4
min

Pourquoi vieillir ?

Image de Nicoadam8

Nicoadam8

112 lectures

10

Une chose est sûre, dans un mois, nous aurons tous vieilli. Vieilli d’au moins un mois, vieilli seulement d’un mois, certes, mais vieilli. Pour les plus jeunes d’entre nous, vieillir d’un mois c’est un mois de pris à la vie ; pour les plus vieux, c’est un mois de gagné sur la mort. Pour les adolescents, vieillir d’un mois c’est un mois de plus d’acné juvénile, de voix éraillée, de slogans libertaires, de colères destructrices (celles qui construisent l’âme ou détruisent l’homme !) ; c’est un mois de sensibilité à fleur de peau, de conflits générationnels, de chagrins d’amour, de baisers métalliques quand deux appareils dentaires fusionnent. Pour les adolescents, vieillir d’un mois, ça équivaut à racheter un nouveau tube de clearaxil ou à découvrir le nouveau tube de Maître Gim’s ou de Daft Punk. Pour les ados mâles et introvertis, vieillir d’un mois, ça représente quatre samedis soirs en boîte, accoudés au bar à faire croire qu’ils préfèrent l’ivresse de Johnny Walker à l’ivresse d’inviter une fille et se saouler de son parfum... Comme leurs ainés qui, des années plus tôt, lors des boums des mercredis après-midi, faisaient croire qu’au moment des slows, ils préféraient lire les pochettes des disques de Scorpion ou de Guns’n Roses. Pour les adolescents, vieillir d’un mois c’est se rapprocher du BAC, s’éloigner de l’enfance, c’est se préparer à avoir un pull ou des cadeaux utiles pour Noël et non plus des jouets. Vieillir d’un mois, pour un adolescent, c’est conforter son douloureux apprentissage de l’amour. Pour un garçon, c’est s’évertuer à faire rire les filles et constater qu’au final, elles préfèrent sortir avec leur meilleur copain, chiant comme la pluie, mais qui ressemble à Brad Pitt jeune.

