Pour quelques accords de guitare

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40 ans dans l'industrie, les machines et la robotique ça laisse des traces... et des interrogations ! Heureusement la découverte tardive de l'écriture me permet d'aller au delà d'une rude  [+]

Image de Printemps 2021

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Les accords de guitares étaient râpeux, puissants, la basse ronflante et la caisse claire cinglante. Seule la voix à peine voilée du chanteur manquait de maturité.
Le groupe était bon. On se croyait presque à un concert de Motörhead.
Pourtant, la somme des âges des musiciens devait à peine dépasser le mien. Accoudé au bar, je restai à les écouter, à les regarder s’agiter, leurs tee-shirts trempés par la sueur. Quel plaisir de se laisser pénétrer par ces riffs mordants, par cette basse qui prend aux tripes. Quelle jubilation aussi de constater que le rock était toujours là plus de trente ans après celui que je pratiquais à leur âge. Je retrouvais chez ces musiciens la même énergie, la même hargne. Pénétré par leur musique, je n’eus aucun mal à m’identifier à ce guitariste. Je n’étais plus au bar, mais sur la scène. Je ressentais même la dureté des cordes sous mes doigts qui parcouraient un manche imaginaire. Ces doigts de la main gauche qui, je le sentais en les caressant du pouce, ne portaient plus cette corne laissée par des centaines d’heures de pratique.
Et puis doucement, mon esprit s’évada vers cette époque où, le bac à peine en poche, j’avais décidé d’arrêter là mes études et que sur cette même scène, une même Gibson en main, j’ambitionnais de devenir un jour une rock star. Les autres membres du groupe, Vincent, Jean-Louis et Paco alternaient les petits boulots et la glande chez papa maman, mais tous les quatre, on y croyait dur.
Surtout lorsque notre seul disque, un deux titres, s’était retrouvé un peu par hasard sur les ondes des radios locales naissantes. Le public à l’écoute avait apprécié, semble-t-il, et après un court passage sur FR3, on s’était embarqué dans une tournée grâce à Nono, un pote plus âgé qui bossait dans une petite maison de production. Outre la promesse d’un clip, on nous avait fait signer pour tourner tout l’été de bars en fêtes locales, de mini festival en concerts privés. Pour finir, nous avions joué devant mille cinq cents personnes à Bordeaux en première partie d’un groupe de métal danois dont j’avais oublié le nom. Quelle époque ! Ce furent trois mois de folie. On dormait à peine, entre la route et les afters de délires, des rencontres insolites, des filles en pagailles, des galères aussi, comme cette fois-là où le fourgon du matériel s’était embourbé à la sortie d’un parking et qu’il avait fallu, pour l’alléger, le décharger complètement sous la pluie. On avait tous poussé le véhicule, les pieds dans la boue, jusqu’à ce que je m’étale dedans. Ensuite, on avait séché le matos, les amplis, la batterie avec un sèche-cheveux emprunté à une des filles de passage. On avait perdu plus d’argent qu’on en avait gagné, mais quelle éclate !
Ça s’était brusquement arrêté le 15 septembre 1984, deux jours après le fameux concert de Bordeaux, lorsque Vincent le bassiste, mon complice en tout, pour les compositions et les beuveries, avait chuté de la scène d’une salle des fêtes du côté de Royan et s’était retrouvé en fauteuil roulant. Définitivement.
Les mois suivants, on avait honoré quelques dates avec un bassiste remplaçant, mais ce n’était plus pareil, on n’avait plus la même énergie. Celle de Vincent, très communicative, nous manquait. C’était lui qui bougeait le plus sur scène, ce qui expliquait en partie la raison de sa chute. Bien sûr, on fit tout pour le persuader de rester dans le groupe, qu’on allait s’organiser autrement, qu’on pouvait continuer à composer ensemble. Mais Vincent n’en avait plus envie. Il vivait très mal son handicap, refusait toute aide. Il s’enfonçait dans une solitude dévastatrice que l’abus d’alcool entretenait.
