicules de secours. J’ai été consterné par ces images d’apocalypse, des malheureux poussant un caddy rempli de leurs biens les plus précieux, des enfants traînés par leurs parents, le regard vide, à bout de force, tentant tant bien que mal de gravir la côte des Gardes.

***

J’ai consulté mon annuaire à la recherche de quelqu'un qui me donnerait un avis pertinent sur ce qui se passait. Je suis tombé sur Angèle. Angèle travaille à la chambre de commerce et d’industrie. Nous avons été très proches jusqu'à ce que cette ONG me propose un emploi et que je parte six mois en Amazonie.
— Tiens, tiens, tu existes toujours, a-t-elle dit en ricanant.
— Je t’invite à dîner, dans ce restaurant que tu apprécies tant, j’ai le nom sur le bout de la langue.
— Tu as quelque chose à te faire pardonner, a-t-elle rétorqué avec assurance.
— L’estaminet, oui, c’était ce nom-là. Je te raconterai mon séjour chez les orpailleurs.

Angèle est tout en rondeurs. Elle ressemble un peu à une Adèle. J’aime assez. Malheureusement elle abuse d’un parfum beaucoup trop puissant pour mon odorat. Je crois que c’est du patchouli. Lorsque je lui ai offert un flacon de miss Dior, elle l’a mal pris.

Je suis arrivé au restaurant un peu en avance. « Vous serez le second client et probablement le dernier qui montre le bout de son nez aujourd'hui » a dit le patron inquiet. Il avait subi la baisse de fréquentation due aux attentats et maintenant ceci. « Des aléas qu’il fallait apprendre à surmonter » a-t-il ajouté sur un ton fataliste. Tous les restaurateurs étaient logés à la même enseigne.
Quand Angèle est rentrée dans la salle à manger, je me suis levé pour aller à sa rencontre.
— Tu es très en beauté ce soir.
Je n’ai rien trouvé de mieux pour engager la conversation.
— Je ne me souviens pas de t’avoir vu aussi radieuse.
— Si tu me disais tout de suite ce que tu veux savoir, a-t-elle répliqué.

Là je l’ai stoppé net. J’ai admis que les événements récents lui donnaient une certaine importance, qu’elle devait être en possession d’informations très intéressantes, surtout pour moi. Angèle glanait ses informations en tendant simplement une oreille dans les couloirs.

Elle a commandé des ris de veau aux champignons accompagnés d’épinards en branches et d’un peu de purée.
Elle avait changé de parfum, mais elle portait toujours ces hideuses chaussures avec de larges bandes et des gros boutons recouverts de cuir. J’ai essayé de plaisanter sur cette marque dont j’ai oublié le nom et leur stupide publicité, mais ça n’a pas eu l’air de lui plaire. Je suis rapidement passé à autre chose.
— Je fais appel à ton sens civique. Tu n’es pas obligée de me répondre, il te suffira de me faire comprendre si je suis sur la bonne voie ou si je fais fausse route.

Elle a finalement accepté de jouer au jeu des questions réponses.
J’ai appris qu’une enquête officielle allait être ouverte. Elle a employé le mot « diligenté ». L’enquête devait faire toute la lumière sur la présence du produit toxique non loin d’une zone habitée. Si un politique avait étouffé l’affaire, nul ne s’aventurerait à le couvrir puisqu'il y avait eu mort d’hommes.
J’avais encore confiance en la justice, sauf en sa lenteur qui me paraissait parfois suspecte.
À la fin du repas je lui ai proposé de venir boire un verre chez moi. Elle a décliné mon invitation.
Elle a fini par me dire que la CCIP avait décidé d’organiser l’évacuation de tout son personnel. Quand elle m’a demandé ce que je comptais faire, je lui ai dit que je ne savais pas encore.
— Ne reste pas dans les parages, tu risques d’abîmer définitivement tes poumons, a-t-elle fini par me dire au moment de nous séparer.

Je l’ai remercié. J’avais oublié le bien que cela pouvait faire de savoir que quelqu'un se préoccupe pour vous.

***

Certains se gargarisent de vouloir protéger le mobilier urbain des agressions des tagueurs, alors qu'à deux pas, la rivière est en train de crever, polluée par des pesticides agricoles. D’autres pilotent des engins si gourmands en carburant qu’ils espèrent que cela ne s’ébruitera pas et ne discréditera pas leurs engagements écologiques.

