Prédation et justice.

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Julien, 80 ans. Depuis 4 ans j'écris et Je remercie toutes celles et ceux qui par leur bienveillance et leur soutien, m'ont encouragé à poursuivre cette merveilleuse expérience. Je leur dois  [+]

Image de Été 2020
Il est encore tôt et déjà le soleil illumine la rue du marché aux fleurs. Des voiturettes chargées de couleurs odorantes arrivent et continuent de s’installer.
Comme chaque jour les fleuristes reprennent leur place habituelles, mais aujourd’hui ça râle un peu, une rupture de canalisation d’eau s’est produite devant l’armurerie de monsieur Carat et du coup, deux emplacements sont condamnés.
Le service des eaux est sur le tas, les marteaux-piqueurs sont prêts à défoncer le trottoir, là où l’eau s’est mise à suinter.
À 13 h 00, les étals s’évacuent pour laisser les engins de nettoyage de la ville faire leur boulot, la grosse balayeuse lave les caniveaux avec ses brosses rotatives ; ajouté à celui des marteaux-piqueurs, le bruit est infernal.
À 13 h 05, employé à l’armurerie depuis deux mois, Miguel sort comme chaque jour du bureau, là où il prend ses repas, pour se diriger vers les toilettes situées à l’arrière de la boutique.
Au même moment, Juan, le voisin qui tient une librairie, dira avoir été attiré sur les lieux par une détonation. Pendant l’enquête, il affirmera avoir vu Miguel un pistolet à la main, se tenir agenouillé près du corps de son patron, monsieur Carat. Il ajoutera qu’après être retourné chez lui pour appeler la police, il revient à l’armurerie, mais là Miguel a disparu.

Au tribunal, des jurés s’apprêtent à juger Miguel accusé d’être l’assassin de monsieur Carat, mais rien ne prouve encore qu’il est l’auteur de ce crime.
Le président s’adresse à Miguel :
― Vous avez été surpris près de votre employeur avec une arme à la main. Il venait d’être assassiné et seules vos empreintes figurent sur l’arme.
― J’ai ramassé le pistolet, mais je n’ai pas tué mon patron ! Affirme Miguel.
― Si ce n’est pas vous, pourquoi vous êtes-vous enfui ?
― J’ai pris peur, car Juan est entré et son regard m’accusait déjà, j’ai profité de son départ pour quitter les lieux.

Marine Carat, la fille du défunt assise au premier rang, est invitée à la barre. Son attitude est de marbre, aucune émotion n’apparaît sur son visage.
Depuis deux mois, Miguel travaillait pour son père. Ce dernier l’appréciait pour son comportement irréprochable ; il savait pouvoir compter sur lui et avait fini par lui vouer une confiance totale. Peu de temps après son arrivée à l’armurerie, il y eut un braquage et monsieur Carat fut certain d’avoir eu la vie sauve grâce au sang-froid de ce garçon.
Deux malfrats armés voulaient emporter des armes et le contenu de la caisse. Miguel, dans l’arrière-boutique, avait entendu et compris ce qui se passait. Avec un pistolet d’un calibre impressionnant, il fit irruption dans le magasin, son calme faisait peur à voir : le pire était à craindre.
L’alternative proposée étant : partir ou mourir, il invita les deux hommes à sortir. Le plus jeune obtempéra, l’autre hésitait encore, mais Miguel tira en l’air. Cela fit un bruit d’enfer et un trou énorme au plafond. Comprenant que Miguel ne s’en laisserait pas conter, le truand s’éloigna à reculons.
C’était là le récit que venait de faire Marine Carat.
― Pouvez vous nous donnez d’autres informations concernant l’accusé ? Demande le président à Marine.
― Miguel a toujours fait preuve d’une honnêteté exemplaire, confirme-t-elle.
― Où étiez vous quand le drame est arrivé ? Questionne le président.
― Je revenais d’une visite chez une amie.
Cette déclaration sur la bravoure de Miguel avait bousculé quelques à priori. Le procureur sentant venir le doute chez certains jurés, intervient :
― Vous vous entendiez bien avec l’accusé, mais votre père était contre cette ″relation″ une dispute avait éclaté la veille du crime, les rapports s’étaient-ils dégradés entre eux ?
― C’est vrai, mon père ne voyait pas ça d’un bon œil mais sans plus.
― Voulez vous nous en parler ? Demande le président à Miguel.
― Cette dispute n’a rien à voir avec la suite de cette affaire, lance-t-il.