Un an plus tard, à la date anniversaire de ce sinistre concert, il avait mis fin à ses jours de la façon la plus brutale qui soit : en se jetant du cinquième étage de l’appartement de ses parents où il occupait en permanence sa chambre d’ado. C’était sans doute le seul moyen qu’il avait trouvé pour goûter une dernière fois à la liberté : s’offrir un vol libre de deux secondes. Sa disparition avait mis un terme définitif à notre aventure. Ce jour-là, j’avais perdu mon pote, le groupe et la musique. Je raccrochai définitivement la guitare et mes ambitions pour me lancer dans des boulots aussi variés que magasinier, barman ou élagueur. Et puis la vie a continué. Une formation, un boulot stable comme électricien puis chef de chantier, une femme, deux enfants, des repas de famille, trois crédits, une maison, une piscine, et bien sûr un divorce. Les enfants étaient partis vivre leur vie, mon fils installé à Londres et ma fille étudiante à Barcelone. Je n’avais jamais revu ni eu de nouvelles de Jean-Louis et Paco, partis eux aussi vivre ailleurs en laissant là leurs rêves.
J’avais revendu mes guitares et mes amplis, ne conservant qu’une Gibson, Les Paul, celle de mes débuts. Elle était là, inutilisée, mais présente dans son étui au fond d’un placard. Je n’avais jamais pu me résoudre à m’en séparer, comme lorsqu’on garde un vieux jouet cassé de son enfance parce qu’il est le témoin d’une époque heureuse. Il m’arrivait parfois, chez des amis qui en possédaient, de saisir une guitare. Même si je m’étonnais de savoir encore y égrener quelques accords, ça ne durait jamais longtemps. Un sentiment confus me faisait lâcher l’instrument. Comme celui éprouvé par le souvenir d’un détail qui ferait resurgir l’empreinte fossile d’un amour perdu. Des regrets que chaque fois je chassais vite.
Mais ce soir-là, en regardant mes mains, je me disais que rien n’était perdu. Que la corne au bout des doigts pouvait se refaire. Il suffisait de s’y remettre.
Je terminai ma bière alors que le groupe achevait son dernier set. Il me fallait rentrer, le lendemain, j’avais une grosse journée. À peine sorti du bar, il se mit à pleuvoir. Je relevai le col de mon blouson. L’automne était bien là.
***
Une fois dans mon lit, j’éteignis immédiatement la lampe de chevet pour chercher un sommeil qui ne vint pas. La musique bourdonnait encore en moi. Des visions de guitares, d’amplis, de micros, de scènes envahissaient mon demi-sommeil.
Ma compagne Sandrine était absente pour quelques jours, un voyage professionnel en Angleterre prolongé d’un weekend pour y retrouver mon fils avec qui, à ma grande satisfaction, elle s’entendait bien. Ils partageaient une passion commune pour les arts picturaux, quels qu’ils soient. Les visites de galeries, de musées, j’y consentais avec un intérêt modéré. Pour moi, Londres, c’était avant tout la musique. J’y étais retourné pour la seconde fois de ma vie à l’occasion de l’installation de mon fils. La première fois, c’était quelque temps avant le suicide de Vincent. Un séjour de six semaines dans des squats autour de King’s Cross et Saint Pancras en pleine ère thatchérienne. Outre les ambiances enfumées des pubs, j’y avais découvert cet antre du rock qu’était le Marquee Club, où tous les soirs des groupes sévissaient sur scène. Quel bonheur ! On y rencontrait toutes sortes de gens, des excentriques post-punk aux rastas hébétés, car ça trafiquait beaucoup, de l’herbe et autre substances. J’adorais ce melting-pot qui rassemblait toutes les classes sociales pour une seule cause : le rock. Les derniers temps, j’y étais fourré en permanence. Je me disais que j’allais faire ma vie dans cette grande cité qui faisait une telle place à la musique. Mais mes économies avaient très vite fondu et ne trouvant pas de boulot, je dus quitter Londres, pour revenir chez mes parents, me promettant d’y retourner très vite. Et puis Vincent était parti et toutes mes envies avec lui.
