Pour ce qu'il croit

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Image de Eté 2017
Le coup de tambourin qui débutait la chanson retentit dans ses écouteurs. LE favori de la playlist. « I heard it through the grapevine ». Marvin Gaye. Marvin Gaye et lui contre le monde entier... Le tambourin, la charleston, la guitare, les cuivres et... la voix.... « Hououou, I bet you're wonderin' how I knew... »

Il abordait le huitième kilomètre. Il avait eu des problèmes au sixième. Comme un point de côté. Du mal à retrouver un rythme respiratoire confortable. Ça n'était pas aujourd'hui qu'il battrait son record. Maintenant il fallait accélérer. D'autres coureurs à ses côtés. De plus en plus. Comment font ils pour remonter comme ça ? Allez, bon sang, plus que deux kilomètres.
Je ne suis pas parti trop vite, pensa t-il. Je le sais, et je suis monté en puissance, comme chaque fois.

« It took me by surprise I must say... »

Il aurait voulu accélérer maintenant, mais ça ne voulait pas. La douleur revint fulgurante, dans son bras gauche. Ses jambes devenaient de plus en plus lourdes. Il se mit à tituber.

« ... Not much longer would you be mine Oh I heard it through the grapevine Oh I'm just about to lose my mind... »

Un coureur qui essayait de le doubler ne put l'éviter et le bouscula. Une grimace de douleur lui déformait le visage. Il se tenait le bras et tournait sur lui-même bousculé par les autres coureurs. Il tomba à genoux, les yeux dans le vague, puis s'effondra sur le ventre.


L'homme entra dans l'église en hésitant. La nef était vide. La lumière extérieure filtrée par les vitraux créait des rais dans lesquels la poussière venait danser. Il s'arrêta dans l'allée centrale et regarda autour de lui. Son regard se porta sur les tableaux et les sculptures pieuses qui l'entourait. Il s'approcha de l'autel et regarda longuement le grand crucifix installé à l'arrière. Il eut juste un haussement de sourcils. Il demanda au prêtre qui arrivait s'il pouvait l'entendre en confession. Celui-ci hésita une seconde, peut-être surpris par cette demande qui avait une nette tendance à se raréfier. Il regarda l'homme et lui sourit. Il l'invita à se rendre dans le confessionnal et lui dit qu'il arrivait tout de suite.


Le corps fût découvert en fin de matinée par hasard. Un couple était entré pour visiter. La femme avait été attirée par un pied qui dépassait du confessionnal et qui ne bougeait pas. Au début elle avait simplement pensé que quelqu'un y priait, et ce pied qui dépassait l'avait même amusée. Elle avait imaginé en rigolant intérieurement, le prêtre s'endormant en écoutant les plaintes répétées des paroissiens. Puis en repassant elle avait trouvé la position et l'immobilisme total un peu étonnant. Elle s'était approchée et avait glissé un regard derrière le rideau qui n'était pas complètement tiré. Ce qu'elle vit la glaça et elle fit un bond en arrière avec un petit cri. Son mari arriva en trottinant. Elle ne pouvait pas défaire son regard du pied. Il s'approcha à son tour et tira sur le rideau.
Un homme était effondré au sol. Le regard était fixe et vitreux. La langue, qui semblait énorme, pendait au coin de la bouche. Une marque sombre apparaissait sur son cou. La paroi qui séparait le prêtre du pénitent avait été brisée. Une feuille de papier A4 était posée sur le corps. Dessus, le mot MENTEUR, souligné trois fois était écrit en majuscules.
— Oh putain ! furent les seuls mots que put dire l'homme.
Il tituba en reculant. Il prit son téléphone qui lui échappa des mains et rebondit sur le sol. Il se baissa pour le ramasser, sans oser quitter le corps des yeux. Il cherchait sans regarder. Il finit par le retrouver et composa le numéro d'urgence.

Trente minutes plus tard l'église était pleine de monde. Pompiers, policiers en tenue et en civil, techniciens, tout le monde s'affairait.Le corps avait été posé sur une civière et emmené. Le couple avait été pris en charge par les pompiers après qu'on eut pris leur témoignage. La femme semblait avoir du mal à se remettre de sa macabre découverte et un médecin lui injectait un tranquillisant.