Question tagueur, je voue une admiration sans bornes à Banksy. Le bonhomme a des principes auxquels il ne déroge pas. Il ne sera jamais esclave de sa notoriété, un peu à l’image des deux robots chantants qui se cachent sous un casque. Quant à ses œuvres, je serais tout à fait prêt à détacher un bout de mur signé de sa main rien que pour le plaisir de le contempler chaque jour dans mon salon.
Mes premières actions contre des pollueurs notoires se sont soldées par de pénibles échecs. J’ai appris à mes dépens que nul ne peut lutter seul contre leurs services juridiques. Jamais plus je ne m'aventurerais à citer le nom d’une société quand bien même celle-ci aurait été officiellement condamnée. Le simple fait de porter sur la place publique une condamnation peut vous conduire en correctionnelle. La société porte plainte en diffamation et vous êtes dans la mouise pour de bon. Chez nous, les frais de justice dans une procédure en diffamation sont à la charge de celui qui se défend. Et même si au bout de deux années vous gagnez votre procès, il faut être en mesure d’avancer les sommes.
Ma mémoire me joue de plus en plus souvent des tours. Ce que je viens de faire me sort de la tête au profit de quelque chose de beaucoup plus important qui s’impose subitement à mon esprit. Quant aux souvenirs plus anciens, comme ceux concernant le début de cette catastrophe, il me suffit d’attendre quelques jours et tout m’apparaît très clairement.

***

C’était le début de l’été. La France avait déjà connu un épisode de canicule. Un vent chaud remontait en provenance du Sahara. Cette masse d’air allait affoler les enregistreurs des stations météorologiques. La température flirtait avec les trente-cinq degrés jusqu’au-delà de 23 heures avant de fléchir et de se stabiliser aux alentours des 28 degrés au matin.

Au réveil, j’ai senti une odeur âcre qui a envahi la cuisine. Comme à mon habitude, j’avais ouvert la fenêtre pour laisser entrer un peu de fraîcheur. C’est la toute première chose que je fais avant même de mettre à chauffer l’eau pour le café. En ouvrant la fenêtre, je me sens moins seul. Je tends l’oreille et j’entends le chant des oiseaux dans le jardin en contrebas. Un merle venait d’achever son nid et il appelait de ses vœux une compagne pour le partager.

J’ai allumé le poste. A la radio, l’un des journalistes a évoqué une cuve de produits chimiques qui se consumait quelque part dans la zone industrielle de Gennevilliers. Issy les Moulineaux est distant de plus de quinze kilomètres du lieu du sinistre et pourtant les fumées ne se dissipaient pas ! J’ai essayé d’imaginer l’enfer que les Gennevillois pouvaient endurer à proximité de l’incendie. Et puis je me suis dit qu’il suffisait que le vent se lève et leur problème ne serait plus le mien.

Le ciel s’est obscurci et une chape nauséabonde a recouvert la ville.
Un porte-parole du ministère de l’intérieur s’est exprimé dans ce langage ampoulé qu’on leur enseigne dans les stages de communication. Il nous a refait le coup à « pas de chance ». Selon ses conclusions, un employé aurait mis en contact deux substances chimiques sans se douter des conséquences de son geste. En gros, il cherchait à nous faire croire que les responsables de l’usine avaient été incapables de former leurs agents à la manipulation de ces produits. Faire reposer la responsabilité sur l’homme, cela revenait à dire que l’accident n’avait pas pour cause une erreur de l’administration, une loi incomplète ou mal appliquée, qu’avec quelques procédures et un peu de rigueur dans les formations, des exercices pour leur faire rentrer les gestes dans la tête, l’évènement ne se produirait plus. Mettre la faute sur l’homme, c’est rendre toute condamnation improbable, car personne n’oserait accabler la main innocente qui avait failli.

Les pompiers ont lutté toute la matinée du premier jour, sans succès. Ils ne sont pas parvenus à circonscrire le sinistre, comme ils disent de manière savante. Leurs masques ne semblaient pas en mesure de les protéger. Sur les réseaux sociaux, les blogueurs ont immédiatement pointé du doigt l’inadéquation de leurs équipements. Trois sous-officiers avaient été hospitalisés dans un état grave. Leurs poumons étaient gravement atteints. J’ai déniché cette dernière information sur un forum. Impossible à vérifier. Quand les journalistes ont parlé de « pronostic vital engagé », je n’ai pu m’empêcher un rictus. Cette formule signifiait que les trois pompiers étaient en train de mourir et que nulle médecine ne saurait les soigner.

