Pour l'amour du ciel

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Je vis sur une île des Mers du Sud , les alizées sont mon inspiration...Poète de la vie , c'est en écrivant que je devins écrivain  [+]

Sur le chantier, les artisans et les ouvriers circulent dans tous les sens ; ils s’affairent, chacun d’eux est concentré sur les travaux qui leur incombent, leurs métiers. Les tailleurs de pierres picorent à l’aide de burins et de gouges la face visible des murs en pierres ancestrales, les maçons avec leurs truelles en bec d’oiseau rebouchent les imperfections des joints juxtaposés et effacés par l’érosion, l’humidité. D’autres éliminent les moisissures en redonnant un aspect de renouveau tout en gardant le grain du poreux initial.
Au centre de la nef, les électriciens sur les échafaudages percent des trous minuscules afin de passer ou d’attacher des câbles qui seront noyés, leur teinte ocre jaune se confondra aux couleurs naturelles de la roche de l’édifice. Déjà, des lumignons à forte intensité jettent leurs éclatantes lumières sur les statues et les icônes saintes posées dans des décors voûtés en arcs lancéolés, faisant ressortir l’or de leurs auréoles.
Les menuisiers et les ébénistes travaillent ensemble pour redonner la vie au pittoresque charme du bois de tamarin, assemblent les queues d’aronde, les tenons et les mortaises des armoires et des portes, ils chevillent, recollent des bancs et des prieurs. Les parqueteurs rassemblent le puzzle des mosaïques anciennes des sols, rayées, cassées, arquées et désuètes.
Un travail de fourmis et d’abeilles, d’ailleurs la ruche ouvrière bourdonne de tous ses bruits d’outils et de murmures singuliers ;
Le maître – vitrier redonne de la splendeur et de la clarté aux absides demi-circulaire ; chaque vitrail est un assemblage de figures géométriques de verres de teintes et de couleurs lumineuses différentes. La clarté du jour transperce le patchwork et les rayons du soleil matinal embrassent la nef, ainsi que l’autel en faisant surgir la brillance des candélabres dorés et paraffinés ;
Stéphane est plein de talent, c’est lui le responsable des travaux. Il s’est déplacé de son Alsace natale, pour participer à la rénovation de l’édifice. C’est une plaisante chapelle dévastée par la pluie et les cyclones. Il est talentueux, il met tout son cœur à l’ouvrage. Dans une semaine, elle sera ouverte au public.
On attend la présence de l’évêque ce jour même.
Les fonds pour la restauration venant de la région et de la défense du patrimoine architectural du sud, et d’un mécénat inconnu. Stéphane avait consenti un effort sur le prix de ses honoraires déguisé en forfait très acceptable couvrant les frais, le transport, le matériel, les heures incalculables de travail et de recherche pour retrouver des copies et des photos anciennes. Une enquête d’inspection bibliothécaire minutieuse qu’il avait menée avec entrain.
« Je serais prêt », a-t-il dit, lors de la dernière réunion pour l’avancement des travaux en cours. Les autres corps de métiers sauf le sculpteur, eux aussi « termineront les tâches demandées pour la date fixée sauf problèmes de dernière minute, tout devrait se passer comme prévu ;
Stéphane s’était fait des amis : le peintre Maxime et le décorateur, l’ébéniste Alonso, tous les trois avait trouvé dans les deux autres, des vertus et des qualités indéniables ; ils partageaient leur immense talent artistique, lors des conversations le soir. Ils se retrouvaient devant un excellent dîner, leurs échanges étaient enrichissants et intellectuels, mais rien n’empêchait de sourdes dérives sur les filles et autres sujets scabreux. Les joyeux orfèvres et troubadours de la vie s’accordent sans dilettantisme particulier des soirées bien arrosées, mais sans dépasser le cadre de la censure ni de l’outrage ni du trouble public avéré. Maxime est plus réservé avec une tête de poupon à qui l’on peut pardonner toutes les maladresses du monde. Issu de l’école des Beaux arts et diplômé, il s’affirme étant à l’égale des grands maîtres contemporains. Il parle peu et semble se forcer à répondre quand on lui demande un avis. Il fait partie de ce groupe très joyeux, mais rechigne à s’investir et à participer à l’union. Alonso le met en confiance et tente de le sortir de l’isolement. Maxime se laisse aller à certaines confidences.
Hier, une superbe fille l’a enjoué, il était tombé en pâmoison devant elle. Il était resté en sa compagnie pendant que les autres rentraient pour être en forme le lendemain.
Dans quelques jours, les travaux et la restauration seront quasiment terminés et l’inauguration de la nouvelle chapelle se fera un dimanche matin où aura lieu une messe d’ouverture. On y attend l’évêque et les notables sommités de la région pour cette grande bénédiction de l’édifice. Une plaque en marbre gris, un mémorial de la reconstruction sera appliqué face à la colonne centrale à droite dans l’entrée en arcade et visible du minuscule parvis. Les préparatifs vont bon train et il n’est plus question que de temps.

