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Pour solde de tout conte

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Patrick Barbier

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De loin, ce qui semblait être une tache rouge flottait au cœur de la forêt. Elle disparaissait par intermittences derrière les troncs, semblant jouer à cache-cache avec les premières lumières du jour. Puis de flottante, la lueur écarlate devint sautillante. Vous allez me dire : « Les fillettes de dix ans, ça sautille. » Certes... mais le spectacle était quand même étonnant et à votre remarque, je pourrais en ajouter une autre : « qu’est-ce qu’une petite fille de dix ans, toute de rouge vêtue, peut bien foutre à huit heures du mat’ en pleine forêt ? »
Une autre réflexion intelligente à partager, les gens ? Non ? Bon... Alors le mieux est d’attendre et voir ce qui va se passer.

— Hey ! Priscilla !
— Oh, saperlotte ! Wolfie ! Tu m’as fait peur ! s’exclama la fillette, une main posée sur sa poitrine et le cœur battant la chamade.
— Désolé... Mais si même toi, tu tombes dans les clichés moisis, c’est pas gagné, lui rétorqua son copain le loup. Tu vas chez Mère-Grand ?
— Non, je me balade dans cette foutue forêt pour abattre quelques arbres et construire un parc accrobranche.
— Tu déconnes !?

Le Petit Chaperon Rouge (je précise parce que je ne sais pas si vous aviez capté qu’il s’agissait du personnage haut en couleurs de Charles Perrault) regarda le loup d’un air de franche pitié et ouvrit son panier.)

— Alors... Qu’est-ce qu’on a ? Un petit pot de beurre, une galette, un tube de préparation H... Tu vois une tronçonneuse ?
— Euh, non...
— Alors je déconne. Evidemment pôv’pomme, que je vais chez Mère-Grand. Tu m’accompagnes ?
— Ce serait avec plaisir mais ça va encore jaser. Tu sais quoi ? Comme je suis plus rapide avec mes quatre pattes, je pars devant et je t’attends là-bas. Ok ?
— Si tu veux mais ça aurait été plus sympa de faire la route ensemble.
— Sympa, c’est vite dit. Tes sautillements me prennent la tête et je ne parle pas des chansons débiles que tu te sens obligée d’ululer à pleine voix.
— C’est bon, c’est bon... Dégage, tu m’as saoulée.

Le loup détala comme un lièvre, ce qui, pour un prédateur de son acabit manquait un peu d’amour propre tandis que la petite fille, sautillant de plus belle, se mit à glapir du Lady Gaga approximatif, ce qui ne changea pas grand-chose à la chanson vu que l’originale était déjà approximative. Ce ne sont pas les renards paniqués, les sangliers effrayés et les écureuils affolés qui me contrediront.

— Justement, si... Moi, j’aime bien, dit une petite voix au bord du sentier.
— Oui mais toi tu es un hérisson et c’est bien connu, les erinaceus europaeus ont un goût de chiottes en matière de variété internationale. Donc, barre-toi vite fait. C’est moi qui écris l’histoire et si tu me pompes trop l’air, je fais apparaître un tronçon d’autoroute avec des bagnoles qui vont t’écraser comme une merde.

— Dites donc ! Vous pourriez être aimable ! On n’a pas mangé des lombrics ensemble !
— Casse-toi, je te dis !

La bestiole, vexée, releva ses piquants et s’enfonça dans la forêt. A ce moment, un orage éclata et un éclair carbonisa le hérisson. Puis l’orage cessa.
Voilà, ça c’est fait... T’as bien fait de la ramener... Où en étais-je ? Ah oui, la clairière...


Clairière – Dimanche 16 août 2017 – 9 h 15

Au bout de la sente, une clairière s’offrait aux rayons matinaux du soleil. Un ruisseau glougloutait en la traversant et quelques papillons lève-tôt butinaient déjà les myriades de fleurs des champs qui composaient avec le vert de l’herbe tendre et le bleu du ciel, une symphonie de... Bref ! Y’avait une clairière et au centre de celle-ci se nichait la chaumière de Mère-Grand. Avec son jardin potager attenant, son appentis et son puits. Il était temps car le petit chaperon rouge commençait à avoir des crampes à force de sautiller. Sans compter l’état dans lequel devait être la galette. La prochaine fois, elle marchera normalement.
C’est moi ou c’est pas trop futé les petites filles de dix ans ?
Priscilla toqua à la porte de la maisonnette.

