POUR LA SAINT MARCELLIN

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Dans un monde sans poésie, les rossignols se mettraient à roter. Cioran -  [+]

Choisir un bouquet de fleur n’est pas une chose aisée. Du jaune si c'est pour manifester un succès, de l'orange pour remonter le moral, du rouge pour déclarer des sentiments plus intimes ou du blanc pour une cérémonie.
Arsène n’avait jamais oublié le conseil donné, un jour, par sa tatie fleuriste.

- Bonjour Madame, je voudrais un bouquet de roses blanches (Il ne l’avait jamais oublié mais s’emmêlait systématiquement les pinceaux).

- Des roses blanches ?

- Oui Madame, comme celles dans la vitrine, à côtés des dragées colorées.
La Fleuriste, amusée, s’accroupit et tira d’un joli vase en métal quelques roses... blanches, donc. Tandis qu’elle coupait les tiges épineuses, Arsène furetait dans la boutique découvrant tour à tour un petit éléphant en porcelaine, une fontaine artificielle ou une cigogne en bois noir.

- Oh ! Elles sont magnifiques, dit-il, et ce bouquet est superbe.

Il régla son bouquet et regagna, sous la pluie, sa vieille 4L garée en double file. Tout de même, pensa-t-il, nous avons un mois d’avril humide. Il posa les fleurs sur le siège passager et démarra. A la radio une voix chantait :

Sous mon pull-over, pas tranquille,
Ça fait boum boum, c'est pas docile.
Elle est partie faire du voilier
Avec ce grand crétin frisé.
J'ai perdu tout c'que j'aimais...

Alain Souchon


Ce soir c’est le grand soir, se dit-il, ou bien j’accepte sa proposition de vie commune ou bien nous en restons là. De toute manière, elle ne me laisse pas le choix.

Il trouva une place juste devant l’immeuble de Delphine. Il sortit de la 4L en oubliant le bouquet de fleur. Il s’en rendit compte au moment où il appuyait sur le bouton de l’interphone.

- Oui ?

- C’est moi, Delphine, je...

Un petit bruit sec « CLAC » et la porte se déverrouilla. Paniqué, Arsène bloqua l’accès avec son pied en regardant désespérément le bouquet de fleur qui le narguait gentiment sur le siège passager de la voiture. Il ramassa un prospectus et le roula en boule pour coincer la porte. Sans se presser, il s’avança vers la 4L pour récupérer les fleurs. Hélas, au moment où il ouvrait la portière, un nouveau « CLAC » retentit. Il se retourna et vit un homme obèse mais très élégant donner un petit coup de pied dans le prospectus roulé en boule et s’en aller en sifflotant.

« Noooon, c’est pas vrai... ».

Il resta un instant, l’air idiot, à regarder les noms sur l’interphone. Certains le firent sourirent, « wooahhh s’appeler Couillemelle, c’est vraiment pas de bol ». Finalement, il sonna chez Monsieur et Madame Da Silva (18ème étage).

- Oui ? (répondit une voix avec un fort accent pied noir).

- Monsieur Da Silva, c’est le service des télégrammes.

- Oui, d’accord, je vous ouvre.

Satisfait comme un petit James Bond, Arsène entra dans le hall de l’immeuble. Il hésita un instant devant l’ascenseur. Non, je vais monter à pied. Comme ça, si elle m’espionne, elle me prendra pour un sportif.

Ainsi, il entama sa lente ascension. Après tout, se dit-il, peut-être qu’il est temps ; les amourettes, les coups d’un soir, les « one shot », ça va un moment. Delphine est une fille bien et tout à fait capable de me rendre heureux. Allez, c’est décidé, je me lance !

De son côté la jeune femme avait mis les petits plats dans les grands. Son appartement ressemblait à une bonbonnière. Des jolis meubles en bois, du parquet, des tentures sobres et élégantes et un divan des plus moelleux.

