Pour l'amour de l'adelphité

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Kindia est une ville effervescente. Surtout les weekends, quand les Conakrykas, en quête d'air pur et de verdeur, viennent insuffler à la ville un peu du dynamisme et de la bougeotte propre à la capitale. Elle est tout aussi belle ; particulièrement en cette période post-hivernale où la nature s'est refait une beauté verdoyante. L'air matinal et estival est d'une fraîcheur à tonifier l'âme. Les montagnes alentour donnent envie d'aller s'y amouracher avec son amoureux, tant le silence et la luxuriance de cette sierra sont aphrodisiaques.
Ce matin comme tous les autres, je vais rendre visite à Grandma et à Tara chez elles à Kassia III.
« Bonjour les filles ! Comment allez-vous ?
— C'est qui ta fille, Chérif ? Je vais te gifler ! Je te rappelle que j'ai mis ta mère au monde !
— Du calme, mamie, je rigole, lui dis-je en la serrant dans mes bras. Alors, comment vas-tu ?
— Bien mon chéri. Tu as faim ? J'ai fait du lafidi* bien chaud et à l'huile de vache, comme tu l'aimes. Je t'en sers ?
— Bien sûr mamie ! Tu sais que je ne refuse jamais ton plat de lafidi. Tara ? interpellai-je ma sœur. Ça va ? Ça ne te ressemble pas d'être si silencieuse. Qu'y a-t-il ?
— Mange d'abord Chérif. Nous parlerons plus tard. » Me répondit-elle sobrement, recroquevillée sur une natte étalée à même le sol.

Tara, ma grande sœur est une fille très studieuse et turbulente. Une vraie boule d'énergie. Maman disait d'elle qu'elle avait une termitière dans le corps, tellement elle avait du mal à rester calme. Depuis la mort de maman, elle s'est réfugiée dans les études pour occuper son esprit et ne pas sombrer dans la dépression. Mais aussi, et surtout, pour ne pas finir comme Nabou, notre aînée ; encore plus studieuse que Tara, finie engloutie dans un mariage forcé qui mis fin à ses études et à ses rêves de devenir professeure de langues et comédienne.
Je m'assis par terre pour savourer mon plat encore fumant. Grandma est une excellente cuisinière, un vrai cordon bleu. Elle mijote de délicieux petits plats qui feraient saliver n'importe quel chef étoilé. C'est toujours un plaisir de savourer ses ambroisies.
Après avoir mangé, je papotai quelques minutes avec Grandma lorsque Tara se décida finalement à me raconter ce qui n'allait pas.

« Papa est passé ce matin. Un certain Ibrahim Souaré veut m'épouser. C'est un riche opérateur économique et un membre actif de la puissante association Guinée en Marche. Papa a donné son accord.
— Comment ça, il a donné son accord ? Il ne peut pas donner son accord sans demander ton avis. C'est toi qui décides si tu te maries ou pas. Pas lui, répondis-je.
— Je comprends pourquoi il me fuyait des yeux ces derniers jours. Je sentais qu'un truc clochait, qu'il avait envie de me dire quelque chose, mais qu'il ne savait pas comment s'y prendre sans me brusquer. Je sentais dans son regard qu'il avait peur de me décevoir comme il a déçu Nabou. Et comme si me forcer ne suffisait pas, fallait que cet Ibrahim soit un cinquantenaire polygame, père de quatre enfants !

— Hein ?! Cinquantenaire, polygame et père de quatre enfants ? fis-je, hébété. C'est non. Tu ne l'épouseras pas. Je ne le connais pas, mais à cet âge, je suis sûr que c'est un périmé frigide au ventre aussi gros qu'une montgolfière, dis-je pour arracher un rire à Tara. Écoute sœurette, continuai-je, nous allons parler à papa d'accord ? Tout va s'arranger. Il ne mesure peut-être pas l'impact que pourrait avoir une telle décision sur toi, sur lui, sur nous. Si nous lui expliquons tout ce qu'un mariage implique pour notre avenir à tous, il entendra raison. Papa est compréhensif, tu le sais. Il faudra juste lui parler, disais-je à Tara pour essayer de la calmer.