— C’est qui ?
— C’est moi, Mère-Grand. Le Petit Chaperon Rouge.
— Priscilla ?
— Oui... Aussi...
— Tire la bobinette et la chevillette cherra.
— C’est ce que je fais Mère-Grand mais ça ne s’ouvre pas
— Mais oui, chuis conne, c’est le contraire. Tire la chevillette et la bobinette cherra.

La môme se dit qu’il était temps que sa grand-mère lui fasse un double des clés. Elle entra dans la maison et fit la bise à sa mamie après que celle-ci l’eut détaillée de la tête aux pieds.

— C’est quoi cette nouvelle manie de t’habiller toute en rouge ?
— J’aime pas les autres couleurs. Et le Petit Chaperon Vert ou Bleu, c’est nul.
— Donne ton panier... Tu n’as pas oublié la pommade pour les hémorroïdes, j’ai mal aux fes...
— Mamie ! C’est bon ! J’ai pas envie d’entendre ça...
— Chochotte, va... lui rétorqua sa grand-mère en lui tirant la langue. Toujours d’accord pour les courses et les crêpes ?
— Ouaiiis !!! Super ! On y va...

Mère-grand prit son sac puis elles sortirent toutes les deux, allèrent chercher leur vélo et partirent vers le village en chantant du Céline Dion. En tant qu’auteur je ne vois pas trop où est le progrès musical mais après tout si ça leur fait plaisir...


Jeudi 20 août 2017 – 10 h 45 – Salle d’interrogatoire n° 3. L’agent spécial Lansky et l’officier détaché du Département des Eaux et Forêts, Robin des Bois, sont présents. Ainsi que Mère-Grand.

— Veuillez décliner votre identité, s’il vous plaît.
— Mère-Grand.
— Vous n’avez rien de plus officiel au niveau de l'État Civil ?
— Suzanne de Champignac. Mais je préfère Mère-Grand si cela ne vous dérange pas.
— Vous souvenez-vous de ce qui s’est passé pendant la matinée du 16 août 2017 ?
— Dimanche ?
— Oui, dimanche.
— Je me suis levée comme tous les jours à sept heures. J’ai mis le café en route et je suis allée dans la salle de bain. J’attendais ma petite fille qui devait m’amener un pot de beurre...
— Quelle taille le pot ?
— Un petit.
— Et ?
— Et une galette.
— C’est tout, vous êtes sûre ? demanda Robin des Bois d’un air soupçonneux.
— ...
— C’est tout, Mère-Grand, renchérit Lansky ?
— Non... Il y avait aussi un tube de préparation H.
— Et ensuite ?
— J’ai entendu frapper à la porte et pensant que c’était le petit chaperon rouge, j’ai dit : « tire sur la chevillette et la bobinette cherra »
— Vous n’avez pas une serrure normale ? Un digicode ?
— Ben non...
— Et donc la chebinette machin et...?
— C’était Wolfie.
— Le loup ?
— Oui.
— Quels sont vos rapports avec M. Wolfie ?
— C’est un voisin. Comme il sait que je suis assez isolée, il passe me voir de temps en temps pour vérifier si tout va bien. L’autre jour par exemple il a graissé la chevillette et la bobinette. Parfois il me donne une poule ou un lapin.
— Qu’il a acheté où ?
— Je ne lui ai jamais demandé.
— Vous auriez dû. Il y a eu plusieurs plaintes de fermiers de la région. Pour disparitions répétées de poules et de lapins. Vous savez comment on appelle le fait d’accepter des marchandises volées ?
— De la débrouille ?
— Du recel... Et c’est puni d’une amende et d’une peine de prison.
— C’est pour ça que je suis là ?
— Donc le loup est un voisin serviable. Vos relations sont purement amicales, je suppose ?
— Pourquoi vous supposez ça ? Parce que je suis vieille ? Vous pensez qu’à mon âge on a tiré un trait sur la bagatelle ?
— Mmm... mmmais non, pas du tout. C’est juste une question...