Quelques décennies plus tard, je revivais dans mon lit ces merveilleux et tragiques souvenirs, tout ça à cause d’un petit groupe local sur la scène de ma jeunesse qui avait su par son talent réveiller une envie que je croyais éteinte.
Était-ce un hasard si, seul ce soir, j’avais décidé de sortir sans but réel pour au final entrer dans ce bar duquel je n’avais pas poussé la porte depuis au moins trente ans ? Peut-être pas. Plus maintenant, je m’en rendais compte. Il avait suffi de cette courte liberté d’un soir et certainement d’un malaise porté par ce constat non avoué : que je restais sur ma faim sur bien des choses et que le temps m’était compté. La retraite dans quelques années...
Le décor du bar avait peu changé, sauf l’air qui n’était plus enfumé comme alors. J’avais reconnu avec difficulté le fils du patron derrière le bar. Comment s’appelait-il déjà ? Ah oui, Fred. À l’époque, il avait à peine mon âge. Le cheveu rare et trente kilos de plus, il semblait avoir la même passion que son père pour la musique. Lui aussi était rock. Il faut l’être pour supporter ces ambiances chargées de décibels et de relents de bières.
Ne trouvant pas le sommeil, je me suis levai et pénétrai dans la pièce qui me servait à la fois de bureau et de chambre d’amis. Dans la pénombre que diffusait la lumière du couloir, je me plantai devant la porte coulissante de la penderie. Il me suffisait de faire glisser le panneau, d’écarter quelques vêtements qui pendaient. L’étui était là, appuyé contre la cloison. Une Gibson Les Paul Custom « Black Beauty », une guitare sobre au son puissant. Je l’avais achetée à un musicien en mal de fric, à un prix bien en dessous de sa valeur, mais qui m’avait tout de même coûté deux mois de salaire l’été de mes dix-sept ans. C’était en partie pour ça que je ne l’avais jamais revendue. Je m’étais toujours dit que je m’en séparerais si je me trouvais un jour démuni. Ce qui n’avait jamais été le cas, heureusement.
Passive, elle m’attendait. Je me sentis rassuré.
***
— Allo, Franck ?
— Oui
— Bonjour. C’est Jean-Louis.
— Heu ? Jean-Louis ?
— Oui, Jean-Louis Lestrade, tu te souviens ?
— Putain ! Jean-Louis ! Mais c’est... c’est pas possible ! Ça fait combien de temps ? Trente, trente-deux ans ?
— Trente-quatre.
— C’est incroyable que tu m’appelles, figure-toi que... Et tu m’appelles d’où d’ailleurs ?
— De Toulouse. Je suis revenu il y a six mois environ.
— Et tu ne m’appelles que maintenant ?
— Ben, tu sais, il a fallu que je prenne le temps de me réinstaller et puis... je ne savais pas si tu avais envie de me revoir après tout ce temps... Tu sais, c’est pas facile, on a tous nos vies, on a dû changer...
— Et est-ce qu’on a encore des choses à se raconter ?
— C’est ça.
— Je comprends. Comment as-tu eu mon numéro ?
— Il y a deux jours dans un restaurant, j’ai croisé par hasard ton ex, Clarisse avec son mari. Vous êtes restés amis, m’a-t-elle dit.
— Bien sûr, on se voit régulièrement.
Il y eut un silence, une suspension, comme si chacun méditait sur ce qui nous arrivait.
— Tu sais qu’hier j’ai pensé à toi ?
— En bien j’espère ?
— Figure-toi que je suis allé au Baraka. Ça faisait trente ans que je n’y avais pas mis les pieds.