— Je ne lui parlerai pas puisqu'il sait déjà ce que cela implique. Nabou en a fait les frais cinq ans plus tôt. Il s'entête, c'est tout. Il n'est pas con.
— Je vais essayer quand même. Qui ne risque rien n'a rien, lui ai-je répondu. »
.
Avant le décès de maman et avant d'être happée dans le tourbillon infernal du mariage forcé et de son lot quotidien de corvées et de violences de toutes sortes, Nabou était une fille dont la studiosité et l'énergie épataient mes parents. Elle était toujours première de sa classe. Elle a fini première à plusieurs reprises à des concours de dictée et de rédaction interécole. Elle croquait aussi la vie à belle dent : discothèques, concerts, barbecues, excursions... elle était de toutes les fêtes. Elle était comédienne dans la troupe de théâtre de son lycée. Ses camarades la surnommaient « la garçonne » parce qu'elle avait un style très masculin. Elle faisait du footing, du vélo, de la grimpée, du lancer de poids, du patin à roulettes et jouait au foot. Nabou repliait toujours les manches de ses T-shirts, portait toujours un pantalon ou une culotte et ne chaussait que des baskets ou des sneakers. Elle détestait les jupes, les ballerines et les talons.
Depuis lors, le spectre de ce mariage catastrophique plane au-dessus de la tête de Tara. Elle s'y attendait en quelque sorte sans pour autant y croire. « Je suis sa préférée, s'efforçait-elle à croire. Il ne supporterait pas de me faire subir une telle chose. L'échec du mariage de Nabou lui a servi de leçon. Il réfléchirait à deux fois avant de renouveler pareil échec. »
Le soir, après la prière du Maghreb, je me rendis aussitôt chez papa. Comme tout bon Soninké, il vit en famille avec ses frères et ses belles-filles* depuis que sa femme a trépassé. Ces dernières doivent l'entretenir jusqu'à son remariage. Ce sont elles qui, selon celle qui est de tour à la cuisine, lui servent à manger, à boire et débarrassent avec tous le respect dû au fils aîné. Elles font le ménage dans sa chambre et lui donnent de l'eau pour son bain tous les jours. Je le trouvai dans la véranda, assis sur sa natte de prière, égrenant lentement son chapelet en murmurant des incantations en arabe.
« Assalam aleykoum*. Comment allez-vous m'ba* ?
— Waaleykoum salam*. Je vais bien, fils. Sylla*, comment vas-tu ?
— Très bien m'ba. Je vais bien. Comment était votre journée ?
— C'était bien hamdoulillah*. Comment va ton oncle Ahmed ?
— Il va bien m'ba. Il vous salue.
— Qu'est-ce qui t'amène ici au crépuscule ? N'es-tu pas censé être à la mosquée à cette heure ?
— Je voudrais vous parler m'ba. »
Devinant le sujet dont je souhaitais discuter avec lui, il me fit signe de le suivre dans sa chambre afin de discuter calmement, à l'abri des regards de ses frères et de leurs femmes.
« Je suppose que ta sœur t'a tout raconté. C'est elle qui t'envoie me dissuader ? C'est peine perdue. J'ai donné ma parole à Ibrahim et à sa famille. Il est le plus riche de notre village et son père Maciré est, tu ne l'ignores pas, le chef du village. On ne leur refuse rien. Ma décision est prise : Tara l'épousera dans un mois. J'ai déjà donné mon accord. Je ne crache pas pour ravaler mon crachat tout juste après. Tu es mon unique fils, tu dois me soutenir. C'est toi qui prendras la relève quand je ne serai plus. C'est maintenant qu'il te faudra apprendre.