Le feu n’était pas sous contrôle. Il se dégageait de noires fumées que les conditions météorologiques retenaient prisonnières au-dessus de la capitale. La configuration géographique de Paris entourée par les hauteurs de Meudon, celles de Taverny et Montmartre n’aidait pas à l’évacuation des gaz.

Ils ont interrogé un capitaine de pompiers. Il était sacrément en pétard.
— Je ne sais pas ce que cette foutue cuve fait ici. Elle ne figure même pas sur les plans. Elle contiendrait du sodium. Il est formellement interdit de stocker ce satané produit à proximité des habitations.

J’avais en tête un article qui expliquait que ces feux dans les zones industrielles étaient craints par la protection civile à cause du manque d’informations dont disposaient les pompiers au moment de pénétrer dans l’enceinte de l’usine. À côté de ces feux, un incendie dans une forêt ressemblait plus à une promenade de santé particulièrement en l’absence de vents. Dans les immeubles des quartiers défavorisés, les pompiers craignent par-dessus tout les bonbonnes de gaz. Dans une zone de stockage, n’importe quel produit chimique peut réagir de manière imprévue. Le pompier qui arrive sur un site industriel doit oublier tous ses réflexes et s’interroger avant d’employer de l’eau ou l’un de ses produits retardants. Tout peut lui péter au visage.

J’ai pris mon scooter et je suis allé à Bièvres. J’y ai une connaissance, elle se nomme Sarah comme l’actrice de la série « The Killing ». Elle lui ressemble beaucoup. Je fais référence à ce goût pour les bottes cavalières et à cette manière de porter des pulls sans rien d’autre qu’un discret soutien-gorge. Sarah possède aussi une fossette non loin d’un pli qui se dessine autour du coin de ses lèvres. Sarah est biologiste mais aussi experte en risques industriels. Elle conseille les municipalités. Vues les taxes que ces entreprises versent au budget de la ville, on comprend que les élus ne soient pas trop regardants. Demandez à un maire s’il accepterait qu’une centrale nucléaire s’installe sur son territoire. Eh bien, vous tomberiez des nues en constatant le petit nombre d’élus qui parvient à résister aux sirènes des sommes en jeu. Avec ces fonds, les villes construisent des piscines, des stades, des salles de sport, des médiathèques et que sais-je encore. Des équipements très onéreux que d’autres municipalités bien plus peuplées ne peuvent s’offrir.

Sarah m’a exposé une idée totalement différente. Selon ses dires, le produit en question devenait naturellement instable dès que la température dépassait les trente degrés. On les avait atteints depuis quelques jours. Leur service de sûreté avait dû envisager cette situation particulière. À moins de transférer le contenu des réservoirs, difficile d’imaginer comment refroidir une cuve d’une trentaine de mètres de diamètre et d’autant en hauteur.
Sarah était convaincue que les cuves d’hydrocarbures de Gennevilliers devaient être déménagées. Le port industriel facilitait le transport de ces matières en évitant la route, il contribuait au maintien des emplois, mais les vents dominants plaidaient en faveur d’une installation plus sûre à l’est de la capitale, au-delà du périmètre de l’A86.

Le gouvernement qui ne voulut pas rester les bras croisés a dépêché sur place ses propres experts. Ils nous l’ont suffisamment rabâché pour que cela marque les esprits.

Sur les réseaux sociaux, j’ai trouvé encore une autre thèse qui avançait que seul un autre produit chimique combiné à celui présent dans la cuve, parviendrait à étouffer l’incendie. Cet autre produit était toxique, probablement autant que celui contenu dans la cuve. Seulement, on n’en disposait pas en quantité suffisante sur le sol français. Voilà la raison invoquée pour expliquer ces tergiversations. Il y avait un autre obstacle : le prix que le département aurait à débourser pour obtenir le produit en question. Dans mon esprit, j’ai imaginé un responsable des achats au ventre bedonnant assis dans un bureau de la préfecture auquel on demande de signer un chèque et quand en il découvre le montant, il se met à tourner de l’œil.

Je me suis souvenu de ce propos qui disait que lorsque les experts ne sont pas unanimes, que leurs recommandations se contredisent, le politique était comme le roi : nu.
Au début, j’ai pensé que ceux qui s’exprimaient sur les réseaux sociaux n’étaient que d’anciens experts dont on s’était débarrassé car trop alarmistes, ou simplement pas assez présentables dans un débat télévisé. Ceux-là se défoulaient maintenant en déversant leur fiel, leur « je vous l’avais dit » en représailles à une éviction. Puis j’ai loué leurs interventions. Des voix discordantes se faisaient entendre et il fallait les écouter toutes avant de se forger un avis.