— Tu as vu ? Ça n’a pratiquement pas changé.
— Toi aussi tu y es retourné ?
— C’est le premier endroit où je suis sorti quelques jours après mon arrivée.
— Ça me fait très plaisir de t’entendre. Il faut absolument qu’on se revoie, qu’on se raconte nos vies.
— Quand tu veux.
— Je suis libre ce soir, ma compagne est absente. On peut se retrouver au Baraka ?
— Ce soir, ça me va.
J’étais troublé par la coïncidence entre son appel et mes pensées nostalgiques de la veille. Le destin avait peut-être œuvré pour m’aider à retrouver le sentier de la musique perdue.
Jean-Louis dit brusquement :
— J’ai revu Paco.
— Non ? Lui aussi est revenu sur Toulouse ? Je le croyais en région parisienne.
— Il l’était, mais ses parents sont décédés et il a hérité de leur maison. Et comme il était au chômage et en plein divorce, il a décidé de redescendre. Marre de Paris aussi. Il habite Balma. Tu te souviens ?
— Bien sûr, c’est chez ses parents qu’on répétait au tout début. Je me souviens de gens super accueillants.
— Paco a réaménagé le sous-sol.
— Comment ça ?
— Ben ouais. Ce n’est plus un local poussiéreux et encombré, c’est un vrai studio de répète, avec batterie, amplis, sono et tout le bazar. Il a profité de son héritage pour se faire un plaisir qu’il n’avait jamais pu réaliser étant jeune.
— Il s’est remis à la batterie alors ?
— Il n’a jamais cessé. Il est resté intermittent du spectacle comme éclairagiste, électricien de plateau et batteur de temps à autre. Si tu veux, je l’appelle pour ce soir ?
— Bien sûr que je veux. Je te propose qu’on se retrouve vers vingt heures chez Émile, le resto juste en face du Baraka. Je réserve.
— Super ! À ce soir.
— À ce soir.
***
On sirotait notre troisième bière et j’étais sur le point de me lever pour aller pisser quand, dans le brouhaha et les couinements d’une chanteuse sur un rythme électro- punk, Jean-Louis me retint par le bras et cria :
— Et si on reformait le groupe ?
Je vis un large sourire entendu sur le visage de Paco. Jean-Louis ne me laissa pas le temps de répondre :
— Demain c’est samedi, on se retrouve chez Paco pour un bœuf, histoire de se dérouiller un peu. À quinze heures, ça te va ?
J’en oublierais presque mon envie de pisser.
— Heu... Je ne sais pas... Je ne sais pas si je sais encore jouer. Et puis qui te dit que j’ai gardé ma guitare ?
— Tu l’as encore, c’est sûr. Tu disais toujours que tu ne la vendrais jamais. On ne se sépare pas de sa première guitare.
Je me revis cette nuit face à mon placard.
— Il faut que je change les cordes...
— Tu vois Paco, je te l’avais dit, ça ne l’a pas quitté.
Paco sourit de plus belle. Il n’avait pas changé, il était toujours aussi avare de paroles. Chez lui, tout passait par le geste et le regard. Ce soir, il avait raconté peu de choses sur sa vie. Par contre, Jean-Louis avait monopolisé la parole. Jean-Louis est aussi prolixe que Paco est taiseux. Trente années étaient passées et je les retrouvai comme si je les avais quittés la veille. Je me sentais comme ressuscité, j’avais l’impression de me réveiller après un long voyage, une parenthèse que je voyais se refermer. Avais-je raison de me laisser aller à de telles pensées ?
— Par contre, je n’ai plus mon ampli.
— T’inquiète, il y a ce qu’il faut, pas vrai Paco ?
— Ouais. Un Twin Reberb, le même que celui que tu avais.
— Vous avez tout prévu !
— Bah, ouais.
Je regardai mes doigts qu’il allait falloir remettre au travail.
— Il nous faudrait un bassiste.
