Pour l’amour de la Marquise

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Quelques histoires plus ou moins vraies, plus ou moins autobiographiques, pour faire rigoler mes potes et éviter d'oublie  [+]

Image de Été 2014
La salle d’attente de la gare de Bourg-en-Bresse un dimanche après-midi de pluie niagaresque, si je n’étais en train de m’y morfondre depuis plus d’une heure, je dirais qu’il faut avoir connu ça une fois dans sa vie. Mais qu’est-ce qui m’a pris ? J’avais pourtant le choix de revenir par Lyon, ville qui, sans être Las Vegas, offre tout de même plus de possibilités de passer le temps que ce trou perdu. Mais j’avais le souvenir de l’aller par le même itinéraire que celui emprunté pour le retour, et de mes déambulations sur le quai rendu tout pimpant par un joli soleil printanier qui harmonisait parfaitement l’endroit avec ma nostalgie de ces merveilleuses gares de province françaises, où le temps semble figé depuis des décennies. Un charme infini et fragile à savourer en espérant qu’un quelconque délire urbanistique ne soit point en train de mûrir dans le cerveau des technocrates de la SNCF.

Il avait commencé à flotter dès que le train m’eut craché à Bourg. Une pluie énorme qui ne cessa de croître à tel point que le toit de la gare résonnait comme l’acier des barges du débarquement du 6 juin 1944, sous l’impact des balles des mitrailleuses allemandes. Un déluge tombé d’un ciel si bas qu’il vous donnait envie de baisser la tête et plier les genoux. Il pleuvait tellement que je ne distinguais que très difficilement l’autre côté de la rue, à travers les portes vitrées qui tremblaient comme si elles avaient été secouées par un géant parkinsonien. Aucune lumière ne me parvenait des immeubles d’en face. Le bled semblait aussi animé qu’un cimetière à minuit. Pas la peine, dans ces conditions, de risquer la noyade à aller chercher un bistro ouvert que de toute manière je n’aurais pas trouvé.

La gare est absolument déserte et c’est étonnant. D’ordinaire, il y a un certain va-et-vient dans ces endroits, même aux jours les plus creux. À croire que tout le monde s’est donné le mot pour rester chez soi. Mais ça m’arrange. Je suis un être pas social pour deux sous, misanthrope implacable, sauvage intégral. Je n’aurai pas à me forcer à discuter de la pluie et du mauvais temps, avec un type qui, inévitablement, se serait cru obligé de m’adresser la parole. Enfin, j’ai presque fini de poireauter. À huit heures, je serai à la casa, juste pour passer mon cuir et ma veste jean couverte de badges et en route pour l’Arena et le concert des Motörhead dont j’ai réservé le billet depuis au moins trois mois.

C’est alors qu’un haut-parleur se met à crachoter une voix de rogomme qui annonce la nouvelle :
— En raison de dégâts sur la ligne ferroviaire dus aux intempéries, le train 1508 à destination de Genève est retardé de quatre heures.

Je suis mort !

Je dois dire adieu à mon concert, sans parler des cent balles du ticket d’entrée. J’enrage, car c’est à cause de l’événement que je suis rentré spécialement aujourd’hui. Et de plus, me voici condamné à rester quatre heures – si tout va bien – dans cette salle d’attente pourrie et sans bouffer, encore. Il doit me rester cinq ou six euros et je n’ai pas de carte de crédit. Si ce fichu train n’arrive pas ce soir, je suis bon pour passer la nuit ici, comme un vulgaire clodo. Et en attendant, il va falloir que je trouve de quoi m’occuper si je ne veux pas mourir d’ennui ! Je fouille mon sac à dos à la recherche du Steinbeck que j’ai laissé dans une des poches, en vertu du principe de base intangible qui régit tous mes déplacements : jamais sans mon livre ! Mais j’ai beau tout retourner, que dalle ! Caramba, ça me revient d’un coup ! C’est Tonio qui me l’a emprunté, juste avant mon départ. « Pour cinq minutes, je te le ramène tout de suite, promis ». Il a oublié, moi aussi. Mais pourquoi lui ai-je tant vanté En un combat douteux, à ce singe ? Mais cette fois c’est décidé, il pourra toujours se brosser pour l’héritage, c’est son frangin qui aura tout. Surtout mes dettes.
Je dois me rendre à l’évidence et commence à déprimer sévère. Je vais devoir passer tout ce temps sans rien à faire ni à lire, juste à regarder la pluie qui ne cesse de tomber encore plus dru, semble-t-il.

