Pour Monette

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Albert Dardenne est retraité, il vit à Olne en Belgique. Durant sa carrière de professeur, ses élèves l’avaient surnommé « Père Castor » en raison de sa façon de « d’abord raconter »  [+]

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― Evidemment, aucun témoin ! fulmina le divisionnaire Avril.
― On pourrait peut-être essayer de réinterroger Monette...
― Ne vous fichez pas de moi, voulez-vous.

Sentant gronder les premiers signes d’une colère noire de son patron, le commissaire Boisseron battit aussitôt en retraite :
― Oui, évidemment, elle est un peu... spéciale...

La jeune femme en question se nommait en réalité Marie-Elisabeth Marcadet, mais pour tout le monde à Monteloup, allez savoir pourquoi, elle s’appelait « Monette ». Et personne n’imaginait qu’elle eut pu porter un autre nom. Personne. Pas même elle ! Victime d’un accident périnatal auquel sa mère n’avait pas survécu, la gamine accusait un très sérieux retard. La nature l’avait certes dotée d’un joli minois et d’un corps à faire se retourner bien des gars dans la rue, mais, dès qu’elle ouvrait la bouche, les mêmes gars déchantaient, concluaient pudiquement que c’était « une brave fille »... Et allaient voir ailleurs ! C’est que Monette alliait une candeur désarmante à un langage resté celui d’une fillette de trois ans. Elle n’avait en fait jamais vraiment quitté la fragilité de la petite enfance.

On comprend que dans ces conditions son père, simple ouvrier maçon, ait été tout heureux, quand elle fut en âge de travailler, de lui trouver une place de bonne à tout faire chez son propriétaire. Elle n’était pas très bien payée, mais bon, elle avait du boulot. Par ailleurs, et c’était inespéré, M. Delouvier avait tacitement fermé les yeux quand quelques mois après l’engagement de sa fille, Marcadet avait eu des difficultés à s’acquitter d’une mensualité de son loyer.

― Bon, on se résume, reprit le divisionnaire Avril. Robert Delouvier, célibataire, 45 ans, se fait percer une boutonnière mortelle, à domicile et par un de ses propres couteaux de cuisine. Nous sommes prévenus par la fille Marcadet, dite « Monette », qui a découvert le corps en arrivant le matin pour faire le ménage. Première particularité : elle ne comprend pas ce qui se passe, ni pourquoi son patron ne bouge plus. Enfin, admettons. MAIS – ce serait trop beau, n’est-ce pas Boisseron ! –, deuxième particularité, et non des moindres : aucune empreinte n’est exploitable, ni sur le couteau, ni... nulle part ailleurs. Pourquoi ? Parce que cette espèce de bonniche à la noix – qui n’a pas la lumière à tous les étages –, a cru malin de tout nettoyer à fond avant de nous appeler. « Monette a tout bien frotté, tu sais monsieur ! »... On croit rêver !
― Ça..., ponctua laconiquement Boisseron.
― Comme vous dites.
Le divisionnaire laissa planer un temps de silence avant de reprendre :
― Et pour ce qui est du mobile, vous avez quelque chose ?
― Rien ne semble avoir été volé, patron. Delouvier menait une vie apparemment sans histoire. On ne lui connaissait pas d’ennemi. Pas de liaison connue. Pas du tout le profil pour avoir ce genre d’ennui. Au contraire, même, il était réputé pour son côté boy scout. Un type accueillant, toujours prêt à rendre service, et cætera. Bref, le gars que vous voudriez avoir pour gendre, ni plus ni moins ! Voilà pour l’enquête de voisinage. Et bien sûr, personne n’a rien vu.
― Oh, que je le sens mal, ce coup-là ! Oh, que je n’aime pas ça !
Boisseron laissa un long silence s’installer avant de risquer :
― On n’a pas tellement le choix, patron, il faut repartir des déclarations de Monette. Je sais bien que c’est maigre et pas toujours très clair, mais peut-être qu’en la réinterrogeant tout en douceur...
― Essayez si vous voulez. Moi, j’y renonce. Elle m’énerve ! De toute façon, je dois partir, j’ai rendez-vous à la DRPJ. Bref, vous faites pour un mieux, décréta le divisionnaire Avril. Et, tournant les talons, il planta là son commissaire adjoint.