— Désolé m'ba, mais je ne vous soutiendrai pas. Je ne vous suivrai pas dans votre volonté de gâcher son avenir. Tara étudie ! Elle est très studieuse, vous le savez ! Laissez-la continuer ses études. Elle n'a que dix-sept ans. En plus, elle passe son bac cette année. Tara est votre première enfant à atteindre ce niveau m'ba. Donnez-lui la chance d'aller à l'université. Laissez-lui le choix d'envisager un avenir différent de ce que la tradition lui prédestine. »
Papa fronça les sourcils et me regarda droit dans les yeux quelques secondes, hébété que je sois aussi spontané et franc avec lui. Je soutins son regard. Ce qui le froissa un peu. Je ne soutiens jamais le regard de papa, par respect pour lui. C'était sa manière de nous dire qu'il ne nous laissait pas le choix. Mais cette fois-ci, j'étais décidé à ne pas me laisser intimider. L'avenir de Tara se joue maintenant.
« Elle a assez étudié, rétorqua-t-il sèchement. C'est une femme. Il faut qu'elle se marie, qu'elle fonde un foyer et fasse des enfants. La période reproductive chez la femme est courte. Plus elle grandit, plus il lui sera difficile de concevoir un enfant, plus elle aura du mal à trouver un mari. Qu'elle se marie maintenant qu'on en finisse. Le plus tôt sera le mieux.
— Mais m'ba vous parlez de votre propre fille comme s'il s'agissait d'un vulgaire fardeau dont vous voulez vous débarrasser ! Se marier, faire des enfants. Ce n'est qu'à cela que vous réduisez votre fille ? lui demandai-je. Une femme, ça ne sert qu'à cela à vos yeux ? Se marier et faire des enfants ? Maman était une commerçante de 27 ans financièrement épanouie quand vous l'avez rencontrée cela l'a-t-elle empêché de se marier et de fonder une famille ?
— Ta mère avait divorcé...
— Justement papa. Maman a divorcé parce que l'imbécile qui lui servait de mari est un soulard qui la maltraitait, l'humiliait et qui ne la laissait pas travailler. C'était les seuls moyens qu'il avait de la soumettre à ses envies démoniaques : la tenir dépendante de lui financièrement et casser sa confiance en soi. C'est cette vie-là que vous voulez pour votre fille ? Que serait-il advenu de nous si maman ne travaillait pas quand votre entreprise de teinturerie a fait faillite ? Nous aurions certainement mendié pour survivre. »
Une gifle retentit sur ma figure. J'en fus étourdi. Elle fut si violente que je me retrouvai par terre. J'avais certainement dû crier puisque mes oncles et leurs femmes avaient accouru bruyamment dans la pièce.
« Écoute moi bien Chérif, dit-il en se rapprochant de moi, feignant d'oublier la présence de la famille, si jamais tu oses tenter quoi que ce soit pour empêcher ce mariage, je vous renie ta sœur et toi. Tu m'entends ?
— Maman a fui un mariage forcé pour t'épouser parce qu'elle t'aimait. Elle nous racontait souvent ce qu'elle a enduré pendant son premier mariage. Peut-être pour que mes sœurs aient le choix de ne pas vivre le cauchemar qu'elle a vécu. Peut-être pour vous dissuader de faire subir ce même traumatisme à vos filles. Ou peut-être, avait-elle pressenti que vous feriez subir à vos filles ce que son père lui a fait un subir en la mariant contre son gré.
