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Pouet Pouet !

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Poires1947

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« Allez mon amour » dis-je, en essuyant son front. La sage femme qui se trouve à ses côtés, la réconforte et l'encourage, alors, elle se met à pousser, une dernière fois, retenant sa respiration pendant de longues secondes, poussant et poussant encore. Soudain, l'enfant tant attendu apparaît, la sage femme le saisit aussitôt et finit de l’extirper d'un seul coup du ventre de la mère.
« Bravo ! » dit-elle en nettoyant succinctement le nouveau-né qui pleure. Tout en le déposant délicatement sur Sandra, elle nous annonce avec un grand sourire que c'est un garçon. Collé contre celle qui a tant souffert, qui a tant attendu ce moment, fait d'incroyables sacrifices pour avoir donné vie à notre enfant, notre petit bébé, je pleure de joie. Nous nous regardons, joyeux, puis admirons ce petit Julien qui tète déjà avidement, une main posée sur le sein, l'autre agrippée à mon doigt. Quel bonheur, quel miracle.
Bien souvent, j'avais essayé de m'imaginer ce que pouvait être un accouchement, la venue au monde d'un enfant, celui que nous attendions depuis si longtemps. Sandra n'avait pas hésité à mettre un terme à sa carrière d'avocate. À la suite d'une fausse couche, elle avait préféré mettre toutes les chances de son côté, de notre côté. Moins de stress, de fatigue, d'horaires et de rendez-vous imposés. Mon salaire de tailleur de pierre ne suffisait pas à nous faire vivre, mais c'était notre choix à tous les deux.
Nous avions même déménagé, quitté la capitale, sa pollution et tout ce qui pouvait nuire à notre santé et à celle du futur être. Tout quitter, sauf mes beaux-parents.
Nous sommes restés quatre jours dans ce petit hôpital de campagne et durant tout ce temps nous avons fait le bonheur de tout le personnel hospitalier. Il s’agissait du seul accouchement de la semaine, alors pour se changer les esprits, mais aussi et surtout pour admirer le plus beau des bébés, les infirmières, les médecins et autres personnels passaient nous faire un petit coucou ayant toujours un geste tendre pour notre petit Julien. Il appréciait visiblement cela et souriait toujours à celui ou celle qui le caressait.
Le jour de la sortie, quelques jours plus tard donc, nos deux familles étaient présentes, au grand complet, pour une fois. C'est donc tous ensemble, serrés les uns contre les autres que nous avons assisté à la dernière visite du pédiatre.
Le seul bémol à ce moment-là était ce beau-père dont je ne pouvais même plus tolérer la simple présence. Arrogant, sûr de lui, ce petit bourgeois de campagne ne me portait pas dans son cœur, moi, c'était bien pire que cela. D'un sans gène, irrespectueux, il n'hésitait pas à se moquer de ceux qui selon lui n'étaient pas de son rang, de sa classe, à sa hauteur en quelque sorte.
Ainsi, le jour de notre mariage, il avait trouvé normal de critiquer la tenue vestimentaire de mes parents. Et cela devant tous les invités.
Eux qui s'étaient tellement investis dans ce mariage, physiquement et financièrement ne méritaient pas une telle réflexion, un tel mépris. Sandra m'avait demandé de ne pas en tenir rigueur à son père, lui trouvant une fois de plus une excuse. C'est par amour que je n'ai rien dit ce jour-là, mais je garde en moi cette ineffaçable rancune. Ce bedonnant, aussi bête qu'antipathique, tenait Sandra par l'argent, nous tenait par ce virement qu'il nous faisait tous les mois. Sandra, fille unique, aimait sans aucun doute ses parents et sa situation n'était vraiment pas enviable, loin de là. Déchirée entre notre amour et celui pour ses parents, entre notre volonté d'être heureux loin de tout et son devoir de fille unique d'aller chez eux un week-end sur deux.
« Allons mon garçon, vous n'êtes plus à la ferme, il faut vous tenir, vous ne tuez plus de lapin voyons ! » se faisait-il un malin plaisir de répéter à chaque repas de famille, quand il me voyait tenir mon couteau. Tout en essayant à chaque fois d'entraîner l'ensemble des convives à rire avec lui, quel abruti ! C'est vrai que je venais d'une modeste ferme où mes parents, aujourd'hui à la retraite, avaient travaillé dur. J'évoquais souvent à Sandra, pour assouvir sa curiosité de tout savoir de son futur époux, ce qui y avait été ma vie. Notamment le fait que j'aidais mon père dès mon plus jeune âge à tuer les lapins que nous élevions pour les vendre ou pour le ragoût, grande spécialité de ma mère.