***

Le deuxième jour, la ville d’Issy Les Moulineaux a affrété des autocars. Je les ai vus qui sillonnaient la ville, s’arrêtant devant les écoles pour évacuer les enfants.
Les rondes se sont poursuivies jusqu'à ce que toutes les classes soient vidées. Dans les hôpitaux, on avait choisi de faire monter uniquement les valides, ceux en mesure de se déplacer seuls.
J’ai eu cette pensée cynique pour ces infirmes qui subissaient la double peine, celle de souffrir de leur mal, de trop dépendre d’un appareillage médical et celle de s’exposer aux inhalations toxiques qui, compte tenu de leurs fragilités, les mettaient encore plus en danger. De toute façon il était impossible de dénicher suffisamment de bouteilles d’air comprimé. D’ailleurs je voyais mal comment on pouvait combiner un masque à gaz qui recouvre la totalité du visage avec un quelconque tuyau fournissant une assistance respiratoire.

Le club de plongée, voilà l’endroit où il serait possible de trouver le matériel nécessaire. Si j’avais eu cette idée, d’autres l’auraient sous peu. Je me suis dit qu’il valait mieux être parmi les premiers à se servir. Compte tenu du poids des bonbonnes que j’aurais à porter sur le dos, sans l’effet de l’eau, il me faudrait une motocyclette assez puissante pour forcer le passage au travers le bois de Meudon.
Me procurer une moto capable de porter le double de mon poids et de ne pas s’embourber sur une piste forestière, voilà le but que je m’étais fixé pour la semaine à venir.

L’après-midi du deuxième jour, des gendarmes sont venus prendre les vieux et les enfants qui étaient restés chez eux. Je n’ai pas d’enfants, mais j’entends encore les hurlements de la voisine quand ils lui ont arraché ses petits. Elle a cru qu’elle passerait au travers des mailles du filet. Elle a peut-être été mal renseignée. Je suis sorti sur le palier avant de me faire rabrouer. « Pas tes oignons, rentre chez toi ! » J’ai regardé la scène par le Juda et il est clair qu’ils n’ont pas agi en prenant des pincettes.

Sans les cris des enfants dans les cours de récréation, la ville m’a semblé déserte. J’ai ressenti une impression de solitude comme si j’étais l’un des derniers occupants d’une cité abandonnée. Les écoles ont fermé. Les petits commerces tels que les fleuristes et les bijoutiers ont descendu leur rideau.
Un ami a laissé un message. Il est professeur au lycée Michelet. Une manifestation était prévue devant l’hôtel de ville et il comptait sur ma présence. Je pourrais, si je le souhaitais, prendre la parole et m’exprimer devant la foule rassemblée. En fait de foule, il y eut peut-être deux cents personnes, pas plus.
J’ai évoqué la légèreté des autorités. J’ai laissé entendre qu’une enquête était en cours, que le produit toxique n’avait rien à faire là. La préfecture recherchait encore dans quelles conditions l’autorisation officielle d’étendre le site avait été accordée. J’ai donné mon avis sur la dangerosité des installations présentes à Gennevilliers. Et surtout j’ai enjoint mon auditoire de ne surtout pas penser que l’accident était dû à une faute humaine.

***

Le couvre-feu a été instauré le troisième jour. La population avait reçu l’ordre de rester chez soi. Je n’ai pas compris pour quelle raison l’ordre d’évacuer n’avait pas été immédiatement donné. Y avait-il encore le moindre espoir que les habitants reprennent le chemin des bureaux comme si de rien n’était ?
Des clips ont été enregistrés pour montrer comment se calfeutrer avec un joint et du scotch. Ils recommandaient de ne pas ouvrir les fenêtres.

Des militaires en armes se sont postés aux principaux carrefours. Ça me paraissait une bonne idée surtout en prévision du chaos qu’engendrerait un exode massif. Pourtant je n’avais rien entendu au sujet d’une quelconque déclaration d’état d’urgence. Seul un vote au parlement pouvait autoriser des militaires à se déployer en ville, sans aucun représentant de l’ordre, gendarme ou policier, à leur côté.

