Pour elle

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Je lève mon verre et le porte à ma bouche. Le whisky m’écorche et me fait trembler. Ma tête tourne. Tout de suite. C’est bien trop d’alcool pour moi, moi qu’une simple bière sait ordinairement réduire à néant.
Tu es parti. Tu n’avais pas le droit, mais tu l’as fait. Je ne sais pas où tu as choisi d’aller t’enfermer. Chez Johnny peut-être, ou Petro, qu’importe. Je suis seule à présent et le sourire ambré de ton whisky a eu raison de moi.
Ils l’avaient dit, ça les faisait sourire, y allait avoir des divorces. Je paie le prix de nos discordes immuables. Je suis seule à présent et je me noie si j’y pense.
Alors je bois. Alors je bois puis je chante. Je bois puis je chante puis je danse et puis, enfin, aux petites heures du matin délicat, j’oublie. Mes yeux se ferment et le rêve m’emporte.
Quelques heures, quelques minutes. Juste le temps qu’il faut.
Après, les tourterelles déboulent dans le jardin voisin pour leur concert. Quelques chats parfois essaient de les troubler. Parait qu’à Venise on a vu des dauphins dans la ville déserte. Le ciel est bleu, nuageux, noir ou envahi d’étoiles mais je ne vois plus passer les avions qui m’emportaient. Ceux qui devaient nous emmener ailleurs, dans le vaste monde, toi et moi, tu avais promis. Mais tu es parti.
Et je reste seule, seule, seule ! Toi tu es parti. Où ? Je ne sais pas. Et les autres ? J’en entends qui disent des mots que je ne comprends pas, ils sont trop loin. J’en aperçois qui passent tête baissée, pressés, quand je regarde à la fenêtre.
Il y a, plus loin, un enfant qui pleure souvent. Il s’arrête puis il reprend, litanie dévastatrice pour mon cœur solitaire.
Alors je lève mon verre et tout recommence.

Je tremble, elle tourne, je bois, je chante, je danse, j’oublie, ils se ferment et le rêve...
Le rêve.
Le rêve se saisit de moi et me disloque, il m’emporte en terre lointaine, dans la douceur d’un nuage blanchâtre. Le rêve m’invite à son bord et tout redevient calme et reposé. Je n’ai plus peur. Plus personne n’a peur. Le rêve balaie l’angoisse chevillée à mon corps. Il sèche mes larmes et calme les battements de mon cœur. Les rues sont à nouveau pleines et bruyantes. Les gens vont et viennent librement. Tu n’es pas parti. Tu es là et tu m’aimes.
Comme avant.
Comme avant ?

Non.
L’avant s’est enfui à jamais. Il ne reviendra pas. Tout comme toi.

La bouteille de whisky se brise dans le silence mélodieux des oiseaux de passage. Au loin, l’enfant pleure un peu. Je titube doucement, direction la fenêtre. J’entrouvre ma prison dorée et respire à grandes goulées l’air frais. Je m’offre sans restriction à cette caresse intérieure, l’air m’envahit toute entière. Les poumons n’y suffisent pas, l’air s’introduit par tous les interstices, se répand dans mon cœur, va chatouiller mon âme.
L’air réenclenche en moi la Vie. La vie, l’espoir, la force.
J’allais succomber, j’étais sur le point de me laisser aller doucement et de périr à mon tour, de me perdre dans une folie humide de larmes ravalées.
L’air frais de la fenêtre entrouverte efface en moi les velléités de l’alcool de ton whisky maudit. Il me rince des abus de ces derniers jours. Il évacue ma peur lancinante et mon angoisse permanente.
L’air frais de la fenêtre entrouverte me rappelle mon sourire, ma joie, mes espoirs. Me rappelle les autres, ceux que j’aime et que j’ai dû laisser pour m’enfermer ici, avec toi que je croyais être le meilleur de tous. Avec toi qui est parti ailleurs. Qui était parti depuis si longtemps d’ailleurs.
Mais l’air frais de la fenêtre clame à mes oreilles que je ne suis pas seule. Alentour, tout autour, et ailleurs de partout, nous sommes tous enfermés, cloîtrés, empêchés, isolés.
En guerre, a-t-il dit l’autre soir. En guerre contre un ennemi invisible.
En guerre tous ensemble, confinés les uns près des autres, si près et si loin les uns des autres. Pauvres intouchables que nous sommes devenus, bombes à retardement potentielles, pestiférés.
Mais l’air frais dans mon corps me susurre que cette guerre nous lie. Un fil invisible se balade désormais dans le monde, se faufile entre nous et nous attache délicatement les uns aux autres. Ce fil qui fait battre les mains en cadence, il est 20 heures.
Ce fil qui permet à chacun de tenir. Ce fil qui écrira la chorégraphie de la suite à venir, plus tard. Ce fil sur lequel chaque être humain aujourd’hui avance à pas de fourmi malhabile, le gouffre d’un côté, le précipice de l’autre. L’ennemi est partout.
Nos pas vers demain doivent être légers et prudents, patients et modestes. Courageux.