Miguel et Marine s’appréciaient, mais jamais les limites du flirt ne furent dépassées, ce n’était que sourires ou messes basses entre eux. Le père s’était rendu compte de ce rapprochement et bien qu’appréciant ce garçon, il ne s’était pas gêné pour s’y opposer. Il avait prévenu Miguel en disant que s’il poursuivait cette relation, il l’aurait licencié.
Paradoxalement, il ne cachait pas sa satisfaction quand son voisin libraire, prétextant offrir les derniers livres à succès à sa fille, venait leur rendre visite.
Marine, quant à elle, ne changeait rien à son comportement, flirter avec Miguel ne l’empêchait pas d’apprécier les visites et les cadeaux de Juan...

Juan est à la barre. Après lui avoir fait réciter les déclarations d’usage, le président l’invite à parler.
― Quand j’entendis un coup de feu, il était 13 h 00, j’accourus à l’armurerie en passant par la cour contiguë aux deux immeubles. Là, j’ai vu Miguel agenouillé près de la victime, il tenait une arme. Je suis allé appeler la police de chez moi, quand je revins, il avait disparu.
― Il y a peu de temps monsieur Carat fut victime d’un braquage qui a engendré une détonation hors norme pourtant vous n’étiez pas intervenu, poursuit le président, pourquoi l’avoir fait cette fois !? Vous auriez pu être confronté à une situation dangereuse, insiste-t-il.
― Certes, mais cela ne m’a pas traversé l’esprit, répond Juan.
Avec l’accord du président, Me Crib, l’avocat de Miguel, intervient :
― Ce puissant coup de feu dans l’armurerie ne vous a donc pas inquiété, pouvez-vous nous donner une explication ?
Mal à l’aise, Juan répond qu’il ne se souvient plus, que lors du hold-up, il était peut-être occupé avec un client ou alors au téléphone.
Certains jurés échangent des regards ; le procureur réagit et fait valoir que cette ancienne affaire n’a rien à voir avec l’assassinat de monsieur Carat.
Le président demande aux jurés de ne pas tenir compte de ce dernier échange.

Une reconstitution avait été dirigée par le commissaire en charge de l’enquête et ce dernier présent à la barre, débute son exposé :
― Selon le légiste le crime a bien eu lieu à 13 h 00. Lors de la reconstitution Miguel a maintenu avoir pris son repas dans le bureau et en être sorti à 13 h 05. C’est là qu’il a découvert le corps de son patron. Il affirma n’avoir pas entendu de coup de feu, mais que la pétarade d’un compresseur en service sur le trottoir avait dû couvrir la détonation. Ce serait la raison pour laquelle il ne sortit pas du bureau immédiatement.
― Qu’avez-vous fait pour vérifier ses dires ? Demande le président.
― Nous avons reproduit la même situation sonore, explique le commissaire. Pendant le passage de la balayeuse municipale devant l’armurerie, nous avons fait mettre en service un marteau-piqueur. Dans le bureau, là où se trouvait Miguel, un de nos inspecteurs écoutait tandis que dans le magasin, nous effectuions un tir avec l’arme utilisée pour le crime.
L’officier de police savoure l’intérêt qu’il suscite : l’assemblée s’impatiente.
― Cet inspecteur nous a confirmé, continue-t-il, que la détonation était à peine audible. Présent dans la librairie, un autre inspecteur certifia que hormis les bruits de la rue, il n’avait rien entendu.
― Juan a donc menti ! S’exclame Me Crib, !
― Ce n’est pas terminé, reprend le commissaire, Juan nous a dit ne plus se souvenir s’il était dans sa librairie ou dans la cour, mais il a soutenu avoir entendu un coup de feu.
― Ce monsieur a donc fait une fausse déclaration ! S’énerve l’avocat.
Heureux d’être resté le centre d’intérêt, le commissaire précise qu’à la suite du drame, une discrète surveillance avait permis de voir Marine Carat venir retrouver Juan à la librairie...