— C’est bon, on en a un.
— Ah bon ? Vous l’avez trouvé comment ?
— On n’a pas cherché.
— Je le connais peut-être ?
— Pas du tout
— Un pote à vous ?
— Encore moins.
— Mais c’est qui alors ?
— Mon fils Vincent, dit Paco.
— Vincent ? Il s’appelle Vincent ? Tu as appelé ton fils Vincent ?
— Ben quoi ? C’est ma femme qui a insisté pour ce prénom. Je n’ai pas eu envie de l’en dissuader...
— Quelle soirée ! Il n’y a pas à dire, je vais de surprise en surprise !
Je me levai et, fendant la foule compacte massée devant la scène, je me précipitai vers les toilettes avant qu’il ne soit trop tard.
***
Les cordes étaient neuves, achetées le matin même. Je n’avais pas mis les pieds dans un magasin de musique depuis le jour où j’avais acheté un tambourin à ma fille pour la fête de fin d’année en CM2.
Je venais juste d’accorder ma guitare et il ne me restait plus qu’à brancher le jack sur ce Twin Reverb tout neuf. Sans effort, je me souvins des réglages : canal avec gain, graves médiums aigus à fond, reverb au minimum. Un son brut. Jean-Louis me tendit un médiator.
— Vas-y doucement, me dit-il, ne va pas te faire un claquage. Quand on manque d’entraînement...
Instinctivement, mes doigts reprenaient leur place pour des accords simples.
— Damage case, dit Jean-Louis
— Hein ?
—Damage case! C’était avec ça qu’on faisait la balance. Souviens-toi.
— Ça ne va pas être simple, j’ai...
— Mais si ça va te revenir. Tiens, voilà les paroles et les accords.
Il posa une feuille sur le pupitre. Juste à côté d’un micro sur son pied.
— Même chanter, je n’ai plus fait ça depuis longtemps.
— Vas-y en yaourt, ce n’est pas grave ! Même si c’est faux.
— Bon d’accord. Allez-y, je vous suis.
Au bout d’une heure, j’étais découragé. Mes doigts ne répondaient pas comme je le voulais. La mémoire physique s’était évaporée. C’était terrible de se sentir impuissant, en perte de compétence alors que jadis on a su. Quelle frustration !
Je fis la connaissance de Vincent, le fils de Paco. Un garçon discret et souriant qui me dépassait d’une tête. Il parlait aussi peu que son père. Je ne sais pas ce que ce dernier avait pu lui raconter sur notre jeunesse, mais je crois qu’il se sentait impressionné de jouer avec les vieux amis de son père. En tout cas, il avait un sacré toucher de basse qui me surprenait pour un môme de tout juste dix-huit ans. D’un côté, son père était musicien...
Mes potes discutaient sur la structure d’une de nos anciennes compositions. Je n’avais pas envie de donner mon avis tant me paraissait futile ce détail au regard de mon incapacité à aligner correctement trois accords de suite. Et puis j’avais mal aux doigts. Je coupai le volume, posai la guitare sur son stand et m’assis sur l’ampli.
— Et alors Franck ? Qu’est-ce que tu fais ? Tu fatigues déjà ?
— Non, ce n’est pas ça. Faut être réaliste, je ne sais plus jouer.
— Qu’est-ce que tu racontes ? C’est normal après tout ce temps. Il y a encore quelques mois, j’étais comme toi. Allez ! Reprends ta guitare.
— Euh... on peut se boire une bière avant ?
***
On était lundi soir et je devais récupérer Sandrine à l’aéroport. Je sortais à peine du boulot et la circulation était très mauvaise. J’avançais par à-coups. J’étais pourtant à contresens du flot dense habituel, mais la pluie fine qui tombait depuis le début de l’après-midi avait dû provoquer quelques accrochages. J’allais être en retard sur l’horaire d’arrivée.