Le lieutenant Cauberon rangea son téléphone et se tourna vers un de ses hommes. Il l'interrogea du regard. L'homme consulta un carnet qu'il avait tiré de sa poche.
— La victime est bien le prêtre de la paroisse. Le Père Jean-Pierre Pacaume. A première vue rien à signaler. Un type tout ce qu'il y a d'ordinaire. Virginie est en train d'éplucher ce qu'on a trouvé, c'est à dire pas grand chose.
— Pas grand chose peut-être mais le gars s'est quand même fait étrangler et traiter de menteur. Alors y'a certainement plus que ça à trouver.
— Visiblement il a été étranglé avec sa chasuble. Avec un peu de chance on pourra peut-être trouver de l'ADN dessus. Les gars ont fouillé la sacristie et ils sont sur son appart' qui est juste à côté. On te tient au courant.
— Son étole, Bernard, il a été étranglé avec son étole, pas sa chasuble. Ok ça marche, on fait comme ça.
L'enquête sur le Père Pacaume ne donna rien du tout. Aucune piste sérieuse ne se présenta. Tous les témoignages dessinait l'image d'un homme sans problèmes, disponible, sociable, efficace dans ses démarches. Même les recherches sur d'hypothétiques histoires sexuelles avec des mineurs ne donnèrent rien. Il n'avait jamais déménagé brusquement, et n'avait jamais été en charge de groupes de jeunes. Aucune rumeur, aucun ragot. Tout ce qu'ils trouvèrent fût l'assertion d'une voisine qui leur dit que le prêtre jouait jusque tard dans la nuit avec une console de jeux, ce qu'elle trouvait déplacé de la part d'un homme d'église. Les nombreux jeux trouvés dans l'appartement confirmèrent cette tendance à la « débauche 2.0 »,tendance jeux de stratégie, et un petit peu de courses. Aucun fichier ou support quelconque à caractère pornographique, rien non plus du côté argent, dettes ou rentrées bizarres, rien qui pût expliquer qu'on le traite de menteur jusqu'è le tuer.
Plus tard dans l'après-midi l'église retrouva son calme quand les derniers policiers s'en allèrent. Seule la rubalise entourant ce qu'il restait du confessionnal témoignait de la violence qui s'était abattue lè.


Il avait dormi sur un banc dans un parc. Il avait froid et mal partout. Il n'était plus jamais retourné dans son ancien logement. Pour survivre il traînait sur les marchés et ramassait les fruits et les légumes jetés par les maraichers. Il se leva et lissa rapidement ses vêtements. Il allait devoir agir encore.

Cauberon se tenait sur le parvis. Il avait relevé le col de sa veste pour se protéger du vent. Des policiers en uniforme entraient et sortaient de l'église. Bernard s'approcha de lui.
— Je croyais qu'il y avait une crise des vocations et qu'ils avaient un mal fou à en trouver. Lui en tout cas il les trouve. Ca nous en fait deux !
Ils s'écartèrent pour laisser passer une civière sur laquelle un corps était recouvert d'un drap.
— Oui, mais nous il va pas falloir qu'on traîne trop pour le trouver.
— Mon capitaine ?
Cauberon se retourna. Un jeune agent lui faisait signe. Une femme se tenait à ses côtés. Il s'approcha d'eux.
— On a un témoin ! Madame a tout vu. Elle a vu le type étrangler le prêtre. Il lui a parlé et il est parti sans même la toucher ! Vous le croyez ça, un vrai barj !

— Qu'est-ce que vous dites ?...
Elle était effrayée et avait du mal à parler.
— C'est lui qui disait ça.
— Il disait quoi ?
— Que lui aussi il était prêtre.
Cauberon et Bernard se regardèrent effarés.
— Il disait aussi qu'il était mort une fois.
— Vous êtes sûre de vous, madame... Martinon, c'est ça ?
— Oui c'est ça... Il lui parlait pendant que... Oh mon dieu..
Elle se mit à renifler, Bernard lui fit passer un paquet de mouchoirs et un verre d'eau.
— Prenez votre temps madame.


— Mais on ne peut pas mettre tous les prêtres des alentours sous surveillance !
— T'as une autre idée ? C'est visiblement à eux qu'il en veut. Aussi barjot soit-il, il n'a pas touché à Madame Martinon alors qu'elle l'a vue faire. Il n'en veut qu'aux prêtres. Donc on surveille les prêtres. Contacte aussi l'Evêché, on ne néglige rien.
— Mais qu'est-ce que je leur dis ?
— Tu leur demandes si jamais ils ne connaissent pas un prêtre qui serait mort et ressuscité.
— Je vais déjè pas passer pour un con !
— Normalement non, c'est quand même leur fond de commerce ce genre d'histoire !