À la demande de Me Crib, Juan est de nouveau à la barre. Il n’est pas rassuré, son regard est fuyant
ses mains tremblent.
L’avocat de Miguel, martèle sa question :
― Vous nous avez dit qu’un coup de feu vous avait attiré sur les lieux du crime, c’est bien cela ?
― Oui ! C’est bien ce que j’ai déclaré, mais à la reconstitution j’ai précisé ne plus me souvenir si j’étais dans la cour ou chez moi, ce qui est certain c’est bien un coup de feu qui m’a attiré à l’armurerie !
― Vous mentez ! Dans la cour comme dans votre boutique, on ne pouvait qu’entendre le vacarme provoqué par le marteau-piqueur et la balayeuse municipale. Si vous avez entendu un coup de feu, c’est parce que c’est vous qui l’avez tiré !
Juan paniqué regarde autour de lui comme s’il cherchait de l’aide.
― Vous connaissez les habitudes de Miguel, vous venez à l’armurerie avant 13 h 00. Carat est seul dans la boutique, vous tirez sur lui et vous effacez vos empreintes avant de vous cacher. À 13 h 05 Miguel sort du bureau, là où il vient de terminer son repas. Il voit son patron par terre et ramasse l’arme au moment même où vous apparaissez ! Le coupable idéal est là, devant vous, il ne vous reste qu’à le dénoncer, ce que vous faites en appelant la police ! Tout cela était bien pensé monsieur Juan, dommage que le problème soit venu de la rue...
― Mais pourquoi aurais-je tué mon voisin ? S’étrangle Juan.
― Vous êtes amoureux de Marine et Miguel commençait à vous faire de l’ombre ! C’est un mobile suffisant pour le faire condamner et l'envoyer en prison...
― Ce n’est pas moi ! Crie Juan, je jure que j’ai vu Miguel tenir l’arme, Marine l’a vu aussi !
Le magistrat profite de ce qui vient d’être dit pour enfoncer le clou.
― Donc Marine était là elle aussi ! Ce qui veut dire qu’avec l’accusé, vous étiez trois ! Lequel de vous a donc pu tirer !? Vous ne faites que mentir monsieur !
― Je ne dirai plus rien ! Je réclame l’aide d’un avocat ! S’effondre le libraire.

Marine est de nouveau à la barre, le président donne la parole à Me Crib. Sachant que la liberté de son client va dépendre de son intervention, l’avocat n’hésite pas à donner l’information lancée par le libraire.
― Vous avez déclaré revenir de chez une amie pendant l’agression de votre père, or Juan vient d’avouer que vous étiez présente sur les lieux au moment du crime ! Cela vous fait entrer vous aussi dans le cercle des accusés... Votre alibi ne tient plus mademoiselle, je vous conseille de dire la vérité.
Marine ne cherche pas à nier. Elle reconnaît avoir été là et semble vouloir se libérer d’un poids.
― Toute petite j’ai été adoptée par les Carat. À dix ans, mon beau-père commença à me faire subir des contraintes sexuelles. Ma mère adoptive l’avait surpris et menacé de le dénoncer aux services sociaux. Peu de temps après elle décéda ce qui le laissa libre de poursuivre ses agissements odieux.
Miguel l’observe avec compassion, elle détourne son regard avant de poursuivre.
― Parce qu’elle n’était plus là pour me protéger, poursuit Marine, par vice Carat associa Juan à ses
frasques dégoûtantes ! J’étais devenue leur objet sexuel. Très vite, le libraire me voulut pour lui seul ce qui fit que la haine s’installa entre ces deux hommes.
― Pourquoi avez-vous menti à la police ? Demande l’avocat, étiez-vous menacée ? Dites-nous ce qui s’est passé !
― Un peu avant 13 h 00, reprend Marine, j’entrai dans le magasin, mon père était seul. Il tenait un pistolet duquel il n’avait pas enlevé le chargeur, quand il me vit, il posa l’arme sur le comptoir.
Marine peine à parler, Me Crib l’encourage à poursuivre.
― Il recommença avec ses gestes obscènes. C’est à ce moment que Juan est entré, il venait de l’arrière du magasin. Comprenant ce qui se passait, hors de lui, il prit l’arme sur le comptoir, engagea une balle dans le canon et tira sans hésiter. Les machines dehors faisaient un bruit infernal.
Une rumeur parcourt la salle, les gens se regardent et restent bouche bée.
― Après, continue-t-elle, tout alla très vite. Juan essuya l’arme avant de la laisser et m’entraîna dans sa librairie ; il était 13 h 05, le moment où Miguel a dû sortir du bureau, découvrir le corps et ramasser l’arme !?
― Pourquoi ne pas avoir dénoncé Juan immédiatement ? Demande l’avocat.
― J’ai eu peur ! Après avoir téléphoné à la police, il m’a dit que j’étais sa complice, que l’inceste commis par mon père ferait de moi la principale suspecte et que si je le dénonçais il n’hésiterait pas à m’accuser du meurtre. À l’enquête, je devais dire que Miguel était toujours seul avec mon père à l’armurerie à l’heure où le crime eut lieu.
― Tout cela est bien joli, lance l’avocat, mais comment être sûr que ce n’est pas vous qui avez tiré ? Marine prend un temps avant de répondre.
― Ce que je vais vous avouer n’est pas une preuve, mais avec ce que m’ont fait subir ces deux prédateurs, je vous assure Maître... Si j’avais tué l’un, j’aurais aussi tué l’autre !
Tandis que le procureur s’abstient d’intervenir, les jurés sont touchés par ces dernières paroles.