— Tais-toi Chérif ! hurla papa. »
J'étais déterminé. Maintenant que j'ai pris le risque et le courage de lui parler sans ambages, autant aller jusqu'au bout, lui dire ses quatre vérités. Je n'avais plus rien à perdre. J'enchainai :
« Vous avez essayé avec Nabou. Qu'en tire-t-elle aujourd'hui ? Mépris, viols, humiliations, dépendance. Vous l'avez arrachée à ses études. Vous pensiez que son mari s'occuperait d'elle. La voici devenue une bonniche saprophyte. Un punchingball dont Karim se sert pour évacuer sa haine. Cela ne vous a pas servi de leçon. Vous voilà déterminé à refaire la même erreur avec Tara. Tara n'a que dix-sept ans, bon sang ! dix-sept ans ! À cet âge-là, sa place c'est à l'école, en train d'étudier. Pas dans le harem d'un polygame à soulever des marmites d'une tonne pour nourrir tout un troupeau et à attendre que monsieur son mari pédophile lui dicte des ordres pour qu'elle lui obéisse au doigt et à l'œil. Maman ne vous aurait pas laissé gâcher la vie de vos filles. Vous avez réussi avec Nabou. Je ne vous laisserai pas refaire cette erreur avec Tara. Vous me remercierez tôt ou tard, quand vous vous serez rendu compte que vous étiez sur le point de bafouer l'avenir de votre fille pour satisfaire les pulsions d'un pédophile insatiable.
— Mamadou fous-le dehors ! hurla-t-il à l'adresse de mon plus jeune oncle. Sors-le d'ici ! Je ne veux plus le revoir ici ! Je te renie Chérif ! Je te bannis de mes enfants ! » L'entendis-je toujours crier alors que je m'en allais sous les regards ahuris de mes oncles, tantes, cousins.

Il y eut un semblant de calme peu après cet épisode. Des jours s'écoulèrent. Je ne suis plus retourné chez papa après notre dispute. Tara refusait de le voir. Nous nous rencontrions souvent, Tara et moi, au balcon du gouvernorat de la ville, au quartier de Sinania.
J'avais découvert cet endroit pendant une de mes nombreuses escapades à travers la ville. Niché sur une colline, à l'orée d'une plantation d'anacardiers, le gouvernorat de Kindia est un édifice surplombant la ville. Nous nous asseyions au balcon pour admirer la ville et le beau panorama montagneux qui en orne le fond. Nous y allions aussi pour admirer le coucher du soleil lorsque ses rayons incandescents crépusculaires enflamment l'horizon. C'est à cet endroit-là que Tara et moi mijotions nos plans pour la tirer d'affaire.
Un matin où je ne m'y attendais pas, Tara débarqua chez moi, fit irruption dans ma chambre et me réveilla violemment. « Tout est fini Chérif ! Je t'avais prévenu. Je t'avais dit de ne pas lui parler. Ton père n'a pas digéré ton insolence et c'est moi qui vais en récolter les pots cassés. Il a avancé la date. Je me marie dans trois jours. Trois jours ! Tout est perdu Chérif. Je suis fichue. Je suis finie », avait-elle dit avant de s'écrouler au sol. Désespérément.
Rendu aphone par la surprise, j'ouvris ma bouche sans arriver à articuler un piètre mot. Je m'assis par terre à ses côtés et tins ses mains. Elle hoquetait beaucoup. Des gouttelettes de larmes tombèrent sur mes mains. J'eus mal au cœur que ma sœur soit malheureuse et que mon père soit la cause de ses larmes. Je me levai, la relevai et l'étreignis dans mes bras. Elle pleurait encore plus fort, le visage niché sur mon torse nu. Je pleurai de voir ma sœur pleurer. C'est la première fois depuis la mort de maman que je vois ma grande sœur verser des larmes. Je gardai l'étreinte et la laissai se calmer. Je relevai la tête et plongeai mes yeux dans les siennes.
« Rien n'est perdu Tara, au contraire : c'est maintenant que les choses commencent, fis-je en essuyant mes larmes. Papa veut nous prendre au dépourvu. Il sait qu'on ne se laissera pas faire donc il anticipe. Nous allons devoir mettre nos plans à exécution dès demain pour nous sortir de cette situation. Rentre et prépare ta valise. Demain est un autre jour. C'est le jour où tout commence. »

Le lendemain dès l'aube je me rendis chez Grandma. J'escaladai le mur et sautai dans la cour. Tara m'ouvrit discrètement la porte quand je toquai. Elle avait déjà préparé sa valise et l'avait cachée pour ne pas que Grandma la voie.