Clairière – Dimanche 16 août 2017 – 8 h 30

— Ah c’est toi Wolfie. C’est gentil de passer me voir. Je croyais que c’était la petite.
— Je l’ai rencontrée dans la forêt, elle ne va pas tarder mais on a une petite demi heure.
— Je vois... dit-elle en baissant les yeux. C’est avec ça que tu as tapé à la porte ? Viens par là que je vois si tu ne l’as pas abîmée. J’ai des projets pour elle.
— Coquine... (Ellipse... je pense que tout le monde imaginera le reste, les « prends-moi toute », les « vas-y, tire-moi les poils », les « tu me rends folle », les « tu veux pas qu’on se remette à l’endroit ? », les « mets-toi à quatre pattes et pleure pas c’est de l’humour », les « houhouhouuuu » et autres joyeusetés épidermiques autant qu’amoureuses)


Jeudi 20 août 2017 – 11h00 — Salle d’interrogatoire N°3 – Mère-Grand.

— Permettez-nous d’insister Mère-Grand. Plus vous nous en direz, plus vite vous pourrez retourner chez vous.
— Ben, des fois... Il est seul... Je suis seule, vous savez ce que c’est.
— Avec un loup ??? Non, je ne sais pas ce que c’est. Vous savez, vous, Agent Robin des Bois ?
— J’ai été légionnaire, donc... mais non, avec un loup, jamais.
— Vous n’allez pas en faire des caisses, si ? On se retrouve au plumard et on se câline. On est tous les deux adultes et consentants, Wolfie et moi.
— Vous ne trouvez pas ça un peu, comment dirai-je... contre nature ?
— Alors tant que c’est un lapin avec une rousse incendiaire et que c’est produit par Hollywood tout le monde trouve ça trop chou mais nous sous prétexte qu’on vit au fin fond de l’Ardèche, on est contre nature ?
— Mais c’est un film, Roger Rabbit !!!
— Et nous c’est quoi ??? La réalité ??? Vous n’avez pas encore compris que c’est un type qui est en train d’écrire ce qu’il estime être une histoire ? Et qui sans doute a oublié de prendre ses cachetons ou qui en tient une sévère.
— Qu’est-ce que vous racontez ?
— Laissez tomber.
— Parlez-nous de M. Wolfie alors...


Clairière — Dimanche 16 août 2017 — 9 h 00

— Oh mon loup... C’était... Waouh ! J’adore quand tu me mords la nuque pendant que tu...
— Merde ! j’ai encore foutu des poils partout.
— Pas grave, je secouerai les draps. Laisse-moi récupérer un peu.
— La petite va arriver, tu devrais t’habiller.
— Qu’est-ce que tu as ? Ça ne va pas ?
— Bien sûr que ça va. Je suis traqué, pourchassé, on m’accuse des pires trucs, on monte les enfants contre moi, j’ai des régiments entiers de chasseurs qui veulent littéralement ma peau mais sinon ça va.
— Emménage ici, tu es en sécurité. Personne ne viendra te chercher chez moi.
— Tu sais bien que ce n’est pas possible. J’ai besoin de courir dans la forêt, de hurler à la lune, de gravir les montagnes, de chasser. Hey, c’est pas du Lady Gaga qu’on entend ? Vite, c’est Priscilla !
— Reste dans la chambre, repose-toi. Je vais aller au village avec la petite. Je ferai quelques commissions et je lui ai promis de l’emmener manger des crêpes.

Toc, toc, toc...


Jeudi 20 août 2017 – 11h 15 — Salle d’interrogatoire N°3 – Mère-Grand.

— Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? C’est le dernier de son espèce. Tous les autres ont été flingués, empoisonnés, piégés. Alors avec ma petite fille, on le protège.
— C’est pour ça que vous avez fait disparaître le Chasseur ?
— Je ne comprends pas votre question.
— Est-ce vous l’avez croisé ce jour-là ? rajouta Lansky.
— Ni ce jour-là ni les autres jours.
— Pourtant des témoins l’ont vu pas très loin de chez vous.
— D’après ce que sais, je n’habite « pas très loin » de chez votre collègue répondit-elle en désignant du menton l’Agent Robin des Bois. M’a-t-il déjà vu près de sa maison ? Pourquoi cela serait différent avec ce chasseur ?
— Mais vous l’avez déjà croisé ? insista Lansky.
— Une ou deux fois. En train de pérorer en terrasse, au troquet du village. Je l’ai entendu se vanter d’avoir tué la mère de Bambi. Une autre fois d’avoir sauvé Blanche-Neige. La petite, elle lui a juste payé sa vie avec son cul. Demandez aux Sept Nains, quand ils l’ont trouvée, elle errait à moitié nue dans la forêt, la pauvre gamine. J’essaie d’éviter ce type là comme la peste.
— Vous iriez jusqu’à le tuer s’il faisait du mal à quelqu’un que vous aimez ?
— Ben il y a les fantasmes et puis il y a la réalité. Je n’ai pas d’armes chez moi, je pèse cinquante kilos et j’ai soixante huit ans. Vous pensez que je pourrais faire le poids ? Et autre question : dois-je faire appel à un avocat ?