Je maudis le sadique qui a conçu l’agencement de ces bancs à quatre places séparées par des accoudoirs interdisant la possibilité de s’étendre et piquer un roupillon. Je me vautre autant que je peux en posant les pieds sur le réceptacle d’une grosse plante verte anémiée que l’on n’a sans doute pas arrosée depuis l’invention du train à vapeur. C’est alors que ma position surbaissée me permet d’avoir vue sous le banc qui me fait face où je distingue... mais oui, c’est bien un livre ouvert, posé à l’envers, sans doute oublié là par un voyageur et tombé ensuite à cet endroit qui ne semble pas beaucoup connaître les balais de l’équipe de nettoyage. Je n’ose croire à pareil coup de pot au moment précis où je me sentais prêt à donner dix ans de ma vie pour l’annuaire du téléphone ou un catalogue des Trois Suisses du siècle dernier ! Avec la circonspection de celui qui craint de voir s’évanouir un mirage, je m’en vais ramasser ce trésor offert par une providence qui me sourit enfin pour la première fois depuis le début de la journée.
Aussitôt, mon enthousiasme retombe comme un soufflé oublié de la veille. Il s’agit d’un de ces machins à l’eau du même rose que sa couverture, intitulé « Pour l’amour de la Marquise ». L’illustration représente une blonde alanguie, blottie contre la poitrine d’un bellâtre au regard charbonneux brandissant une épée d’un air farouche, et dont la chemise à jabot largement échancrée laisse deviner des pectoraux commak. Dire que cette littérature n’est pas ma tasse de thé habituelle serait une litote aux proportions himalayennes. Mais curieux malgré tout, et comme à cheval donné on ne regarde pas les dents, je commence la lecture à l’endroit où le livre est resté ouvert.

« La marquise tourna la clé en vain et poussa un cri déchirant.
— Mon Dieu, vicomte, la serrure de la porte a été changée. Je suis perdue !

Pâle comme une morte, elle se laissa tomber sur le sofa en sanglotant et se tordant les bras de désespoir.

De Montrevel se jeta à ses pieds, lui prit les mains et les baisa avec ferveur. Une détermination inébranlable et effrayante à voir était peinte sur son visage habituellement empreint d’une virile mais douce beauté. Il murmura :
— Ne craignez rien, Madame, je suis là ! Je vous arracherai aux griffes de ce démon, dussé-je en périr.
— Vous m’aimez donc tant ? »

Non, mais c’est pas vrai ! Je ne vais tout de même pas m’abaisser à lire de pareilles conneries. On est un homme, que diable, on a sa fierté ! On ne va pas se repaître de ces niaiseries pour gonzesses sur le retour et coiffeuses sentimentales ! Propulsé par mon geste large, le bouquin traverse la pièce, retombe sur le carrelage, glisse et disparaît comme s’il avait honte sous un distributeur de boissons sucrées, paquets de cacahouètes, barres chocolatées et autres cauchemars diététiques.
— Faut pas faire ça, m’sieur !

Dix-sept ans à tout casser. Une touffe de cheveux rouges coiffés avec un pétard bison 5. Un immense parapluie dégoulinant à la main, sapes punky-métal. Je n’arrive pas à définir exactement la tendance vestimentaire recherchée et regrette que mon cadet ne soit là pour me décoder les subtiles nuances de l’accoutrement de la donzelle. Je ne l’ai pas entendue entrer ni même senti le courant d’air qu’aurait dû provoquer l’ouverture de la porte, surtout avec un temps pareil.
— Faut pas faire quoi, au juste ?