« C'est l'heure Tara. Dépêchons-nous avant que les femmes du marché hebdomadaire se réveillent. Personne ne doit te voir fuguer, lui murmurais-je pour ne pas réveiller mamie.
— C'est bon je suis prête, répondit-elle avec le même ton. La pauvre, fit-elle en regardant mamie, je ne lui ai rien dit. Elle va s'inquiéter.
— Je lui dirai, mais grouille un peu. On va être en retard. Il ne faut pas que l'on rate le premier bus.
— Je t'aime mamie. J'espère que tu ne m'en voudras pas de t'avoir caché ce que je tramais. On se reverra quand tout ceci sera passé, lui chuchota-t-elle à l'oreille avant de déposer un bisou sur sa joue. Allons-y, fit-elle à mon égard.
— C'est parti ! »


J'accompagnai ma sœur à la gare de Caravansérail. Elle embarqua pour se rendre chez Binta, sa meilleure amie vivant à Boké, à environ 500 km de Kindia. J'achetai son billet et rangeai sa valise pendant qu'elle patientait dans une échoppe. Le bus se remplit très vite malgré l'heure très matinale. Le chauffeur klaxonna pour signifier le départ imminent. Elle avança vers moi et s'arrêta à ma hauteur.
« Bon. C'est l'heure de se dire au revoir, hélas ! Merci Chérif. Pour tout.
— Tu me remercies d'avoir aidé ma sœur. N'importe quel petit frère ferait pareil. J'espère juste que cet au revoir ne sera pas pour longtemps. Je te tiendrai au courant de l'évolution des choses. Si tu as besoin de quoi que ce soit, appelle-moi, même pour être ton souffre-douleur, fis-je dans un sourire. »
Elle me donna une petite tape sur la nuque en riant.
« Aieuh, fit-je en feignant d'avoir eu mal. Tu vois ? C'est exactement ce que je disais. Je suis ton souffre-douleur préféré. Tu aimes trop évacuer ta rage en me criant dessus. J'en ai l'habitude maintenant de toute façon.
Elle m'agrippa au coup et me fit un baiser sur ma joue.
— Je t'aime frérot, même si je ne l'exprime pas assez souvent, je te porte ici, fit-elle en posant mon index sur son cœur.
— Je t'aime aussi sœurette. » On s'étreignit quelques secondes et elle embarqua. Tara me regardait à travers la vitre et me souriait. Je lui rendis son sourire. Le bus démarra. Je le regardai partir et disparaître au loin, happé par un brouillard opaque et épais.

Je retournai prévenir Grandma pour le départ de sa petite fille. Je lui expliquai sans pour autant lui dire sa destination.
Papa n'a pas appelé Tara les deux jours qui ont suivi. Il s'imaginait sûrement qu'elle était chez sa grand-mère comme à l'accoutumée. Quant à moi, j'étais resté chez mon oncle pour me préparer psychologiquement aux conséquences de nos actes. Maintenant que Tara a fugué pour une destination que moi seul connaissais, c'est moi qui récolterais les retombées de ce qui adviendra après sa fugue.

Au jour prévu pour le mariage, les femmes de la famille d'Ibrahim débarquèrent chez grand-mère avec une horde de personnes et une griotte. La griotte encensa longuement Grandma puis chanta l'éloge des Cissé, aïeuls de Grandma, puis laissa la parole à Mariama, l'aînée des Souaré.
« Bonjour maman*. Comment allez-vous ? Comment va votre famille ? fit-elle en se prosternant.
— Bonjour ma fille. Je vais bien merci, la famille aussi. Relève-toi et assieds-toi à côté de moi. »
Elle s'exécuta. Elles échangèrent les longues salutations d'usage. La femme se décida à aborder le sujet de sa venue.