Jeudi 20 août 2017 – 13 h 15

La brasserie, à part les deux flics, était déserte, pourtant on y servait le meilleur chili de tout Aubenas. Mais ni l’un ni l’autre n’aimait le chili...
Ils choisirent la table du fond, attendirent que la serveuse aux cheveux gras et au tablier froissé (parfois c’était le contraire) vienne prendre leur commande : sandwich poulet Tabasco pour Lansky et choucroute garnie pour l’agent des Bois, avec un pichet de Gueuze Lambic, avant d’entamer un dialogue que les deux policiers savaient par avance improductif et vain. Voire casse burnes. Mais ils étaient payés pour ça et avaient tous les deux une haute opinion de leur mission. Les habitudes et les automatismes de deux flics appariés, comme chez les vieux couples, ont la peau dure.
L’éclairage froid descendant du plafond grisâtre soulignait les méplats de leurs visages et les faisaient apparaître plus âgés et plus fatigués qu’ils ne l’étaient.

Des Bois : Qu’est-ce que tu penses de cette affaire ?
Lansky : Comme d’habitude... c’est le résultat d’une somme de peurs irrationnelles entretenues dans le seul but de nous permettre de sombrer dans le sommeil. Un sommeil social hypnotique, au sein duquel toutes nos tentatives de révoltes, prises de conscience de notre condition de condamnés à plus ou moins long terme, sont annihilées par des cauchemars calibrés, ici un loup, par tous ceux qui ont intérêt à ce que nous ne nous réveillions pas et que nos réflexes conditionnés nous entraînent vers un coupable commode. Pendant que ceux qui ruinent nos vies font bombance dans des endroits privilégiés dont ils nous ont exclus.
Des Bois : C’est fou, hein ? A chaque fois que tu me donnes une réponse, soit j’en oublie ma question, soit je ne la comprends plus.
Lansky : Tu me dis ça à chaque fois. Tu n’as qu’à plus me poser de questions. De toute façon, quelle que soit ma réponse, tu n’en tiendras pas compte. Tu sais pourquoi ?
Des Bois : Non... Mais vas-y... Fais-moi rire.
Lansky : Tes questions ne sont qu’une échappatoire. A travers elles, tu me fais une passe non pas parce que je suis le mieux placé sur le terrain mais parce que tu ne sais pas quoi faire de ce putain de ballon. Tu te défausses de ton statut de mari adultère, de père irresponsable, de flic revenu de tout. Si je n’étais pas là en tant que soupape de sécurité, tu aurais déjà flingué les deux tiers des suspects que nous avons appréhendés. Et je ne parle même pas des coupables. Tu n’es plus qu’un chien de garde qui fait là où on lui dit de faire et entretenir un semblant de dialogue avec moi te donne l’illusion de toujours savoir aboyer.
Des Bois : Ouaff ! ouaff !
Lansky :...
Des Bois : T’as dû quand même salement morfler à un moment de ta vie, toi, hein ? Je ne sais pas si j’échangerais mes nuits de mari adultère et de mauvais père contre ton existence semblable à un gouffre sans fond. Parfois je te regarde et je me demande pourquoi tu es si seul. Puis je t’écoute déblatérer et tout de suite je comprends mieux. Tu reprends une bière ?
Lansky (Un texto différa un instant sa réponse.) : Non. On y va, l’avocat pour enfants qui doit assister à l’interrogatoire vient juste d’arriver. Questionner le Petit Chaperon Rouge, ça manquait à mon CV. Allons combler ce vide.
Des Bois : Tu ne m’as toujours pas dit ce que tu pensais de cette affaire.
Lansky : On a deux disparitions. Le Loup et le Chasseur. Dans les parages de chez Mère-Grand, maîtresse de Wolfie. Je penche pour le crime passionnel. Ou alors les deux ennemis héréditaires se sont entretués.
Des Bois : D’accord... Et où sont les corps ?
Lansky : Pas loin, je pense.