Stéphane, coule une nouvelle fois le plomb chaud dans les nervures des vitraux et assemblent minutieusement chaque éclat de verre pour donner vie aux effigies de silicates et diaphanes. L’harmonie des couleurs et des verts pastel donne une lumière kaléidoscopique, enchanteresse et filtrante.
Maxime, le peintre, maître de la restauration des tableaux, plus penseur que la sculpture de Rodin, assis, un coude sur le genou, le menton posé sur une main, il réfléchit, bayant aux corneilles. Il est rêveur et peu enclin à la tâche. La nuit a été trop courte. À cause cette rencontre féminine tardive, encanaillée, il a du mal à reprendre ses esprits. Il est célibataire et accoutumé à ce genre de sortie nocturne. Mais les difficultés pour reprendre son activité sont telles que le courage lui manque énormément. La fresque géante offre dans son ensemble des parties floues, des retouches inachevées, des couches de couleurs chiffonnées, des traces de peinture fades, des barbouillages nuageux et blancs. Dans les pots, les pinceaux trempent, tordant leurs poils de martre dans l’essence de térébenthine qui est diffuse, mais ne charge pas l’air de son émanation édifiante, comme à l’habitude rappelant le désordre des liquides flottants dans l’allée centrale.
Même les coups de marteau et le chuintement prolongé des scies circulaires, rien ne semble le réveiller de ces turpitudes nocturnes.