J’avais passé la journée du dimanche à récupérer du samedi. Paco nous avait préparé des spaghettis et la soirée s’était achevée très tard, arrosée de vins et de bières. Seul Vincent avait tourné au coca, ce qui ne l’avait pas empêché de tirer sur un pétard roulé par Paco. Je me serais mal vu proposer à mon fils de fumer avec lui, mais je n’étais pas chez moi. Et puis Vincent était majeur. Nous décidâmes de nous revoir au plus tôt avec l’intention de remonter le groupe. Vincent paraissait investi pour jouer provisoirement avec nous en attendant qu’on se dégote un bassiste plus motivé par notre style et surtout plus dans nos âges.
Je me garai au parking de l’aéroport avec un quart d’heure de retard sur l’horaire d’arrivée. J’appelai Sandrine une fois le moteur coupé et tombai sur sa boîte vocale. Je me précipitai dans l’aérogare pour constater que l’avion avait une bonne demi-heure de retard.
Elle m’appelait Frankie et je l’appelais Sandy. Ça faisait sourire nos amis, genre vieux couple rock’n’roll. À bientôt cinquante ans, Sandrine était d’une étonnante fraîcheur, à s’étonner d’un rien, avec un sens de l’humour à toute épreuve et un sourire à tomber. De temps à autre j’avais ce petit pincement au cœur qui me rappelait qu’un jour, tout pouvait s’arrêter, qu’elle pouvait me quitter parce que son sourire avait accroché un autre que moi. C’était le second amour de ma vie et depuis cinq ans, je faisais tout pour qu’il soit le dernier.
Sur le chemin du retour, le périphérique était toujours aussi encombré.
Sandy me raconta à flot continu son séjour, Londres sous un soleil exceptionnel, l’expo à la Tate Modern, la coloc de mon fils... J’attendis un blanc dans son discours :
— Je vais bientôt remonter sur scène !
— Hein ?
— Bientôt, tu viendras me voir jouer sur scène !
— Comment ça, sur scène ?
— Je me suis remis à la guitare, on remonte le groupe que j’avais quand j’étais jeune.
— Avec qui ?
— Mes anciens potes.
— Tes anciens potes de musique ? Je croyais qu’ils étaient morts !?
— Mais pas du tout ! Enfin si, le bassiste, mais les deux autres sont bien vivants et de retour sur Toulouse. On a déjà fait une répète.
Elle se tourna vers moi les sourcils froncés :
— Comment les as-tu retrouvés ?
— Eux m’ont retrouvé, et ils m’ont convaincu que je pouvais reprendre ma guitare. C’est sûr, ça ne va pas être simple, il va falloir que je travaille comme un malade pour me remettre à niveau.
— À votre âge ?
— Quoi, à notre âge ? On est trop vieux pour faire de la zique ?
— Ce n’est pas ce que je veux dire...
— Ben, un peu quand même...
— Vous faisiez du hard rock, c’est ça ?
— Excuse-moi, mais c’était du métal.
— Oui, c’est pareil.
— Ah, non, pas du tout. La différence est très sensible... comme disent les experts spécialistes.
Du coin de l’œil, je repérai son sourire moqueur :
— Tu vas être obligé de te mettre une perruque à cheveux longs, alors ?
— Bien sûr ! Et pourquoi pas un Perfecto clouté et un pantalon en cuir !
Elle rit.
— J’ai hâte de voir ça !
***
Après deux mois de répétitions à un rythme soutenu, convaincu que je pouvais me remettre sinon à niveau, du moins faire illusion pour ne pas paraître trop ridicule, je m’étais acheté mon propre ampli, histoire de travailler à la maison. Seule ma voix manquait encore d’assurance, j’ai donc repris des cours de chant jusqu’à m’essayer au yelling. Sandy, bien que dubitative les premiers temps, avait fini par m’avouer que le groupe avait encore de beaux restes. Son encouragement à persévérer dopa ma motivation.