Je réponds avec cette patience ostentatoire dans la diction qui fait bouillir instantanément n’importe quel ado normalement constitué. Et ça ne rate pas. Elle se retient de me traiter de vieux con, mais le pense tellement fort que je crois l’entendre. J’apprécie néanmoins ce restant d’éducation qui semble demeurer sous le t-shirt Slayer, à moins que, plus probablement, elle n’hésite à employer des termes qui fâchent avec un type mastard aux avant-bras tatoués.
— Jeter le livre, m’sieur. C’est pas bien ! Et pis y pourrait rendre service à quelqu’un.

Elle ajoute d’un ton impatienté et en tapant du pied :
— À moi, par exemple...

Je soupire, me lève et claque des doigts en désignant son parapluie qu’elle me remet instinctivement avec un air étonné et quelque peu inquiet. Je passe le riflard sous le distributeur et récupère l’objet que je secoue et frappe contre ma cuisse pour faire tomber la poussière dont il est couvert.
— Eh ben voilà, suffisait de demander.

Au moment où elle tend la main, je plaque le bouquin contre ma poitrine et considère la délurée sans pouvoir tout à fait m’empêcher d’évaluer sa silhouette et en essayant de ne pas trop faire voir que, comme tous les mecs ayant un certain carat, je n’ai rien contre la différence d’âge à condition qu’elle soit en ma faveur.
— Vous êtes coiffeuse ? Je pose la question avec un clin d’œil intime à mes récentes réflexions quant au lectorat potentiel de ces productions.

Pour toute réponse, un regard méprisant qui doit s’étendre à tous les gérontes, c’est-à-dire dans son esprit, l’ensemble de ceux qui ont plus de vingt-cinq ans. Elle empoigne le livre d’autorité et va s’installer sur le banc le plus éloigné de moi qu’elle peut trouver.

Rigolant intérieurement, je reprends ma place et finis par m’assoupir. Je me réveille tiraillé par une crampe qui me tord le mollet. En essayant de me dérouiller les jambes, je jette un œil à la gamine plongée dans sa lecture et reste tétanisé de stupeur en la voyant effacer discrètement un pleur du revers du poignet. C’est pas possible ! Un instant je doute d’être éveillé, mais elle s’essuie les yeux derechef, cette fois avec un immense tire-jus à carreaux extrait d’une de ses poches. Je me sens envahi par une vague d’affection paternelle. T’as raison ma grande, profite de ton émotion, pensé-je en me souvenant du quatrain figurant dans Guignol’s Band, de Céline :

« L’émoi, c’est tout dans la vie !
Faut savoir en profiter !
L’émoi, c’est tout dans la vie !
Quand on est mort, c’est fini ! »

Je n’ai plus envie de dormir. Je vais me coller debout à la porte vitrée dégoulinante et me vois, moi et mes boursouflures pseudo-intellectuelles de bourge (très) vaguement cultivé. Moi et les nouvelles que j’écris sans trop de succès, d’ailleurs. Je pense à mes potes et aux citations littéraires qu’on se balance au troquet, l’air à la coule et en reluquant si, par hasard, ça émoustille la serveuse. Eh bien à ce moment précis, je mesure la vanité de mes petites prétentions en songeant à cet écrivassier de province, cet obscur tâcheron méprisé d’une série à couverture bariolée, qui jamais ne connaîtra l’honneur des interviews télévisées des émissions culturelles, et dont on ne verra nulle part le nom dans les colonnes des magazines littéraires prestigieux. Cet auteur, dont l’évocation ne saurait provoquer qu’un dédain amusé de la part des intellectuels et de ceux qui aimeraient tant leur ressembler. Cet auteur-là, dis-je, qui aura, lui, réussi le magique et délicat miracle de tirer des larmes à une petite punkette perdue, une fin de dimanche après-midi pluvieux triste à crever, dans la salle d’attente de la gare de Bourg-en-Bresse...