« Nous sommes venues vous demander la main de notre belle-fille. Comme vous le savez, aujourd'hui est le jour où nous allons sceller son union avec notre fils Ibrahim. Elle devient femme aujourd'hui, notre femme. Nous vous apportons ces cadeaux pour vous remercier de l'avoir élevé dignement. »
À la prononciation de cette dernière phrase, une femme sortie au milieu de la foule avec une grande valise. Elle la posa sur le sol et l'ouvrit, laissant découvrir des Vlisco, bazins, bogolan, abayas. Elle referma la valise et vint la poser aux pieds de Grandma.
« C'est gentil, femme Souaré. Mais vous n'avez ni à me remercier ni à m'offrir de cadeaux pour avoir élevé ma propre petite-fille. Je suis sa grand-mère, pas sa nounou ou un quelconque tuteur auquel l'on a confié sa garde et qui s'attend à recevoir quelque chose en retour. C'est cette impression que vous me donnez à travers vos actes. Ma petite-fille a fugué. Cela fait trois jours que je m'inquiète. Et c'est un peu de votre faute. Vous pensiez que nous ne savions pas que vous usez de votre influence pour mettre la pression à son père ? »
Mariama se perdit dans ses paroles, hébétée de la réaction brute de Grandma. Elle avait sûrement une logorrhée puisqu'elle n'arrivait pas à articuler un mot. Elle n'eut pas le temps de se remettre de sa surprise que mamie enchaîna :
« Reprenez vos cadeaux et quittez ma maison. Vous n'avez aucune belle-fille chez moi. Allez vous en chercher une ailleurs. Sortez ! »
La griotte qui chantait pendant tout ce temps se tut. La foule aussi. Mariama eut tellement honte qu'elle n'arrivait pas à se lever. Mamie se leva et tira violemment la natte sur laquelle elles étaient assises toutes les deux. Mariama se leva promptement.
« Vous croyiez que votre argent et votre statut vous donnaient le droit de tout faire et d'acheter qui vous voulez ? Nous ne sommes pas riches. Ce n'est pas pour autant que nous ferons les lèche-bottes, comme tous ces hypocrites qui vous accompagnent. Toi y compris, fit-elle en dévisageant la griotte. Allez-vous-en ! Allez oust ! Du balai ! Du balai ! »
Tout le monde sortit de la maison.
La nouvelle fit grand bruit dans la communauté. L'accueil de grand-mère et surtout la fugue de Tara. On me téléphona des dizaines de fois pour me demander où se trouvait Tara. Je répondais toujours la même chose : « Je ne sais pas ».
Le soir, alors que j'étais seul en trait de réfléchir sur la tournure que prennent les choses, papa débarqua avec deux de ses plus petits frères.
Il ouvra violemment la porte. Elle claqua contre le mur.
« Où est-elle ? Où l'as-tu caché ? Je sais que Tara n'aurait pas osé fuir si tu ne l'avais pas aidé. Je te donne 10 secondes pour me dire où elle est.
— Je ne sais pas. Je ne sais rien. Fis-je calmement ».
Papa se rua sur moi et me frappa avec frénésie. Je me protégeai le visage avec mes mains et me recroquevillai pour amortir la puissance de ses coups. Quand il eut fini, il ordonna à mes oncles :
« Emmenez-le en famille et convoquez tout le monde pour une réunion. Je veux que tous en soient en témoin. Qu'il me dise où se planque sa sœur ou je le tue de mes propres mains. »
J'étais bien amoché et je gémissais de douleur. Mes oncles me portèrent comme un sac de maïs et m'emmenèrent dans la grande maison familiale.
Mon père et toute la famille nous y devancèrent. Nous les trouvions assis dans la cour de la maison familiale, sur les longues nattes de prières que les femmes utilisaient pour prier. Ils formèrent un grand cercle. Mes deux oncles me posèrent au milieu de la foule. Mon père, assis au premier rang en face de moi, se leva et lança un « salam aleykoum » général auquel l'assemblée répondit en chœur « wa aleykoum salam ».