À la cinquantaine bien entamée, espérer faire pogoter un auditoire de l’âge de mes enfants me semblait surréaliste alors que quelques semaines plus tôt je vivotais dans un bonheur tranquille et, il faut le dire, un poil engourdissant.
On passa une annonce pour trouver un bassiste, bien sûr sans résultat. Des annonces de ce type, il y en avait des milliers. Et puis par hasard chez des amis je fis la connaissance d’un prof de yoga, Alexandre, ancien bassiste intermittent qui avait partagé la scène avec Loudblast et fini par jouer pour Jeanne Mas, Pauline Ester ou encore Hervé Christiani. C’était loin du métal, mais le gars, en plus de plaire à tout le monde, avait un gros potentiel. Dès les premières répètes, il endossa le rôle qui nous manquait pour progresser, celui de chef d’orchestre, d’arrangeur, de coordinateur. À aucun moment, l’un de nous ne pensa qu’Alex souhaitait s’imposer comme leader. À nos âges, c’était franchement futile. Quant à Vincent, il avait cédé sa place de bonne grâce, trop heureux de s’émanciper d’un père qui, il faut le dire, lui avait un peu forcé la main pour jouer l’intérimaire.
Un soir, on prit contact avec Fred, le patron du Baraka pour une date. Lorsque nous nous présentâmes sous notre ancien nom, il percuta immédiatement, enthousiaste à l’idée de présenter un groupe mythique de sa jeunesse, selon ses dires. De sous son bar, il sortit un classeur commencé à l’époque de son père dans lequel il conservait les programmes du mois. Il posa un doigt sur celui de novembre 1983 où figurait en caractères plus gros que les autres notre nom : Électrum. Celui d’une pièce de monnaie figurant dans le jeu de rôle Donjon et Dragon très en vogue à l’époque.
Suite à ce premier concert, tout est allé très vite. Les anciennes compos réarrangées par Alex ont accroché le public et surtout un agent qui possédait déjà quelques groupes de métal dans son catalogue et qui nous a fait enregistrer quatre titres. Se faire repérer à notre âge était exceptionnel. Ça nous a paru étrange sur le moment, mais on s’était dit pourquoi pas. Alors, sans se faire aucune illusion, on s’est laissé porter par le truc. Il a fallu prendre des congés pour satisfaire aux dates à honorer dans toute la région et trouver de quoi nous fringuer, style métalleux, mais pas trop. Jusqu’à ce que, un an plus tard, on nous propose de jouer au Hellfest. On a tous sauté de joie tellement c’était incroyable.
Nous avons passé les semaines précédant le concert à répéter comme des malades. Là, on jouait dans la cour des grands. Ce n’était plus des prestations dans des bars exigus ou des caves obscures. Il ne fallait pas se rater, des milliers de personnes allaient découvrir Électrum qui, tel le phénix, renaissait de ses cendres. Parce qu’on en était là. On allait répondre aux interviews, sans doute passer à la télé. Fini les pauvres vidéos à peine audibles déposées sur le net.
Jean-Louis parlerait pour le groupe et ça nous allait bien.
La veille de notre passage, nous avions fait la balance en à peine vingt minutes. On avait eu l’impression d’être expédié, ce qui nous avait un peu agacé, surtout Jean-Louis qui trouva le moyen de s’accrocher avec l’ingé son. Le soir, on nous avait payé un resto si nul qu’on aurait mieux fait de manger au McDo et je ne parle pas de la nuit d’hôtel au bord de l’unique voie rapide du coin avec son bruit intense de circulation. Au petit déjeuner, on s’était dit qu’à vingt ans, on se serait contenté de moins, mais à nos âges... J’avais très peu dormi et comme souvent dans ce cas-là, je m’étais levé avec un mal de tête carabiné. Après un cachet et trois cafés, on vint nous chercher en minibus.
Nous étions programmés sur la scène Valley à douze heures quarante pour jouer à peine une demi-heure. C’était court, mais on allait envoyer du pâté.