Miguel, accompagné de son avocat, quitte libre le tribunal.
― C’était quoi cette dispute la veille du drame ? Demande Me Crib.
― Carat était saoul, il a dit que Marine était une pute, qu’il se servait d’elle et me promit de la mettre dans mon lit en m’assurant qu’elle serait d’accord. Il a même ajouté en rigolant que Juan en profitait lui aussi. Je lui ai promis que s’il faisait ça, je le tuerais ! Malgré cette menace, Marine est venue frapper à ma porte le soir même... Il avait dépassé les bornes et cela nous poussa à réfléchir au moyen de tenir ma promesse envers ce salaud.
Pas sûr de bien comprendre l’avocat, inquiet, laisse son client poursuivre.  
― Je vous explique ! J’ai laissé à dessein sur le comptoir du magasin, le pistolet qui allait me servir à tuer Carat. Quand Marine arriva dans la boutique, un peu avant 13 h 00 son père était là et comme à son habitude, il eut des gestes obscènes. Marine poussa des cris ― c’était le signal ― je suis sorti du bureau, mais elle se saisit de l’arme avant moi... Et tira.
Miguel poursuit devant l’avocat médusé.
― Restait à mettre Juan hors de nuire. J’essuyai les empreintes de Marine et l'envoyai prévenir Juan pour qu’il vienne me surprendre. Quand il arriva, j’avais effectivement le pistolet à la main. Dans les faits, Juan n'avait pas pu entendre le coup de feu et sans savoir que Marine avait tiré, il l’avait suivie. Le coup de maître est que durant l’audience, en inversant les rôles, Marine est parvenue à faire de lui l’assassin de son père. Convenez Maître qu'elle a été plus que convaincante, en ajoutant les agressions sexuelles de Juan à l’inceste, elle a su faire vibrer les cordes sensibles et s’attirer la sympathie des jurés...
― C’est diabolique ! Lâche l’avocat, mais je vais...
― Non Maître, la justice ne revient jamais sur un jugement rendu. J’aime Marine et il est possible que cet amour ait accru mon désir de vengeance, mais je me dis que ces deux salauds ont payé et ne nuiront plus !
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Flore A. · il y a
Une histoire comme tu sais si bien les conter , bravo Julien.
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Duje · il y a
Une histoire bien menée qui nous tient en haleine . On a l'impression nette de vivre une pièce de théâtre . Bravo ami Julien .
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Fredo la douleur · il y a
Passage à la barre obligatoire pour les différents protagonistes d'une affaire criminelle où les déclarations des uns et des autres se succèdent et se contredisent... Une audience riche en rebondissements de toutes sortes où le fin mot de l'histoire passe au travers des mailles du système judiciaire. Pour ma part, le verdict est sans appel : j'ai tout bonnement adoré, Julien ^^
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André · il y a
La belle et les bêtes ... Bien à toi .
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Albane Charieau · il y a
étrange histoire bien menée
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Dolotarasse · il y a
De victime à criminelle ou comment se rendre justice ;-).
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Françoise Mausoléo · il y a
justice expéditive...bienfait !