« Comme vous le saviez tous et toutes, ma fille Tara doit se marier aujourd'hui, commença-t-il. Les Souaré se sont rendus chez Grandma chez qui vit ma fille pour la récupérer comme nous le dit la tradition. Non seulement elle n'y était pas, mais aussi Grandma a humilié ma nouvelle famille. Elle les a insultés et jetés de chez elle comme de vulgaires bons à rien. Ma fille a fugué et la seule personne qui connait sa destination c'est ce fils indigne que vous voyez là, devant vous. Ce fils qui préfère salir mon nom et me déshonorer plutôt que de se ranger de mon côté et perpétuer la tradition. Alors devant vous tous, je vais lui redemander ce que je lui avais demandé chez son oncle. » Il se tourna vers moi et me demanda en me fixant bien dans les yeux :
« Chérif, où est planquée Tara ? »
Je fermai les yeux. Je repassai en tête tous mes souvenirs avec maman, Tara et Nabou. Nos fous rires lorsque nous taquinions maman sur son illettrisme ; de comment maman nous racontait que lorsqu'elle était petite, elle offrait des cacahuètes en aumônes aux pauvres pour qu'ils prient afin que son père puisse l'inscrire à l'école. Je me revis en train d'attraper la lampe à pétrole au beau milieu de la nuit pour que Nabou puisse réviser ses cours tranquillement. Je revis Tara assise sur un rocher sur la berge de Wawa*, cahier en main et yeux fermés, mémorisant son cours d'histoire. J'avais parlé avec Tara ce matin après que Grandma a renvoyé les Souaré. La mère de sa copine, institutrice de son état, s'est arrangée pour l'inscrire dans la même école que sa fille. « Je passerai mon bac ici. Je suis si contente que cela soit possible ! Je ne vais pas perdre mon année scolaire. » Je souris. Je récitai intérieurement une strophe d'un poème que j'avais écrit les jours qui ont suivi le départ de Tara.
« Je suis la Grande Bleu
J'absorbe les flots des cours d'eau
Je reste zen et je cache mes bleus
J'encaisse la rage des pluies j'en fais mon fardeau »
Je soufflai un grand coup et j'ouvris les yeux. Je regardai papa dans les yeux et lui répondis : « Je ne sais pas »
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Joëlle Brethes · il y a
Challenge réussi pour ce sujet difficile. Dommage qu'il y ait quelques coquilles.
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Sambassa Sylla · il y a
Merci pour votre retour. Quels sont les coquilles à votre avis ? Cela m’aidera à m’améliorer ;)
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Joëlle Brethes · il y a
Captivée par le récit, je ne les ai pas relevées et je manque de temps actuellement pour le relire : votre texte est long ! Amitiés.
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Kéîta Abou Treka · il y a
L'histoire c'est très cool
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Megui Sacko · il y a
Ça m’a littéralement transporté. Y aura t-il une suite ?
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Sambassa Sylla · il y a
Merci pour la lecture. Alors il n’y a pas de suite prévu pour l’instant. Ça dépendra des lecteurs et des lectrices
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Bandjena Doukouré · il y a
J’avais eu écho de l’histoire mais la lire me touche vraiment. T’es plus courageux que t’en as l’air
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Felix Culpa · il y a
Une histoire poignante et bien écrite. Je m'abonne et je vote !
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Sambassa Sylla · il y a
Merci 🙏🏾
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Felix Culpa · il y a
Merci de vous abonner à ma page, Sambassa !
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Ginette Flora Amouma · il y a
Un récit épique .
Le plus difficile , c'est de raconter sa vie crument , la réalité n'a rien d'alléchant .... et vouloir la transrire demande des efforts surhumains .

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Sambassa Sylla · il y a
Merci beaucoup ☺️
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JAC B · il y a
Malgré une concordance défaillante des temps, j’ai apprécié la spontanéité de ce texte sur un sujet difficile malheureusement encore courant. Je like.
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Sambassa Sylla · il y a
Merci ☺️

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