Le public était clairsemé, normal à cette heure-là. Beaucoup devaient encore dormir ou cuver leur bière de la veille, mais on s’en foutait. On nous a présentés, on s’est mis en place et j’ai envoyé la première rafale de notre morceau de l’époque, ré-arrangé, plus punchy, celui qui devait accrocher l’oreille de n’importe quel métalleux.
Douze secondes ! On a joué douze secondes au Hellfest ! On a visionné la vidéo, c’est comme ça qu’on l’a su. Une panne d’électricité a affecté deux scènes du festival, dont la nôtre. Cinquante-deux minutes de black-out qui nous ont effacés de la programmation puisque ce fut à l’heure de passage du groupe suivant que le courant revint. Il fut impossible de convaincre qui que ce soit, en particulier ce groupe allemand, de décaler l’heure de leur passage. Sous le chapiteau des artistes, Jean-Louis, très agacé, en vint aux mains avec l’ingé son de la veille et un des organisateurs. Evidemment, Paco et moi sommes intervenus pour les séparer, mais le pain que je reçus en pleine poire m’écarta de la mêlée. La dernière fois que je m’étais battu, c’était à Londres. Je m’étais retrouvé malgré moi avec des punks antifascistes à faire le coup de poing contre des skinheads qui nous avaient foutu une branlée, mais qui m’avait permis de fréquenter le monde des squats et d’y faire de belles rencontres. Cette fois, Jean-Louis et Paco ont eu le dessus avant que n’intervienne le service d’ordre plus musclé. Pour faire court, les gendarmes sont arrivés et tout le monde s’est retrouvé au commissariat jusque tard dans l’après-midi. Il nous fut interdit de retourner sur le site et donc d’assister aux concerts suivants. Mais ce qui m’asséna le coup de grâce, ce fut la disparition de ma guitare restée sous le chapiteau. Une guitare d’exception qui avait sans doute tapé dans l’œil d’un connaisseur.
Le retour chez nous fut des plus rock’n’roll. Crevaison sur l’autoroute, malaise de Paco qu’on dut déposer aux urgences à Bordeaux, engueulade entre Jean-Louis et Alex, interpellation par des gendarmes pour excès de vitesse en agglomération et j’en passe. Une fois à la maison, Sandy fit de son mieux pour me consoler tellement j’avais le moral dans les chaussettes.
Dans les jours qui suivirent, Alex annonça son retrait du groupe, Paco subit une opération cardiaque et Jean-Louis me reprocha avec une mauvaise foi inattendue mon attitude peu conciliante au Hellfest. Depuis nous sommes brouillés. Il était écrit que le dieu Scoumoune veillait bien sur moi.
***
Voilà, cinq années ont passé et je viens de prendre ma retraite.
Aujourd’hui, Sandy et moi chantons dans une chorale au répertoire hétéroclite qui ne pousse jamais une note plus haute que l’autre. Une participation régulière me permet d’apaiser les tensions, celles qu’il y a peu, j’expulsais par du screaming, et de rehausser mon moral, car frôler par deux fois un rêve avait fait des dégâts. Comment avais-je pu croire un instant qu’à l’approche de la retraite, je pouvais devenir une rock star ? C’est ce que pour un temps m’a fait comprendre mon psy, à coup de billets de cent euros.
Depuis, je m’applique à chanter avec une belle voix de baryton dans une ambiance troisième âge, conviviale et courtoise, ponctuée de soirées tartes aux pommes et cidre et de conversations aux sujets aussi variés que le soulagement de l’arthrose ou les taux de remboursement des mutuelles.
Je sais qu’on ne refait pas sa vie et qu’avec l’âge, on doit se faire une raison, mais j’en arrive parfois à prier le dieu rock’n’roll pour qu’il me sorte de là parce que... Putain ! Qu’est-ce que je me fais chier !!
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