Clairière – Dimanche 16 août 2017 – 13 h 00

Le Chasseur avait attendu patiemment après le départ de Mère-Grand et du Petit Chaperon rouge, que loup sorte de la maison. Il avait essayé de comprendre le mécanisme qui verrouillait la porte mais il n’y avait pas eu moyen. Wolfie avait pointé le bout de son museau aux alentours de treize heures et s’était immobilisé sur le seuil en voyant le Chasseur et surtout la gueule du fusil pointée sur son ventre.

— Qu’est-ce que tu fais ici ?
— Je suis venu débarrasser le monde d’une bête enragée.
— C’est toi qui as un fusil et c’est moi la bête enragée ? C’est ça ton idéal de vie ? Te fringuer en milicien survivaliste et tirer sur tout ce qui bouge ?
— Je ne tire pas sur tout ce qui bouge, minable carpette aux dents longues. Juste sur les nuisibles.
— Les nuisibles ? Sur cette planète ? Ben t’as du boulot mon pote !
— Je ne suis pas ton pote. Je n’ai aucun tueur parmi mes potes.
— Un tueur ? Tu peux préciser ?
— Mais bien sûr... Les mômes du Gévaudan, Pierre, les trois petits cochons, la chèvre de Monsieur Seguin. J’arrête là parce que sinon on y est encore demain.
— Mais ce n’était pas moi !
— Si ce n’est toi c’est donc ton frère, répliqua le Chasseur dans un soupir satisfait.
— Celle-là est un peu facile. Qu’est-ce que tu fais du « Cercle des loups », de « Croc Blanc », de « Ventre sauvage », de « L’appel de la forêt » ?
— Connais pas.
— Je ne suis pas étonné. C’est dommage parce que les miens... les défunts miens, y sont montrés sous un jour bien différent de tes fantasmes. C’est tellement plus facile de trouver des raisons de haïr, hein ? Aimer est beaucoup plus compliqué. Il faut comprendre l’autre, tenter de se mettre à sa place. Connaître et appréhender un peu de sa vie, de ce qui le tient debout et faire l’effort d’envisager que ta propre existence est plus belle avec lui que sans lui.
— Et si tu fermais ta gueule ? rétorqua le chasseur en appuyant sur la détente.


Jeudi 20 août 2017 – 15 h 00 – Salle d’interrogatoire N°3 – Le Petit Chaperon Rouge.

Mère-Grand était sortie de la salle d’interrogatoire et Le Petit Chaperon Rouge avait pris sa place, face aux deux policiers. Elle était encadrée par un avocat pour enfants et une pédopsychiatre assermentée. La gamine ne semblait pas inquiète ni impressionnée. C’est l’agent Robin des Bois qui précisa les choses.

— Priscilla, tu es mineure et donc ce n’est pas un véritable interrogatoire. Si quelque chose te gêne dans nos questions, le docteur et l’avocat sont là pour te conseiller et estimer si tu dois répondre ou pas. Tu es d’accord avec ça ?
— Oui... Je crois...
— Bien. Depuis plus de quatre jours maintenant, l’épouse du Chasseur a signalé la disparition de son mari. D’après les témoignages des clients du bar du village, il était sur la piste du Loup. Et d’après d’autres témoignages, cette piste l’a amené aux environs de la chaumière de ta grand-mère. Peux-tu confirmer sa présence ?
— De ma grand-mère ?
— Non, celle du Chasseur.
— Je ne l’ai pas vu, répondit Priscilla en croisant les bras et en se tortillant sur sa chaise.


Clairière – Dimanche 16 août 2017 – 16 h 00

Mère-Grand et Priscilla allèrent ranger leurs vélos sous l’auvent et prirent leurs sacs de courses. La grand-mère alla vers l’appentis pour y ranger les conserves. Le Petit Chaperon Rouge resta interdit devant la porte ouverte de la maison. Saisie d’un malaise qui lui tordait le ventre, la fillette s’avança vers les traînées sanglantes qui maculaient l’entrée et qui glissaient en deux traces parallèles vers l’intérieur. Dans le salon, elle tomba sur un grand type installé dans le fauteuil préféré de sa grand-mère. Le Chasseur. Fumant tranquillement une cigarette. Sa mamie n’allait pas du tout aimer ça. C’est alors qu’elle ressentit plus qu’elle n’entendit une plainte sourde et poignante. Elle fit le tour de la chaumière et s’immobilisa à quelques mètres de Mère-Grand qui lui tournait le dos. Tombée à genoux, sa mamie était secouée de sanglots devant ce que l’esprit de Priscilla refusait de concevoir.