Alonso inlassablement reprend la patine des accoudoirs incurvés des fauteuils de prélat, pour accorder les tons des velours du siège avec le bois. Le lustre central en métal doré qui éclaire en grande partie l’autel est à ses pieds brillant de tous ses feux. Il a fallu des jours entiers de travail et de labeurs acharnés pour qu’il retrouve sa splendeur d’autrefois. Des hommes harnachés comme des alpinistes avec casque et cordes s’apprêtent à remonter, à ancrer à son attache l’immense éclairage. Alonso est artiste dans l’art de redonner vie matériellement aux objets anciens et de les faire entrer dans le décor. La sensibilité, la conscience, la foi, tout se retrouve dans l’âme de cet Ibérique de cœur. L’amour du travail bien fait, de la dignité à toute épreuve et la fierté de vouloir de tout réaliser avec un vrai bonheur.
Tous ses maîtres artistes et artisans sont à l’ouvrage, ils sont concentrés sur un seul objectif, celui de rénover et remettre de la couleur dans l’édifice, le marquer de leurs empreintes et succinctement de leur sueur. Maxime reprend ses pinceaux, ils sont lourds dans sa main qui tremble un peu. Chaque touche de poils de martre sur l’immense fresque est une épreuve difficile. Son coup d’œil volontaire et précis est en berne.
Alonso s’est aperçu du malaise de son collègue. Il le rassure et l’encourage.
– Hé, Maxime, remets-toi, tu la verras ce soir cette nana !
Stéphane est plus ferme, il montre du doigt tout le travail qu’il reste à faire sur les fresques, alors que le temps est compté.
– Là, tu es en retard partout, même le matin, tu vas faire des heures sup, c’est certain. Magne-toi, pour l’amour du ciel !
– L’amour du ciel, le connais-tu ? répond Maxime d’une voix agacée.
– Pour le moment, bon Dieu, toi, tu es dans les nuages !
Au-dessus de lui, deux plâtriers, des plafonneurs, s’escriment à rendre les petites colonnes de style roman, plus imposantes qu’elles ne le sont en faisant des raccordements minutieux pour effacer les moindres granulats et les fissures pouvant à l’œil nu représenter une finition bâclée et dénaturer l’ensemble. Ce petit trio est à la manœuvre et l’apprenti qui en fait partie est singulièrement moqué. Il se coltine les seaux de chaux et d’agrégat couleur de pierre. Il ne riposte pas, il a la consigne de ne pas renverser. La gâche dans la main, il s’efforce de bien remplir les seaux qui remontent au bout d’une corde de chanvre. Il siffle comme un merle, il est heureux d’être utile et le fait savoir. Cela a le don d’énerver Maxime en recherche de calme et de concentration. Dans le même temps, le facteur-harmoniste entame sur le petit orgue, la toccata et fugue en do mineur de Jean – Sébastien Bach en enchaînant une série de préludes pour accorder les tonalités.
En temps normal tous ces bruits forment une musique, une symphonie certes très désaccordée, mais un ensemble culturel, un hymne cacophonique rendant hommage aux vieux métiers voués au sacerdoce et à la liturgie.
Maxime perçoit dans ses oreilles une composition instrumentale perturbante. C’est celle d’un piano grinçant, d’un violon à deux cordes cassées, d’une flûte siffleuse, d’une clarinette qui canarde, d’un clairon foireux, de cymbales qui cognent, d’un tambour à la peau percée qui résonne, des chocs métalliques et vibrants d’une cloche, des pincements claquants, c’est aussi, des sons lugubres et lointains d’un carillon dissonant. Il se prend la tête entre les mains, c’est insupportable à entendre. Autour de lui, il ne voit que des fantômes des hommes grotesques qui lui font des gestes obscènes et qui le pointent du doigt. La fresque est une hièble constellée de taches noires. Il y voit des anges blancs qui survolent la crucifixion et les apôtres massés autour de la croix. Leurs sourires ressemblent à une espèce de ricanement, de moquerie, car le grand tableau paraît exsangue et n’a pas repris son envergure picturale d’avant. Il est presque terne, les pigments sont assombris, sans aucune lumière. Il se sent avili, humilié, il souffle fort. Il parle aux personnages, il les questionne, il hurle sa haine mystique en injuriant ceux qui bafouent sa conscience et sa dignité. Alors, tout à coup, il se déchaîne, il tire violemment sur les barreaux de l’échafaudage à son côté en faisant basculer les plâtriers qui restent pendus dans le vide et se balancent en criant. Il envoie voler les seaux de chaux, les pinceaux et les outils en poussant l’apprenti, pendant que les pots de peinture suivent la même projection.
Dans un tourbillon de folie, il s’empare d’un maillet en caoutchouc. Il détruit des vitraux posés à sa portée sous les yeux effarés du maître verrier. Dans son emportement, il bouscule le lustre qui décolle de terre, puis retombe au sol dans un fracas de verre cassé. Ce luminaire n’est plus qu’un animal, une pieuvre en fer forgé désarticulé ; alors qu’on essaye de le maîtriser, il se débat à coups de pied et à coups de poing. Il se libère, il hurle, il crache, il secoue sa tête dans tous les sens. Une première fois, il fuit vers l’autel, en brisant à son passage des chandeliers, en éborgnant et en cassant des statues sur leur piédestal, renversant les pots de vernis et de colle. Il échappe à ses poursuivants dans le transept puis dans le déambulatoire, il court comme un lièvre. Quand il atteint le chœur en sautant au-dessus du jubé, il ouvre le tabernacle vivement et lance son maillet vers les collègues en leur proférant des insultes. Il s’empare du ciboire en éparpillant les hosties, il l’élève d’un bras vainqueur, il crie alors le blasphème, la malédiction comme un vainqueur triomphant. Il reste tétanisé dans sa posture. Les yeux sont portés vers le ciel.
– Le monde du spirituel est à l’agonie, la culture est une chiure, j’ai entendu les voix du profane ! Les anges me parlent, il faut détruire, ils ont raison, je suis l’antéchrist, l’ange révolté, l’ange déchu contre le règne de Dieu, c’est moi ! Oui, c’est moi le sacrifié.
On le ceinture, Maxime est au bord de la syncope. Il pleure. Il est à terre, les mains liées dans le dos. Les artisans sont consternés, c’est un cataclysme, une onde de choc qui les paralyse. Stéphane est affligé, car il n’a rien vu venir. Puis survient le silence ; Alonso est déprimé, il chuchote.
– Tout est à refaire, il est atteint de schizophrénie paranoïde ! Je savais, il ne prenait plus ses médicaments, il voulait tenir le choc naturellement contre cette maladie, pourtant c’est un vrai talent hors pair. Il a lâché prise. Hier soir, une femme l’a complètement déboussolé, elle s’est moquée de lui. J’étais encore présent. Pendant leur conversation, elle lui a dit : « – dans la vie, elle ne peut pas incarner Marie Madeleine, lui laver les pieds. Elle n’est pas une pécheresse. Mais aussi, elle lui a dit qu’il était un artiste avec les yeux d’un ange, mais, vraiment fou avec le diable dans la tête ».
Je ne sais pas ce qui s’est passé ensuite...

Il se tourne et l’évêque est devant lui. Le religieux a l’air abattu. Alonso est révérencieux, il lui murmure,

– Monseigneur, pardonnez-lui, car il ne sait pas ce qu’il fait.

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Fred Panassac · il y a
Un texte contrasté qui se suit agréablement avec la description des métiers d’art de la restauration d’églises, puis le rythme s’emballe et l’on est vraiment saisi par la folie profanatrice de Maxime, expliquée ensuite par un arrêt de son traitement médical. Travail original qui comporte des maladresses mais apporte suffisamment de précision sur les métiers et sur l’intrigue psychologique. Maxime est un personnage qui interpelle, un cas qui peut exister.
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Gérard Boulanger · il y a
Merci pour votre appréciation .Je vais prendre le temps de lire vos textes qui sont nombreux .
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Fred Panassac · il y a
Merci beaucoup Gérard !