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Valérie Labrune · il y a
Ce final sur un vague à l'âme qui met en parallèle le narrateur, auteur méconnu, et le tâcheron de romans sentimentaux, n'est pas piqué des hannetons!
M'enfin, nous sortir les violons avec un pathos à la Barbara Cartland!? Comme ça, sans préavis? Après nous avoir vilement amadoués par le fait qu'ici c'est un gros nid d'auteurs en mal de reconnaissance, donc un lectorat quasiment obligé de s'identifier quelque peu à la cause de l'écrivain en mal de notoriété.
Et tout ça pour mieux nous embobiner au finish dans un mélo indigne d'un écrivaillon en 1ère année d'atelier d'écriture? C'est pas des manières, mossieur... C'est bas... Oh que c'est bas!
Ace of spades, c'est bien ça, hein? Hum… Et le "standinge" alors? Qu'est-ce qu'il en fait du "standinge" le métalleux?
Purée, ce narrateur était censé être un "sauvage intégral" aux bras tatoués, amateur de Motörhead… Pas 5 minutes de lecture et on se le retrouve tout chose à la vue des larmes d'une midinette (ouais, "midinette" parce que je vais épargner les coiffeuses par peur des représailles de la mienne, sait-on jamais, j'veux pas qu'elle me fasse soudain une coupe de chou-fleur) qui pleure sa race l'andouille pour un roman à l'eau de rose. Nan? Il ne nous a pas fait ça quand même, l'auteur?
Ben si!
Et il nous en remet une couche de mal être pseudo-romantique au passage avec vagues velléités existencielles, dès fois qu'on saisisse pas à la première sommation. Pour bien marquer au fer. Il te le triture ton point faible. Ta ligne de faille. Respecte rien le gars. Bad to the bone.
Et le pire, c'est que moi, j'adhère complètement au procédé d'écriture.
Grand moment.
Merci m'sieur!

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Ace of Spades · il y a
N'empêche "queue" (comme disait Gainsbarre) j'aimerais fourguer autant que la Cartland ! Je pourrais me payer ce .45 à double canon de chez Universal Arms qui me fait triquer depuis lulure...
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Valérie Labrune · il y a
Avec cet objectif en ligne de mire, je vais moins la ramener. On ne sait jamais, l'accident bête...
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Ace of Spades · il y a
"Le standinge"de San-Antonio est à la place d'honneur dans ma bibli (avec l'intégrale). Plus de 50 ans et pas une ride ! Toujours aussi fendant...
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Cajocle · il y a
Découvert tard mais tant pis.
J'ai aimé.

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Ace of Spades · il y a
Merci, ça me fait plaisir.
Je remercie également celles et ceux qui m'ont laissé un mot aimable et à qui je n' ai point répondu, en ingrat que je suis...

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Cajocle · il y a
Et c'est tout ? Pas d'autres textes ?
Dommage. Je trouve que tu écris bien

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Ace of Spades · il y a
Merci. Mais ils n''on pas accepté les autres textes que je leur ai proposés. Mais si jamais :
http://www.thebookedition.com/bikomimbo-de-ace-of-spades-p-102701.html

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Cajocle · il y a
Cool...
Merci pour le lien.

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Cajocle · il y a
Tu les mets en publication libre.
La compétition et la victoire ne sont pas peut être pas le but final, la reconnaissance ultime.

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Ace of Spades · il y a
J'en ai mis une : Bikomimbo...
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Vdblinda Vanden Bemden · il y a
Oui, les filles, laissent jaillir l'émotion. Pour les nombreuses expressions savoureuses et pour m'avoir rappelé une nuit passée à Bourg-en-Bresse à faire du stop sous la pluie parce qu'il n'y avait plus de trains, mon vote.
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Zabelou · il y a
Joli style... Un ami ici présent m'en avait parlé...
Belle surprise.
Un vote en souvenir des cheveux rouges que j'ai eus un jour.

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Mayte Martin · il y a
Je te reconnais bien dans cette nouvelle.....si tu veux on en discute en aparté.....
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Patrick Barbier · il y a
Belle tranche de vie même si le prix à payer (un concert de Motörhead raté) est exhorbitant... Par contre, tu risques d'avoir l'ACS* sur le dos dans moins de pas longtemps.
+1 vote pour le style, la petite punkette et la morale de l'histoire : "Un tiens vaut mieux que De Montrevel" (ou un truc dans le genre).* Association des Coiffeuses Sentimentales

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