Pour un adolescent, vieillir d’un mois c’est se forcer à, penser à l’avenir lors des rendez-vous interminables et inutiles chez le conseiller d’orientation. Le rendez-vous chez le conseiller d’orientation est à la réussite sociale ce que le 0% est au yaourt : une sensation fade qui donne bonne conscience. Au rayon des grandes escroqueries, entre les promesses électorales et les votes par SMS des émissions honteuses, trônent les conseillers d’orientation. Evidemment, il s’agit, la plupart du temps, de gens n’ayant jamais su que faire eux même. Pour sûr : on n’imagine pas un petit garçon ou une petite fille nous tirant par le doigt ; à qui l’on demande : « A quoi veux-tu jouer ? », nous répondre : « On ferait croire que je suis conseiller d’orientation ! ». Non, ce n’est pas crédible. D’ailleurs, mesdames et messieurs qui êtes parents, si votre enfant tient ce genre de propos incohérents, changez de pédiatre, le votre est en train de mettre des idées sataniques dans la tête de votre rejeton.
Pour un adolescent, vieillir d’un mois c’est forcément formuler un souhait professionnel. Et puis, finies les réponses farfelues à la question : « Qu’est ce que tu veux faire quand tu seras grand ? » que pose le facteur à l’époque des calendriers, les tantes éloignées ou les grands parents à l’époque des étrennes. Cette question à laquelle on répond par des rêves : astronaute, pompier, acrobate, musicien, joueur de foot... J’ai même connu un petit garçon qui voulait devenir vétérinaire pour volailles. Il ne supportait pas de voir une poule souffrir. Depuis, pas mal de poules l’ont fait souffrir... Pourtant, un jour de mars, il avait rendez-vous chez le conseiller d’orientation. Seulement, chez le conseiller d’orientation, c’est comme dans les sondages : on passe son temps à mentir. « Quelle est votre chaîne de télévision préférée ? » Réponse : « ARTE ! » On ment pour des choses aussi futiles que ça, alors ce n’est quand même pas pour dire la vérité à un conseiller d’orientation ! Souvent, une conseillère : lunettes carrées, cheveux soumis, au coin des lèvres, les traits des femmes ayant perdu l’habitude de sourire, un gilet sombre à boutons, un chemisier beige serré au cou, une austère, une-qui-plaisante-pas-avec-l’avenir-des-mômes. Bref, une personne à qui l’on a naturellement envie de se confier et envie de confier sa destinée quand on est un ado révolté contre la hiérarchie et hostile à l’autorité. Face à la conseillère d’orientation, on arrive avec nos derniers bulletins scolaires mitigés, notre apparente insouciance, nos derniers rêves de gosses, nos envies préfabriquées qui ne sont pas nos envies mais les réponses raisonnables qui apaisent l’inquiétude de nos parents et la satisfaction de rater une heure d’Allemand grâce à ce rendez-vous. On pose tout ça devant elle. Elle qui a le pouvoir de valider nos souhaits ou d’anéantir nos hautes ambitions avec la facilité des escarpins de ville qui fendent les bouses de vache aux premières heures du salon de l’agriculture.
Bien sûr qu’avec nos notes moyennes en tout, même en EPS, on ne va pas dire à la conseillère d’orientation qu’on veut devenir pilote de chasse ou journaliste. Bien sûr qu’on ne va pas lui raconter non plus qu’on rêve d’être artiste de music-hall, clown, trapéziste, livreur de pizzas, bref, tout sauf conseiller d’orientation. Comment une personne qui encourage ou désapprouve une carrière en trente minutes, qui a la psychologie d’une porte de WC fermée de l’intérieur et la pédagogie d’un hamster sous valium pourrait comprendre ça ? Combien de temps encore, confiera-t-on l’avenir de nos enfants à des adultes aigris qui ont oubliés de l’être... enfant ? Les conseillers d’orientation sont ces torturés qui dissuadent les bons élèves d’opter pour des filières courtes en disant : « Tu mérites mieux que ça ! » et qui garnissent les lycées techniques de cancres parce qu’ils considèrent les métiers manuels comme des voies de garage. « Quinze de moyenne en maths et en Français, ce serait du gâchis que tu deviennes menuisier alors que tu pourrais devenir :... je sais pas moi... contrôleur des impôts ! » Pauvre idiote, si c’était son ambition de devenir menuisier, t’en as fait un contrôleur des impôts aigri, un amputé du rêve, un cul-de-jatte du bonheur.
Quand la conseillère d’orientation m’a demandé ce que je voulais faire plus tard, je n’ai pas répondu. Je me suis levé promptement et j’ai quitté son minuscule bureau dans lequel j’étouffais depuis vingt minutes. J’ai couru jusqu’au Toulzac, notre bar-QG, et savouré un grand demi-fraise... J’avais 16 ans et elle voulait me faire vieillir ! Je veux bien grandir, mais sûrement pas vieillir ! Pas à 16 ans en tous cas !

Vieillir d’un mois, c’est peut-être un détail pour vous, mais pour certains ça veut dire beaucoup... Je disais, avant d’être interrompu par le collectif frisé des fans de Michel Berger, que vieillir d’un mois peut parfois paraître salvateur. Vous savez, quand arrive une échéance qui nous semble insurmontable, on se force à voir plus loin. On se dit : «Vivement qu’on soit dans un mois et que j’ai passé mon entretien d’embauche, annoncé mes heures de colles à mes parents, été à ce dîner insupportable avec les collègues de mon mari,... » Le temps qui passe, c’est pour nous empêcher de stagner m’a dit un jour une grande tante. Quand je dis grande tante, je ne veux pas parler d’un homosexuel de grande taille mais bien d’une tata de ma maman !... Elle m’a dit : « Le temps qui passe, c’est pour nous éloigner des chagrins, pour nous construire des souvenirs, pour soigner nos hontes, pour apaiser nos colères, pour cicatriser nos plaies au coeur et désenfler nos bleus à l’âme. » Ma grande tante est une personne âgée qui prétend qu’être vieille la dérange bien moins que ne plus être jeune ! Elle affirme qu’elle préfère les vieux cons aux jeunes cons car, normalement, ils dureront moins longtemps ! Un jour où je lui demandais, avec l’insolence des enfants qui questionnent, pourquoi elle ne se plaignait jamais d’être vieille, elle m’a répondu : « Je vais quand même pas me plaindre d’être vieille vu le temps que j’ai mis pour y arriver ! »
Alors, à ceux qui se réjouissent de vieillir, même d’un mois, je dis : « Ne souhaitez pas devenir raisonnables, restez en colère et excessifs. Parce qu’à vouloir tellement devenir vieux, certains y laissent leur jeunesse ! »

10

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,