Elle dépose son regard sur les vitres embuées de la fenêtre entrouverte. Un oiseau, deux chats, un vélo, des stridulences dans les arbres comme une incantation magique. Le soleil dort encore. Elle ferme la fenêtre, se dirige vers la porte. Réalise que ce sont ses yeux qui sont embués, non la vitre. Une respiration, son sac, ses clés, un regard circulaire sur son nid pour emporter le calme avec elle, le calme avant la tempête.
Et elle y va, encore. Jour après jour. Elle respire doucement, longuement, l’air frais du dehors. Chaque pas qu’elle écrit sur la terre résonne en elle. Le soleil ne tardera plus. Mais l’astre, depuis plusieurs jours, ne la réchauffe plus. Chaque jour, c’est la même chose. Chaque jour elle y retourne. Chaque jour elle a froid dans son cœur. Chaque jour, l’astre la laisse de marbre, tendue et dirigée vers un seul point : eux.
Ceux qui sont allongés. Ceux qui ont peur. Ceux qui attendent. Ceux qui ne disent rien. Ceux qui pleurent. Ceux qui ne savent plus. Ceux qui s’étouffent. Ceux qui se plaignent. Ceux qui sourient malgré tout. Ceux qui s’en vont à jamais. Ceux qui arrivent. Ceux qui repartent, enfin.
Et puis ceux qui, comme elle, ont laissé leur blouse blanche, leur blouse verte, pour revêtir désormais chaque jour tout un attirail protecteur, chevaliers en armure qu’ils sont devenus en quelques heures.

Et le champ de bataille ne se désemplit jamais, il s’intensifie, se propage, se décuple. Et elle, avec eux, oublie ses enfants, sa famille, ses amis pour donner chacune de ses secondes à ce combat valeureux.

Je la regarde et je pleure.
Je la regarde et je me sens si petite face à elle.
Je la regarde et je voudrais la serrer contre mon cœur.
Je voudrais tant lui rendre son soleil.

Je voudrais que tout cela soit fini déjà.

Je n’ai aucun pouvoir mais avec tous les autres, tous les autres et moi liés par ce fil invisible, nous serons les plus forts.
Ceux qui vont au combat avec elle et ceux qui restent avec moi à l’arrière, prisonniers volontaires pour barrer la route à l’ennemi et retrouver la liberté.
Alors j’attends patiemment, confinée sans plus aucune goutte de ton whisky désuet mais avec mon Amour de la vie brandi en arme destructrice.

J’attends, face à moi-même, et je sais que bientôt, un autre jour, tout cela finira. Un jour, les oiseaux dans les rues devront redonner un peu de place aux enfants qui joueront à les attraper. Sur les routes à nouveau les voitures iront, les avions dans le ciel, les trains fileront, cheveux au vent. Les gens riront, parleront, se toucheront, s’embrasseront. Mais rien ne sera plus pareil.
La vie s’écrira de nouveau, dans une langue nouvelle que nous créerons tous ensemble, jour après jour.

Et de nouveau, le soleil réchauffera son coeur.

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