Fort de sa déjà longue expérience, Dieudonné Boisseron comprit que sans l’avouer explicitement, son chef venait de lui laisser la conduite d’une enquête qui menaçait d’être tout, sauf facile. Mais il était lucide. Si l’enquête s’enlisait, c’est lui, Boisseron, qui porterait le chapeau ; et s’il arrivait à quelque résultat, c’est Avril qui plastronnerait devant la presse. Dont acte ! Il devait en prendre son parti et se consoler comme il pouvait à l’idée que le divisionnaire, bientôt retraité, n’en avait plus que pour quelques mois à la tête du service... La pilule restait quand même amère à avaler. Sagement, Boisseron décida donc de reporter son audition de Monette et la fit convoquer pour le lendemain.

***

Quand la jeune fille se présenta, tremblante et les yeux écarquillés, Boisseron comprit instantanément que le cadre du commissariat de la rue du Gué la paralysait complètement. Il l’invita donc à l’accompagner pour une promenade au parc du château tout proche. Là, parmi les topiaires d’ifs et sous les tilleuls taillés en portiques, il entreprit lentement, très lentement, de s’introduire dans le monde de Monette. Tâtonnant, il tentait de glaner, dans des réponses souvent sibyllines, un embryon de piste. Mais rien ne se dégageait. Il allait renoncer quand elle prit soudain timidement l’initiative :
― Monette aime bien te parler.
― Tu es sûre, Monette ? Tu ne m’as pratiquement rien dit.
― Mais toi, tu as écouté et tes yeux n’ont pas ri de Monette. Reviens faire une promenade demain.
Dieudonné marqua le coup. Monette avait certes un langage peu élaboré, mais elle se révélait bien moins limitée qu’il paraissait au premier abord.
― Tu me fais donc confiance, Monette ?
― Peut-être un jour Monette dansera pour toi.
― Danser ?
― Non, c’est trop tôt.
― Qu’est-ce qui est trop tôt ?
― La danse de la confiance.
― Je ne te comprends pas bien.
― C’est un secret. M. Delouvier, il a appris à Monette.
― Parle-moi de M. Delouvier.

A ce moment précis, la sonnerie du mobile de Boisseron vint casser net le fil des confidences. C’était Avril, évidemment ! Après s’être désintéressé de la situation, il avait le culot de s’irriter maintenant de n’être tenu au courant de rien. Le commissaire réprima difficilement un juron bien senti. C’était bien le moment ! Sèchement, il coupa court, promit de rappeler et éteignit son portable.

Mais c’était trop tard. Le moment de grâce était passé, l’huître s’était refermée. Il faudrait refaire une bonne partie du chemin pour à nouveau entrer dans l’intimité de Monette. Boisseron, toutefois, était confiant, maintenant. Monette avait des choses à dire, il en avait la certitude, et une brèche s’était ouverte dans ses défenses. Avec de la patience...

***

Huit jours plus tard, le commissaire et Monette étaient devenus inséparables. A vrai dire, Boisseron commençait presque à oublier qu’il la rencontrait à titre professionnel. Emporté par sa volonté d’ « apprivoiser » la jeune fille, il avait beaucoup donné de sa personne, n’hésitant pas à s’aventurer le premier sur le chemin de réelles confidences personnelles. Si bien que, peu à peu, Monette se mit à le considérer comme une sorte de grand-père et commença à se livrer à son tour.

A la fin de la neuvième rencontre, elle demanda de sa voix traînante :
― Monette veut voir ta maison.
Boisseron se surprit à se crisper. Il était célibataire et sa maison relevait pour lui d’un jardin secret au savant désordre. Mais, parce qu’il l’avait voulu, il était entré dans un jeu de confidences dont il lui semblait malhonnête de sortir à présent. Aussi, après une courte hésitation, accepta-t-il l’idée de recevoir Monette dans « son refuge ».

Est-ce pour s’y préparer psychologiquement qu’il s’octroya ce soir-là une « soirée DVD » ? Toujours est-il qu’il avait envie de revoir le tandem Auteuil-Duquenne dans Le huitième jour.

***

Il avait été convenu que Monette viendrait à dix heures. Dieudonné Boisseron, un rien stressé par l’intrusion de quelqu’un dans « sa bulle », profita donc des premières heures de la matinée pour passer en revue son intérieur et, à défaut de procéder à un vrai rangement, à enfouir quand même au fond de tiroirs ce qui dévoilait de lui plus qu’il ne voulait révéler.