Des parisiens s’étaient installés dans des tunnels du métro. Le système d’aération du métro n’ayant pas été débranché, je ne voyais pas l’intérêt d’aller respirer un air encore plus confiné.

J’ai accepté d’écrire un papier sur le désastre en cours. Ça m’a pris la matinée. Je l’ai conclu par ce refus de transmettre un monde souillé à nos enfants. Je l’ai posté sur le site de notre organisation.

***

Dans la nuit du troisième au quatrième jour, une cuve d’hydrocarbures a explosé, un peu comme réagirait une bonbonne de gaz posée à proximité d’une source de chaleur. L’équation des gaz parfaits fixe une relation entre la température, le volume et la pression. Si la température grimpe mais que le volume n’augmente pas alors la pression finira par faire céder les soudures. Si de plus le contenu est inflammable alors on assistera à un feu d’artifice.

Vers une heure du matin, on a entendu un formidable bang comme un coup de tonnerre qui a rebondi sur la côte de Meudon avant de faire écho sur celle de Montmartre. Mon premier réflexe a été d’ouvrir l’ordinateur. Je ne faisais plus confiance ni à la radio, encore moins à ces chaînes d’informations qui vous passent en boucle les mêmes images. Ils te montrent un journaliste en train de causer, sans aucun masque sur le nez, avec en arrière-plan le panache de fumée qui monte haut dans le ciel. J’ai cru à un trucage. Les contours du journaliste étaient trop nets. Leurs informaticiens avaient trituré deux enregistrements pour nous faire croire à une présence physique sur les lieux du drame.
J’ai appelé Sarah. Elle était dans sa demeure de Bièvres sur l’autre flanc de la butte de Viroflay. Elle avait été réveillée comme nous. Elle m’a supplié de prendre une moto et de ficher le camp. Elle avait eu la même idée: de passer par les bois et d’éviter les barrages.

Dans le quartier qui jouxtait l’usine, toutes les vitres des pavillons avaient été soufflées. Ce n’était plus qu’un amoncellement de débris qui donnait une idée de la puissance de la déflagration. Les militaires ont évacué les habitants, ceux qui avaient survécu à l’explosion. On n’imagine pas les dégâts que peut causer le souffle sur les milliers de vaisseaux qui irriguent les poumons. Ils éclatent et le sang se répand dans les alvéoles pulmonaires. Je vous laisse imaginer la suite.

***

Au matin du cinquième jour, un spectacle de désolation s’offrit à nos regards. Mon imagination certes débordante ne m’a jamais présenté une scène aussi affligeante. Des cadavres de pigeons, des martinets, des hirondelles, jonchaient par centaines les trottoirs et la rue. Les voitures qui circulaient tentaient de les éviter, mais ils y en avaient de trop. Dans les jardins, les passants assistaient impuissants à l’agonie des merles et des pies qu’ils avaient l’habitude de voir sautiller sur les gazons quelques jours auparavant. Même les corbeaux dont les scientifiques louaient la sociabilité et une certaine forme d’intelligence collective se sont laissé prendre au piège.

Une personne âgée a suggéré d’enterrer dignement ces petits compagnons à plumes. Une autre a crié son malheur en voyant son chat mort devant la porte. Il avait fait une fugue et avait attendu sur le paillasson que sa maîtresse daigne ouvrir la porte.

La mairie a envoyé les balayeuses qui sont intervenues comme elles le feraient à la suite d’une parade. Il n’était pas pensable de laisser ces petits corps en putréfaction empester plus encore l’atmosphère, ni offrir un festin aux rats ou finir par souiller les eaux de la Seine.

Dans l’après-midi, un léger vent s’était levé et nous avons pensé que la chape de gaz se dissiperait. Les arbres ont vacillé et ce fut comme si un automne précoce enveloppait soudainement la ville. Les feuilles se sont détachées les unes après les autres pour descendre lentement vers le sol. Ce phénomène qui se déroule sur une durée de plusieurs semaines, qui touche différemment certaines espèces d’arbres, s’est abattu en quelques heures donnant au paysage un aspect lunaire. Les conifères d’habitude épargnés ont perdu leurs épines et avant la tombée du jour, toute la végétation était comme figée dans un hiver précoce. Je savais que si la sève était en train de descendre en direction des racines, l’arbre aurait une chance de s’en tirer. Mais si comme je le présumais la sève montait pour irriguer les bourgeons alors l’arbre serait condamné. Les arbres sont des avocats qui intercèdent entre la terre où ils plongent leurs racines et les nuages qu’ils tutoient de leurs feuilles.