Tuer ce second prêtre n'avait pas calmé sa colère et sa frustration. Il s'était assis sur un banc dans un parc. La désespérance qui l'avait investi, lui interdisait toute réflexion. Il avait cru. Il avait cru à tout ça. Vraiment. Et maintenant tout s'effondrait. On lui avait toujours menti. On l'avait berné avec des mirages. On, on, on. Mais qui était ce « on » sinon ces prêtres. Les détenteurs de la vérité. Foutaises ! Mais maintenant, il savait. Et eux, qui continuaient à mentir, ils devraient payer. Il l'avait dit à ce prêtre, il lui avait dit qu'il savait. Mais l'autre avait commencé à discuter, à lui dire qu'il ne pouvait pas faire une généralité de son cas personnel, et l'avait encouragé à prier encore plus fort pour ne pas sombrer dans le désespoir. PRIER ! Mais cela ne servait plus à rien. Non seulement cet homme ne comprenait rien, mais en plus il refusait de regarder la vérité en face, et tout en l'abreuvant de paroles fumeuses l'encourageait, en lui disant que tout cela était une épreuve qu'il fallait surmonter, et qu'il se devait de la surmonter, et.... Le discours l'avait rendu comme fou. Il s'était rué sur lui en lui criant de se taire, qu'il racontait n'importe quoi, qu'il ne savait rien de rien. Il l'avait d'abord frappé, frappé,et puis comme il commençait à crier il l'avait étranglé en serrant de plus en plus fort. Il lui avait expliqué, lui avait dit la vérité. Ce sale menteur devait se taire, arrêter de raconter ces balivernes, toutes ces foutaises, il devait se taire, il devait se taire, se taire... MAINTENANT ! Le corps du prêtre s'était affaissé brusquement. Haletant, en sueur, il l'avait laissé tomber au sol et avait reculé de quelques pas. Il s'était retourné et l'avait vue. Elle tremblait et commençait à pleurer.

De tout ce temps passé à étudier, à prier, à méditer, de tout cela il ne restait aujourd'hui qu'un champ de ruines. Son esprit était dévasté. Dévasté par cette vérité. Tout n'était qu'illusions, chimères,fables... Mais ceux qui croyaient détenir la vérité, eux devraient l'affronter cette vérité, celle qu'il connaissait, celle qu'il avait rencontré. Et après ils devraient se taire, définitivement. Ou alors il les feraient taire, définitivement, les uns après les autres... C'était cela sa vraie mission, maintenant.
Cette femme qui l'avait vu allait certainement le dénoncer. Tant pis. Il ne pouvait, et ne voulait plus faire marche arrière. Il devait continuer sa mission. Eux seuls devaient payer pour le colportage de leurs mensonges. Il ne pouvait pas s'attaquer aux « innocents ».


Cauberon finissait son café quand Bernard entra. Il tenait une feuille à la main.
— J'ai eu l'Evêché. Je ne suis pas passé pour un con parcequ'ils sont polis, mais j'ai bien senti une certaine gêne. Bon, néanmoins on peut dire que tu as eu du flair sur ce coup lè. Je te la fais court, il y a six mois de ça, un de leur prêtres à fait un malaise au milieu d'une course. Il s'entraînait régulièrement, et pourtant, paf ! Il a été ramassé par les pompiers et emmené au CHU. Ils n'en savaient pas plus au niveau médical. Le père.. Busson qui est sorti de l'hosto trois mois plus tard a depuis disparu des écrans radars. Il n'a pas repris son sacerdoce, et ne s'est pas présenté à l'Evêché. J'ai envoyé deux hommes chez lui pour jeter un œil.
— Pense aussi è...
— Diffuser un avis de recherche , c'est fait aussi, merci.
— T'es trop fort ! Allez viens avec moi on va faire un tour à l'hosto !


— Busson Eric... amené par les pompiers suite à un arrêt cardiaque sur une course pédestre le six juin à 12h45. Prise en charge immédiate. Nouveaux arrêts cardiaques. Déclaré mort cliniquement à 13h05... Ré... Réanimé à 13h08... Stabilisé. Demeuré en service de réanimation une semaine, puis transféré en soins intensifs. Quitte l'hôpital le vingt six septembre. Ca s'arrête lè.
La secrétaire referme le dossier et lève les yeux vers les deux policiers.
— Il est mort pendant trois minutes ?!


L'homme bouscula brusquement le prêtre qui perdit l'équilibre. Il le rattrapa et, le plaquant au mur commença à l'étrangler.
— Vous ne voulez pas écouter c'est ça ? Je vais vous la donner la vérité. Je suis mort une fois. Pendant cinq minutes, je suis mort. Mon cœur s'est arrêté de battre. Ils m'ont dit que j'étais mort. Je suis mort et je n'ai rien vu et rien entendu. Ni lumières, ni esprits, ni voix. Personne n'était lè pour m'accueillir, personne et surtout pas Lui ! Personne ! Il n'y a rien ni personne, vous m'entendez ?
Il continuait de serrer, et le prêtre battait l'air de ses mains, essayant de se dégager de l'étreinte.
— J'étais comme vous. J'étais un prêtre aussi. Toute ma vie Lui était consacrée. Moi aussi j'ai raconté son histoire, transmis son message. Mais tout ça n'était qu'un mensonge ! Il n'y a rien ! Saisissant du bout des doigts un objet au hasard le prêtre lui porta un violent coup au crâne. L'homme relâcha son étreinte. Il fixa le prêtre de ses yeux vitreux et s'effondra au sol. Baissant les yeux vers sa main, le prêtre vit qu'il tenait un crucifix en bois, maintenant couvert de sang. Il ouvrit les doigts et le laissa tomber.

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