A 9h50, elle sonnait à la porte. Elle avait manifestement choisi de s’habiller de façon plus recherchée que les autres jours. Dieudonné le lui fit immédiatement remarquer :
― Tu es très jolie, aujourd’hui.
― Tu as remarqué. Monette est contente. Toi, tu es gentil.
Etait-ce consciemment qu’elle avait appuyé sur le « toi » ? Boisseron sentit un léger pincement d’émotion. Il ne pouvait dialoguer avec cette jeune femme de dix-neuf ans que comme avec une gamine en bas âge. Elle était consciente de l’existence des autres, mais était encore incapable de dire « je ». Comme il devait être facile de la tromper ! Il reprit :
― Ne me fais pas croire qu’il n’y a que moi. Ton papa aussi est très gentil avec toi.
― Oui, papa. Pas M. Delouvier.
― Ah bon ? Pourquoi Monette ?
― Il est mort.
― Raconte-moi comment ?
― Oui. C’est dommage. Tu sais, M. Delouvier, il a appris à Monette la danse de la confiance.
― Tu m’as déjà dit cela l’autre jour. Mais je ne connais pas cette danse.
― M. Delouvier a expliqué. Il a dit : c’est un secret. On danse pour pas tout le monde.
― Pour qui la danse-t-on ?
― Seulement pour ceux qui ont donné la confiance. Toi, tu as donné la confiance, alors Monette peut danser. Mais il faut pas dire aux autres. Jamais. Jamais. Tu veux que Monette danse ?
― Je trouve cela un peu – comment dire ? – surprenant, mais pourquoi pas ? Il te faut une musique particulière ?
― Monette a dans son sac, sourit-elle.
Une minute plus tard, une mélopée lancinante envahissait la pièce et Monette, concentrée au maximum, commençait à onduler des hanches en se caressant les bras, les seins, le ventre et les cuisses. Immédiatement Dieudonné Boisseron se sentit mal à l’aise. Les mouvements de la jeune femme débordaient de provocation érotique, et en même temps, dans sa naïveté, elle ne semblait pas du tout se rendre compte de l’effet qu’elle produisait.
« Elle ne va tout de même pas... ? » murmura pour lui-même le commissaire, incrédule.
Comme pour lui confirmer qu’il avait vu juste, Monette commença à faire ostensiblement sauter les boutons de sa robe, un à un...
C’en était trop pour Dieudonné qui bondit sur la chaîne stéréo et interrompit sèchement la musique.
― Tu n’aimes pas ? Monette ne danse pas bien ?
― Ecoute, Monette, il faut qu’on se parle. Je crois que j’ai compris quelque chose. Tu m’as bien dit que cette « danse » c’est Delouvier qui te l’a apprise ?
― Oui.
― Tu sais que c’est un strip-tease, Monette ?
― C’est quoi ça, un stripîze ?
― Ah oui ! Bon. Ce n’est pas important. Laisse tomber. Explique-moi plutôt : comment Delouvier, t’a-t-il appris ce..., enfin cette façon de danser ?
― Il a expliqué. Il a montré des images dans sa télévision.
― Puis il t’a demandé de danser pour lui, c’est ça ?
― Oui. Il a bien expliqué. C’est la danse de la confiance... et un secret !
― Et, la danse consiste à se déshabiller en musique. J’ai bien compris ?
― Plus il y a la confiance, plus Monette jette les vêtements.
― Delouvier, il ne faisait que regarder la danse ?
― Il aimait bien. Il voulait souvent.
― Et il n’a jamais rien voulu d’autre que te regarder danser ?
― Non, pourquoi ?
― Une idée, comme ça...

Boisseron commençait à sentir une colère sourde monter en lui. Ainsi le brave type si accueillant, le boyscout-gendre-idéal, celui qu’encensaient toutes les commères de Monteloup, n’était finalement qu’un sale petit hypocrite pervers et voyeur. Qui de surcroît avait profité de l’innocence et de la candeur de sa proie. Dieudonné se prit à penser que, finalement, Delouvier n’avait pas volé ce qui lui était arrivé.
― Et ton père est au courant ?
― Oui. Non. Enfin... Monette ne sait pas.
― Ne me raconte pas d’histoire, veux-tu ? Tu fais confiance à ton père, oui ou non ?
― Oui.
― Alors, tu as dû lui proposer, comme à moi, de danser pour lui. Je me trompe ?
― Oui. Non. Arrête ! Pourquoi tu es méchant ?
Boisseron se rendit instantanément compte de sa maladresse. Sans le vouloir, emporté par son dégoût pour la face cachée de Delouvier qu’il venait de mettre au jour, il avait durci le ton et retrouvé les intonations sèches du flic qui veut confronter un suspect à ses contradictions. Très vite, il se reprit.
― Pardonne-moi. Je ne voulais pas.
― Monette a voulu parler, mais Papa, il écoute pas.