J’ai fui Paris ce soir-là. Je portais une combinaison de plongée, un masque et une bonbonne d’air comprimé. Sarah m’a accueilli les bras ouverts. Le lendemain, nous avons repris la moto pour quitter la zone à risques.

***

Sarah a fait partie de l’un des premiers groupes de biologistes qui ont eu le droit d’entrer dans la zone interdite. J’ai eu ce privilège de pouvoir les accompagner. Nous sommes partis de Bièvres et nous avons marché un bon quart d'heure avant de rencontrer une double barrière de grillage qui avait été élevée à une dizaine de kilomètres du cœur de la cité. La ville renfermait encore ses joyaux historiques, les œuvres toujours exposées dans les musées, enfin toute l’histoire de Paris dont la catastrophe faisait maintenant partie intégrante.

La forêt de Meudon ressemblait à l’un de ces massifs provençaux après le passage du feu. Il ne restait que des troncs surmontés de branches mortes qui semblaient se soutenir mutuellement. Aucun cri d’oiseaux, pas un bruissement de feuilles. Nous avons creusé le sol en quête de racines fraiches mais nous n’avons rien trouvé de concluant.

A un moment, Sarah nous a appelés. Elle tenait une pioche et dégageait la terre sous une souche qui s’était retournée. Nos visages se sont illuminés. Nous étions en présence d’une fourmilière, non pas une colonie imposante mais de vigoureuses ouvrières en nombre toutefois très limité. Sarah a cherché à comprendre ce qu’elles transportaient en direction de leur garde-manger. Non loin de là, un autre membre de l’équipe a observé des vers qui rongeaient les racines d’un tronc en décomposition. Un autre encore a découvert des champignons qui avaient élu domicile sous un monticule de feuilles mortes.

C’était le signe que la nature reprenait ses droits, qu’elle avait trouvé la voie pour surmonter le désastre. L’espoir infime qu’un jour un homme puisse à nouveau fouler ce territoire a jailli de nos esprits. Il faudrait probablement attendre encore des dizaines d’années avant que l’eau de pluie ne lessive les souillures, qu’elles se diluent, que les sols les filtrent et que les bactéries finissent par les réduire.
Un jour, dans un futur plus lointain, des fouilles archéologiques prélèveraient des carottes des couches géologiques et on retrouverait les traces de la catastrophe.

PRIX

Image de Printemps 2018
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Yasmina Sénane · il y a
Texte de science fiction réussi, ce qui n'est pas facile !
Apprécierez-vous "Sur le banc de bois" en compétition pour ce prix aussi ?

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Miraje · il y a
Une chronique qui ne manque pas de réalisme et prend des airs ...(!?) de reportage.
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Eff · il y a
Tu sais faire mieux.
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Anne Marie Menras · il y a
J'habite à quelques lieues d'un site dit Seveso. Je n'ai pas de mal à imaginer une catastrophe telle que vous la racontez, avec un certain brio. Etant soudainement devenue membre Actif, j'ai le droit de vous accorder trois voix, au-diable l'avarice, je vous les accorde !
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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
De mon côté, je suis en compétition pour Imaginarius 2017 (sujet : la brume) : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Zouzou · il y a
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En espérant ne pas le vivre , merci pour l'adrénaline ! +5
Si vous n'êtes pas passé sur ma page , j'ai 2 haïkus printemps et ' Ensuquee ' Imaginarius , merci

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Coraline Parmentier · il y a
Joli écrit , vous avez mes voix !
Si mon royaume embrumé vous intéresse pour continuer votre voyage, c'est par ici...
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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Haïtam · il y a
L'Apocalypse à venir!!! Un réalisme qui fait froid dans le dos.
Je vous laisse découvrir Louison perdu sur son marais d'Imaginarius en vous souhaitant de joyeuses fêtes de fin d'année.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/louison-et-le-marais

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Didier Lemoine · il y a
Bon texte. Mes voix pour vous. Venez me lire et éventuellement votez pour "la princesse Alexandra" en route pour IMAGINARIUS ici : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-princesse-alexandra
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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour cette belle œuvre bien conçue dont la vision apocalyptique nous fait bien froid au dos ! Mes votes ! Mon récit, “Croisière”, est en compétition pour le Prix 2017 Imaginarius. Une invitation à partir en voyage si vous ne craignez pas la brume en mer ! Merci d’avance et passez de bonnes fêtes!
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/croisiere-2

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