Pour ce faire, j'avais expliqué ma méthode à Sandra, horrifiée. Elle était très rudimentaire certes, mais c'était la mienne et je la maîtrisais sur le bout des doigts. Ainsi, après avoir attaché l'animal, je lui introduisais en un éclair un long tournevis dans l'orbite, et ce, jusqu'au manche. C'était net et sans bavure. Ce geste me semblait banal, mais Sandra en avait été intriguée, horrifiée puis amusée et sans aucune moquerie ou méchanceté l'avait, simplement pour rire m'avait-elle expliqué, répété à ses parents. Je lui en voulais, mais une fois de plus, je m'écrasais et subissais, par amour.
À cause de ce ventru, ce gros porc, j'avais pratiquement perdu tout contact avec mes parents. Depuis cet incident au mariage, pratiquement aucune nouvelle d'eux. Par honte, je n'osais même plus aller les voir, renouer les liens. De leurs côtés, ne se sentant pas à leur place dans ce monde qu'était devenu le mien, prétextaient à chaque fois une nouvelle excuse pour ne pas rencontrer ma belle famille. Je les comprenais. Ainsi je me retrouvais souvent, avec cet homme, ce beau-père qui se voulait être bien plus que cela, essayant toujours de m'imposer des choix de vie, ses façons si répugnantes de considérer les autres.
J'étais au bout du rouleau, je n'en pouvais plus, la moindre étincelle et j'explosais.
Mon réconfort, je le trouvais maintenant dans cet enfant que je regardais déjà avec tant d'admiration. Dès son arrivée, à la seconde où je l'ai vu, ma vie avait changé.
Il me redonnait espoir, un bel avenir se dessinait devant nous désormais. J'en étais tellement heureux, que je commençais pour la première fois à ne plus trop faire cas de celui que je détestais le plus au monde, celui que je voulais voir disparaître. Chose extraordinaire, mes parents étaient présents et joyeux. Moi, j'étais serein, certain d'un avenir meilleur.
« Parfait, il est en pleine forme ce petit gaillard », dit le pédiatre tout en remplissant son dossier médical. Julien était donc en parfaite santé et commençait même à prendre du poids. J'étais sur mon petit nuage, au paradis.
Dehors sur le parking de l'hôpital c'était la fête, le club de voitures anciennes
s'y était regroupé pour un dernier briefing, une dernière mise au point avant le défilé annuel dans les rues de la ville. Mon beau-père devait participer à ce défilé. Membre assidu, il ne manquait aucune manifestation ou restauration de groupe qu'il nommait le fait de se cotiser puis de remettre en marche une de ces vieilles épaves chinées aux quatre coins du département. Le faisant surtout pour se montrer, se mettre une fois de plus en avant, au-dessus des autres.
C'est justement avec l'une de ces toutes nouvelles restaurations qu'il comptait bien nous conduire à notre petit chez nous. Nous l'ayant pratiquement imposé, sans nous demander notre avis.
Arrivés sur le parking, nous avons passé en revue toutes ces voitures alignées prêtes au départ et devant chacune d'elle nous avons posé avec Julien dans les bras du chauffeur.
Après une dizaine de clichés, mon beau-père se mit au volant de sa C4 des années vingt, puis je pris place à ses côtés.
En face de moi, un tournevis, posé là, sur le rebord de l'habitacle. Je souris, en me rappelant machinalement ces scènes de mise à mort.
« Alors mon garçon, vous rêvassez ?
- Pardon, j'étais ailleurs.
- Sachez que vous en avez de la chance d'avoir épousé ma fille, pour vous dire franchement mon garçon, j'aurais préféré qu'elle se trouve un mari qui ne rêvasse pas, avec une bonne situation. Je vais vous réveiller moi ! » finit-il par dire avant d'appuyer sauvagement sur son vieux klaxon. L'engin émit immédiatement un assourdissant " POUET POUET ! " qui surprit tout le monde si bien que Sandra qui tendait Julien à ma mère pour qu'elle puisse prendre place à l'arrière, sursauta et lâchât Julien.
En tombant, sa si fragile petite tête heurta le coin de la porte et percuta violemment le marchepied de la voiture, puis finit par s'écraser brutalement sur le bitume. Dans la foulée, sans réfléchir, inconsciemment peut-être, je me saisis du tournevis.
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