***

Le lendemain, c’était au tour du commissaire Boisseron de se présenter rue du Moulin, au domicile des Marcadet. Il avait pris soin d’éloigner Monette en lui organisant un rendez-vous ailleurs avec une assistante sociale. Ce n’était plus la gamine, c’était son père, cette fois qu’il voulait rencontrer. Son idée première était surtout de le sermonner pour son inconscience. Mais les événements allaient en décider autrement.

C’est un Gérard Marcadet, pâle, les yeux cernés qui l’invita à entrer et ne lui laissa guère le temps de donner le ton à la conversation.
― J’espérais que vous viendriez, dit-il, cela me facilite les choses. Vos rendez-vous quotidiens avec Monette me faisaient craindre que vous la soupçonniez. Or, si elle a quelque chose à voir dans cette histoire, c’est en tant que victime, croyez-moi.
Manifestement l’homme n’allait pas en rester là dans ses confidences. Boisseron se borna donc à l’approuver d’un hochement de tête.
― J’ai été tout heureux quand, l’an dernier, Delouvier m’a proposé d’engager Monette pour s’occuper de l’entretien de sa maison. Je ne me suis pas posé de question. Fallait-il que je sois bête ! Enfin. Je ne me doutais de rien. Et puis la semaine dernière, un gars qui travaille avec moi m’a dit quelque chose dans le genre « ça te rapporte beaucoup les galipettes de ta fille ». Je ne comprenais pas. Je l’ai interrogé. Il avait reconnu Monette dans une vidéo sur un site internet cochon. Alors je suis allé voir ce site et, moi, c’est le salon de Delouvier que j’ai reconnu. L’ordure ! Il l’avait filmée en caméra cachée en train de lui faire un strip-tease. Alors, mon sang n’a fait qu’un tour. Le soir même j’étais chez Delouvier. Le salaud l’a pris de très haut en me disant que c’était « un petit dédommagement » qu’il s’octroyait pour mes retards de paiement de loyer, que si je n’étais pas d’accord je pouvais toujours chercher à me loger ailleurs. Une fois ! M. le commissaire, une seule fois, je n’ai pas pu payer tout mon loyer. Et depuis, je mettais chaque mois un petit supplément. Il ne me restait plus que cinquante euros à lui payer pour être quitte de ma dette.
Marcadet réprima un sanglot.
― Laissez-vous aller, cela vous fera du bien, commença Boisseron.
Mais Marcadet, déjà, reprenait :
― Il a été tellement odieux que j’ai perdu la tête. On était dans sa cuisine. On s’est empoigné... Il commençait à m’étrangler... J’ai vu un couteau qui traînait sur le plan de travail... Et voilà ! C’était trop tard, j’avais fait la connerie de ma vie ! J’ai voulu téléphoner à la police mais...
― Il y avait Monette, c’est ça ?
― Evidemment. Alors, je suis rentré chez moi, j’ai inventé une histoire. J’avais trouvé Delouvier à l’agonie, et il voulait que Monette nettoie bien partout avant d’appeler la police. Comme d’habitude Monette a gobé l’histoire et est partie tout nettoyer.
― En effet, et magistralement, ça je vous le garantis.
― Je croyais avoir réglé le problème, mais j’ai commencé à voir des policiers partout. Je paniquais au moindre coup de sonnette. Et puis vous ne cessiez pas de vous intéresser à la gamine. Chaque soir, je me disais « demain, je me dénonce » ; et chaque matin « je ne peux pas, elle à besoin de moi ». Voilà, vous savez tout.
― Je comprends.

Boisseron laissa s’installer un long silence avant de reprendre :
― Une dernière question, M. Marcadet. Dans votre scénario à destination de Monette, qui tuait Delouvier ?
― Un inconnu, une ombre que j’avais vu s’enfuir.
― Eh bien, M. Marcadet, si votre description du meurtrier n’est pas plus précise que cela, je crains fort que nous ne l’attrapions jamais.
― Vous voulez dire que... Mais, pourquoi faites-vous ça ?
― Ne demandez pas, pourquoi. La bonne question, c’est « pour qui ? », M. Marcadet !

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