— En voilà un qui ne mangera plus personne, pas vrai ? ricana le Chasseur qui les avait rejointes.

Sur les fils tendus entre des poteaux de bois, là où Mère-Grand faisait sécher son linge, la peau de Wolfie pendait lamentablement. Son pelage noir ternissait déjà et l’horreur de la scène terrassa la gamine.

— Qu’avez-vous fait du corps ? demanda le Petit Chaperon Rouge en retenant ses larmes.
— Débité en morceaux et enterré par là-bas. D’un mouvement dédaigneux, le Chasseur désigna l’orée de la forêt.
— Le loup vous avait attaqué ?
— Pas du tout, il attendait votre retour, certainement en vue de vous bouffer, planqué dans la baraque. J’ai frappé à la porte, il m’a ouvert, a essayé de discuter et j’ai tiré, tout bêtement. Je n’allais pas prendre de risques. Ca faisait un moment que j’avais repéré ses allées et venues autour de la maison... Pourquoi elle pleure, la vieille ?
— Le soulagement, sans doute. Je vais lui chercher un remontant, vous pouvez rester avec elle ?
— Pas de problème, fillette. Et attention de ne pas glisser dans le sang. Il faudra nettoyer ou aider ta grand-mère à le faire avant que ça ne sèche.

Le Petit Chaperon Rouge, partit vers la maison, entra en évitant le sang de son ami Wolfie, repéra le fusil calé contre le fauteuil. Elle vérifia qu’il était chargé et ressortit. La première décharge de chevrotines se logea dans le dos du Chasseur et le plia en deux tandis qu’il s’écroulait en hurlant. Le deuxième tir, à bout portant, fit cesser les cris de l’homme en emportant son visage dont il ne resta plus rien qu’un amas de chair et d’os. L’enfant resta un temps infini à contempler le corps du tueur. Une éternité qui prit fin lorsque sa grand-mère lui prit doucement le fusil et qu’elle serra sa petite fille contre elle. Elles avaient désormais pas mal de problèmes à résoudre. Elles allaient s’y employer avant que la police ne leur rende visite. C’était inévitable.
Mais pour l’instant, elle laissa Priscilla pleurer contre sa poitrine.


Jeudi 20 août 2017 – 15 h 15 – Salle d’interrogatoire N°3 – Le Petit Chaperon Rouge

— Nous savons que dimanche, tu as apporté un petit pot de beurre, une galette et un... (il consulte ses notes), tube de pommade anti hémorroïdes. C’est exact ?
— Oui...
— Tu es passée par la forêt ?
— Oui, comme d’habitude.
— Tu n’as pas peur de te promener par là ?
— Non... Pourquoi j’aurais peur ?
— A cause du Loup.
— C’est mon ami.
— Ton ami ??? Tu trouves normal d’être amie avec un loup ?

A cette question, l’avocat se redressa et posa sa main sur celle de Priscilla.

— Cette question est brutale et inutile. Reformulez-la ou bien nous n’y répondrons pas.

Lansky prit le relais de son partenaire.

— Comment devient-on ami avec un loup ? C’est juste de la curiosité. Ne le prends pas comme un reproche.
— Il est gentil, il est drôle et il m’accompagne souvent. Un jour un sale type m’a suivie dans la forêt. Puis il m’a attrapée par le bras. Il m’a fait mal et j’ai crié. Wolfie est arrivé et s’est jeté sur lui puis il l’a mordu et s’est mis entre le monsieur et moi. Pour me protéger.
— Wolfie ?
— C’est le nom que je lui ai donné. Ça lui plaisait...
— Et ton agresseur ?
— Il est parti en courant.
— Et dimanche, Wolfie t’a accompagnée ?
— Un petit bout de chemin mais il n’aimait pas Lady Gaga alors, il a pris un autre sentier.
— Pour aller où ?
— Je ne sais pas, répondit la fillette en baissant les yeux.
— Je crois que tu nous mens, Priscilla
— Messieurs, on va s’arrêter là, s’interposa l’avocat alors que la psy acquiesçait.
— Ok... Nous nous reverrons donc demain dans la clairière de Mère-Grand.