Sur une jolie table basse, une bouteille de champagne attendait gentiment dans son seau qu’un gentleman la débouche. De petites assiettes couvertes d’élégants napperons de papiers offraient des canapés plus savoureux les uns que les autres.

Et la sonnerie de la porte d’entrée retentit. Avant d’ouvrir, Delphine vérifia une dernière fois que sa coiffure était bien en place. L’image que lui renvoyait le miroir contre le mur, juste à côté de l’interrupteur, était tout à fait charmante. Une jolie femme blonde, un peu ronde, avec de grands yeux noisette et une bouche rouge et gourmande voilà la personne qui s’apprêtait à accueillir Arsène. Donc, elle ouvrit :

- Rentre mon cœur.

- Tiens, c’est pour toi dit le jeune homme avant de préciser, en s’accompagnant d’un clin d’œil plus ou moins raté, tu as vu, elles sont blanches !

- Hé bien installe toi, fit Delphine en amenant le bouquet dans sa cuisine.

Mais ça shlingue ici, remarqua Arsène.

- Ouvre le Champagne, mon cœur et sers-moi une coupe.

Fier de sa mission, il fit sauter le bouchon et remplit le verre de Delphine.

« Mais c’est quoi cette odeur, elle a pété ou quoi ? C’est franchement dégueulasse. »

- Voilà, trinquons à nos amours, mon chéri.

- Tchin tchin, fit le jeune homme en reniflant discrètement sa promise.

Pourtant elle sent bon, je reconnais son parfum. Mais c’est quoi cette odeur de merde, je ne comprends pas.

- Tu as l’air préoccupé, tu es sur que tout va bien ?

- Oui, oui, c’est juste que je me suis coupé en ôtant la collerette sur la bouteille de champagne, je vais aller me passer les mains sous l’eau.

- OK, tu as une serviette propre sur l’étagère.

Arsène se leva et emprunta un petit couloir rose. Il dépassa la cuisine mais l’odeur était de plus en plus forte, elle le prenait à la gorge. Au moment où il posa la main sur la porte de la salle de bain, il comprit.

C’est pas vrai, pensa-t-il. Elle vient de caguer ! C’est ça que je sens depuis tout à l’heure. Comment une fille aussi jolie peut-elle devenir aussi répugnante.

Lorsqu’il revint s’asseoir, Delphine le regardait. Ses yeux pétillaient et ses lèvres brulaient de lui poser la question. N’y tenant plus, elle finit par demander :

- Alors, est-ce que tu as réfléchi à ce que je t’ai dit ? Quelles sont tes intentions ?

Arsène fixait sa blonde avec effroi. Des gouttes de sueur perlaient sur ses tempes. Incapable de se concentrer sur les questions qu’elle lui posait, il ne pensait qu’à cette odeur de merde dont elle était la cause. Tout le reste n’existait plus.

- Bon alors, fit Delphine, un rien agacée. Es-tu prêt à t’engager ?

Alors il se leva et cette fois enfin, il répondit :

- Nous somme sur le point de faire une grosse connerie. Je ne saurai probablement pas te rendre heureuse. Accepter ta proposition serait un acte égoïste et irresponsable de ma part.

Et sans autre forme de discours il s’en alla d’un pas pressé (et en apnée).

Delphine demeura silencieuse et immobile un instant. Elle ne remarqua même pas qu’en sortant, Arsène avait provoqué dans la pièce un petit courant d’air, courant d’air qui fit s’envoler, presque sous son nez, le menu qu’elle avait pris soin d’écrire avec une calligraphie digne d’un moine moyenâgeux.



Menu de la Saint Marcellin



Crumbles de Roquefort



Filet mignon de port au Maroilles



Croustille de crème de camembert tiède



Sorbet aux agrumes



Moët & Chandon



C’est finalement la sonnerie de sa porte d’entrée qui l’extirpa de sa catalepsie.

- Monsieur Da Silva, mais qu’est-ce qu’il vous arrive ?

- C’est juste pour vous dire, j’ai appelé les pompiers Madame Delphine, Y a comme une odeur dans l’immeuble.
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