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Pour un œil la traverse, pour une dent tout un train.

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bruno cuffini

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En compétition

Pour un œil la traverse, pour une dent tout un train : le type que j’avais devant moi était manifestement maboul et ne cessait de psalmodier cette antienne.
Je l’avais récupéré en faisant ma ronde, comme chaque nuit, et entre deux vérifications de routine je m’étais écarté pour pisser contre un tas de bois quand je l’avais découvert.
Il était couché là, dans les feuilles mortes humides, et tenait contre lui ce qui ne pouvait être qu’un cadavre d’enfant.
J’avais appelé la gendarmerie sur mon portable et, aucune trace d’agressivité n’apparaissant chez mon lascar, je l’avais entraîné jusqu’au plus proche poste de garde, plus loin le long de la voie. Il n’avait pas voulu se séparer de son fardeau, ne m’avait pas non plus laissé l’approcher, mais il m’avait suivi docilement, tout en répétant sans cesse ce « pour un œil la traverse, pour une dent tout un train ».
J’avais mis de l’eau à chauffer, sorti deux tasses et un truc soluble et innommable, et du sucre pour donner du goût à l’ensemble. Il n’en avait pas voulu. Il s’était collé dans l’angle de la pièce, sa charge contre lui, et ne voulait pas en bouger.
Et chaque fois que j’approchais pour tenter de les séparer, lui et son autre, il montrait, au sens strict, les dents. Et il grognait. Dès que je m’éloignais, l’antienne reprenait « pour une dent… », etc.
Il pouvait être quoi ? Deux heures ? Trois heures ? Je n’avais plus aucune notion du temps qui s’était écoulé ; c’est pas tous les jours qu’on tombe sur un type vautré dans les feuilles mortes et serrant dans ses bras un cadavre d’enfant roulé dans une couverture, et c’est pas tous les jours qu’on appelle les gendarmes pour un truc pareil.

J’avais pris mon service à vingt et une heure vingt-trois, comme chaque jour : le service de la voie, chez nous autres, hommes des trains, passe avant toute autre considération et commence à l’heure pile. Nous sommes la dernière trace horaire correcte et, dans le noir surtout, nous représentons le salut. Alors, un type qui dort dans les feuilles, un type qui berce une couverture pleine d’enfant mort, un type qui se laisse découvrir à côté du tas de bois où on pisse pendant les rondes, un type comme ça, c’est juste en dessous de la routine, si l’on voit ce que je veux dire.
Et dans la grande nuit très noire où nous étions tous plongés depuis le dernier omnibus, finalement, ça ne faisait qu’une toute petite tache et un tout petit coup de téléphone.
C’est à ce moment de mes pensées que j’ai entendu le chant, dehors. Au début, j’ai juste perçu une vibration, qui s’est amplifiée. Et puis très fort, et très clairement, les paroles reprises en chœur par des centaines de voix, par des milliers de voix.
J’étais dans un cagibi de bord de voie, j’attendais les gendarmes pour leur confier un individu chargé et psalmodiant et, dehors, on en chantait les paroles. Et ça tournait autour de mon cagibi, ça tournait, ça faisait vibrer les murs. Pour tout dire, ça commençait presque à m’inquiéter. Et Dieu sait s’il m’en faut, avant de pouvoir commencer à m’inquiéter !
Toujours est-il que cette nuit-là, qui n’était jamais qu’un morceau de la grande nuit universelle, je dois bien l’avouer, j’ai eu peur. J’ai eu peur d’être en retard pour le contrôle suivant, j’ai eu peur de rater le prochain tas de bois, peur de ne pas y trouver le type qui dirait la même chose que le mien. J’ai eu peur de manquer le poteau d’après et la couverture suivante. On chantait tout autour, et si ça continuait comme ça, j’allais manquer non seulement le contrôle, non seulement le barjot suivant et son autre couverture, mais j’allais devenir totalement fou, et le seul homme qui sur cette planète s’occupait encore des trains disparaîtrait avec moi.
J’étais le grand contrôleur, et le monde autour de moi hurlait « pour un œil la traverse, pour une dent tout un train ».
À ce moment précis encore, le type au cadavre à couverture se mit à hurler derrière moi qu’il n’avait rien fait, que ce n’était pas sa faute, et que de toute manière ils étaient toujours en retard.
Il parlait des gendarmes, ou peut-être des trains qu’il ne prendrait jamais. Mais il en parlait en hurlant et, tout à coup, la porte s’est ouverte à la volée.
C’était comme dans un feuilleton sans queue ni tête, comme un train qui manœuvre. La porte s’est ouverte à la volée, poussée par un vent monstrueux, et j’ai eu le plus grand mal à la refermer. En tremblant, mais je l’ai fait. J’ai refermé la porte, malgré ma peur, malgré le type derrière moi qui s’était remis à psalmodier, malgré les zombies qui gueulaient dehors les mêmes paroles sans signification. À croire que tout ça était là juste pour donner à ma peur un support. Pour justifier une inquiétude de fond : pourquoi, depuis le début de cette histoire, aucun train n’était passé sur la voie ? Comment et pourquoi le simple fait de satisfaire une envie bien naturelle dans la nuit et derrière un tas de bois où l’on découvrait un type bizarre et mal accompagné transformait-il à ce point la réalité ? J’avais pris mon service à l’heure, les trains et les hommes pouvaient en témoigner et, malgré cela, les gendarmes n’arrivaient pas, le chant lugubre continuait tout autour d’un cagibi perdu, et la couverture du début restait obstinément fermée.
Un grand chien sombre a surgi d’entre les flaques d’eau qui brillaient dans le noir, comme un halètement final, et il a bondi vers la porte après avoir tenté de mordre la couverture de mon pensionnaire hagard. Au nord, les étoiles scintillaient.