Clairière – Vendredi 21 août 2017 – 9 h00

Les deux flics examinaient les alentours de la chaumière. Au-dessus de leurs têtes, un hélico des Eaux et Forêts faisaient des cercles, ses caméras infrarouges braquées sur la forêt.
Sur le seuil de la porte d’entrée de la maisonnette, à côté de la chevillette Mère-Grand se tenait debout derrière le Petit Chaperon Rouge, les mains posées sur les épaules de l’enfant. Celle-ci, les poings serrés et le regard empli de colère, semblait faire un bouclier protecteur à sa grand-mère. Toutes deux observaient les allées et venues des deux policiers.

— Il n’y a pas d’affaire, je te dis, affirma Lansky.
— Qu’est-ce qui te rend si sûr de toi ?
— Le Chasseur a flingué le dernier loup. C’était sa mission. Il s’est vu tourner en rond chez lui, sans but. Une fois ton plus grand ennemi abattu, il te reste quoi ?
— A trouver un autre ennemi ?
— Exact. Pour moi, il s’est barré au Canada ou dans les Rocheuses, aux US.
— Pourquoi là-bas ?
— Parce qu’aux dernières nouvelles, c’est dans ces deux endroits qu’on aurait vu le dernier ours en liberté. Bon, allez... On se casse. Je clos le dossier. Direction « Cold cases ».
— Et si je ne suis pas d’accord ?
— Mais si, tu es d’accord. La Justice n’a plus rien à faire ici. La connerie, la vengeance, l’amour, la haine, l’atavisme, le chagrin, ont pris toute la place.
— Ce n’est pas injuste, pour le coup ?
— Non... C’est juste l’histoire de l’humanité.

Les deux flics saluèrent Mère-Grand et le Petit Chaperon Rouge, de loin et discrètement.

Arrivés à leur voiture, Lansky regarda Robin des Bois, hésita quelques secondes puis se tourna vers la chaumière.

— Attends-moi une minute.
— Qu’est ce que tu fais ?

Lansky marcha vers les deux silhouettes toujours plantées sous la tonnelle fleurie.

— On s’en va. L’enquête est terminée dit-il à voix basse en s’adressant à Mère-Grand. Je voulais quand même vous conseiller deux choses. Le sac de chaux vive dans l’appentis, celui qui est vide et planqué derrière le bois de cheminée... brûlez-le. Et jetez quelques branchages dans le puits pour recouvrir ce qui pourrait s’y trouver.

Du haut de sa petite taille, la fillette toisait le grand flic puis elle lui fit signe de se baisser. Elle embrassa la joue mal rasée du policier, prit la main de sa grand-mère dans la sienne et l’entraîna dans la maison. La porte se referma sur elles. Le policier resta un moment à contempler la chevillette et la bobinette, fit demi tour et rejoignit son partenaire. Ils trouveraient bien quelque chose à faire, les prochains jours, afin de remettre un peu d’ordre dans les ombres qui s’étendent sur nos vies. Le soleil fait ce qu’il peut mais parfois certaines nuits se déploient à l’infini.

Comme le disait Lansky, un peu plus haut :
« C’est juste notre histoire » ...

PRIX

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Oriel · il y a
Les loups sont bien nombreux ici...
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Yann Suerte · il y a
Quand la plume et les sens se fondent dans le beau...Bravo! Si vos pas vous y perdent, je vous invite à visiter mon Atelier, au concours d'automne. Belle journée
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Fred Panassac · il y a
Bravo Patrick tu leur règles bien leur conte ! Avec armes et bagages ! Mes votes pour continuer !
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Violette · il y a
Ne boudons pas notre plaisir, à lire er relire !
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Chatsometimes · il y a
Le plaisir est partagé Patrick :D
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Chatsometimes · il y a
+ 5 aussi :D
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Patrick Barbier · il y a
Hello Chat... Quel plaisir que te voir par ici !
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Caruso · il y a
Trop bien cette histoire, que celle du Chaperon Rouge, l'humour ne fait pas défaut aux protagonistes.
J'ai beaucoup aimé, du coup c'est + 5

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Patrick Barbier · il y a
Grand merci Caruso.
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Elena Hristova · il y a
j'adore ce conte détourné qui nous fait voir de toutes les couleurs, Chaperon rouge ne se repose jamais. Mes +4 il les a bien méritées
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Patrick Barbier · il y a
Grand merci, Elena.
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