Tout cela n’avait décidément aucun sens. Je décidais de reprendre toute l’histoire à son commencement, et au présent pour éviter les interférences. Quoi qu’il arrive, il n’y aurait vraisemblablement pas d’enquête, et rien ne se serait produit. On m’avait déjà fait le coup.

Pour un œil la traverse, pour une dent tout un train : le type que j’ai devant moi est manifestement maboul et ne cesse de psalmodier cette antienne.
Je le trouve en faisant ma ronde, comme chaque nuit, entre deux vérifications de routine et contre un tas de bois.
Il est couché là, dans les feuilles mortes et humides ; il tient contre lui ce qui ne peut être qu’un cadavre d’enfant.
J’appelle la gendarmerie sur mon portable et, aucune trace d’agressivité n’apparaissant chez mon lascar, je l’entraîne jusqu’au plus proche poste de garde, plus loin le long de la voie. Il refuse de se séparer de son fardeau, m’interdit de l’approcher, mais il me suit docilement, tout en répétant sans cesse ce « pour un œil la traverse, pour une dent tout un train ».
Je mets de l’eau à chauffer, sors deux tasses et un truc soluble et innommable, et du sucre pour donner du goût à l’ensemble. Il n’en veut pas. Il s’est collé dans l’angle de la pièce, sa charge contre lui, et ne veut pas en bouger.
Et chaque fois que j’approche pour tenter de les séparer, lui et son autre, il montre, au sens strict, les dents. Et il grogne. Un moment, même, il aboie, très distinctement. Dès que je m’éloigne, l’antienne reprend « pour une dent… », etc.
Il peut être quoi ? Deux heures ? Trois heures ? Je n’ai aucune notion du temps qui s écoule ; c’est pas tous les jours qu’on tombe sur un type vautré dans les feuilles mortes et serrant dans ses bras un cadavre d’enfant roulé dans une couverture, et c’est pas tous les jours qu’on appelle les gendarmes pour un truc pareil.

Pour un œil la traverse, pour une dent tout un train ; et si la solution était là, dans cet énervant refrain ? Une histoire de poutre dans l’œil qui a mal tourné, une traverse de chemin de fer déclassée qui jaillit tout à coup du néant et, hop, un drame dans la nuit, une couverture, un inconnu vautré et l’histoire qui s’enclenche ?
Et c’est alors que les gendarmes arrivent. Ils ont des uniformes de nuit tout neufs, des pyjamas bleu et noir, thème oblige. Ils ont aussi des moustaches, comme ceux du poste de garde, et au-dessus d’elles un regard sévère.
Ils ont l’air très mécontents d’avoir été dérangés, ils n’ont rien à voir dans mes histoires de train, ils sont juste des hommes comme les autres, et j’ai peur quand même.
Le grand chien sombre revient, trempé, et haletant. Il saisit à la gorge un gendarme en peluche, le moins rapide, et surtout le plus proche. Il le secoue, il le traîne au sol. Dehors le ciel, toujours étoilé, s’en désintéresse totalement. La scène ne correspond pas à ce que les dieux désirent faire de cette nuit.
Plus aucun sens, que des traverses, des dents, des étoiles. Un peu peur aussi.
Le type à la couverture pleine de môme a disparu, les tenues des pandores blanchissent. Les blouses remplacent les uniformes. Je ne comprends plus rien à cette histoire. Le chien se serre contre moi. Je me cramponne à mon nounours roulé dans sa couverture et je hurle.
Pour un œil la traverse, pour une dent tout un train.
Je n’y comprends rien, et pourtant, Dieu sait si j’aime les trains, et même les hommes, même un peu beaucoup hors sujet.
C’est plus fort que moi, faut que je fasse péter les cadres, sinon j’ai peur ; et quand j’ai peur, je mords les trains qui me regardent de travers : c’est pour ça qu’on m’a enfermé.

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Image de Isabelle Isabella
Isabelle Isabella · il y a
Purée , pas vraiment une lecture pour trouver le sommeil, mais j’ai beaucoup aimé!
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Chantane · il y a
Une histoire qui fait froid dans le dos ! que de folie ! que d'imagination !
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Joëlle Brethes · il y a
Un récit qui nous entraîne jusqu'au bout de la folie de votre protagoniste… Je m'interroge sur l'origine de son traumatisme…
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RAC · il y a
Une intrigue fort bien menée, un texte originel et un fou qui sait écrire, bravo ! (le personnage est tellement bien campé qu'on se demande si c'est du vécu ?!)
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elisabeth petit-koskas · il y a
Très prenant
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AB · il y a
Une histoire qui rend fou hi hi hi
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Chantal Sourire · il y a
Et bon voyage, je vote !
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Nelson Monge · il y a
Un texte prenant dont on se demande où il va emmener.
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Ginette Vijaya · il y a
Le texte a ce pouvoir rare d'étouffer le lecteur et de le rendre complètement angoissé .
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