Portraits de dames (2/8)

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Plaisir, besoin, ivresse, tourment, drogue, obsession, compulsion, consolation et éclats de rire... bref, ECRIRE !!! Ecrire ma vie, vivre mon écriture. Chaque jour et toujours. Pour ma Joie qui  [+]

LULU DE PIGALLE

Après Sainte Hypathie, voici ma grande Lulu. Une sacrée grande dame ! Une battante elle aussi, et une marrante. Voici ce qu’elle me raconta – ce qu’en tant que “romancier”, j’ai imaginé qu’elle me racontât ! – un jour qu’elle avait le projet de me faire écrire son témoignage. Mais que le lecteur ne s’y trompe pas : quand une femme déjà âgée et trop longtemps humiliée livre son cœur à nu, quel autre être humain sera trop pressé ou déjà blasé pour ne pas lui apporter en urgence ce tout premier secours : l’écoute ? En la lisant ici avec attention et empathie. Sans avoir honte de rire, non pas d’elle, mais avec elle.

« Voyez-vous, monsieur l’Ecrivain, les clients sont mes hommes de passage. “ Mes zigotos ”, comme je les appelle. Ou “ mes grands chéris ” quand je suis de bon poil. À la longue, ils constituent ma collection de bipèdes, la Grande Galerie de l'Évolution, interminable et dépareillée : toubibs, avocats, épiciers, postiers, millionnaires, chômeurs... Même des attachés de ministère ! Je ne peux me souvenir de chacun. Dès qu’ils remballent leur démonte-pneu, je zappe, je les raie de ma vie. En fait, je vais vous dire, je prends mon pied deux fois : quand ils paient – d'avance ! – et quand ils se barrent. Et je n'imprime que quelques-uns, les plus pittoresques, ceux qui m'ont émue ou me font rire aux larmes.

Par exemple... ça vous intéresse vraiment ? Un jour... Déjà j’anticipe, déjà je vous sens, mâles de la Toile, qui frétillez en faisant chauffer la souris ! Je vais donc d’abord vous calmer, avec un brin de romance. Un jour donc, pas loin de l'Opéra, je vois un vioque débarquer de sa bétaillère de luxe. Il a les rognons couverts, costard Old England, la classe ! Mais des clignotants d'une infinie déprime. La grande Lulu de Pigalle en est encore toute saccagée. Nous nous entendons pour 1000 balles d'autrefois car mon histoire date du siècle passé. Je l'embarque dans mon studio, papy ne bronche pas. Son babil est en panne. « Tu te mets pas à l'aise ? » Il refuse, il ne veut pas non plus que je me dépoile. « Mais, mon chou, qu'est-ce qu'on fait ! » Il me regarde de ses yeux de momie, immensément tristes. « Solange est morte depuis quatre mois. C'était ma femme, c'était ma vie. Vous lui ressemblez tant... Laissez-moi vous contempler, madame Lucienne. Je vous en prie ! » Sans même me découenner, je prends la pose. Il me gobe des yeux, s'imprègne de l'autre – la posthume ; il presse mes mains contre sa bouche. Ah ! Sur ma peau ses horribles lèvres glacées... Mais dans la rue, son regard de mendiant friqué m'avait toute retournée. Il a ensuite bredouillé... il se sent si seul, inutile, sans môme, le grand regret de sa vie. Je l'écoute. Je ne l'ai jamais revu. Je crois lui avoir offert, à un tarif raisonnable, un max de bonheur et c'est lui qui se sentait redevable : en partant, il a glissé dans ma main un autre gros billet pour m'acheter des roses !

N'allez pas gamberger, monsieur l’Ecrivain, ni idéaliser surtout ! Ce mort-vivant est l'exception qui confirme la règle : mes cocos sont tous des obsédés du cul, des accros du sexe, mais si inattendus, si immatures que j'en rigole après. Par exemple Geoffroy, mon banquier. C’est un fidèle, ma rente ambulante. On s'adore ! Un type grave mais touchant, un peu enveloppé, infiniment respectable avec son attaché-case en lézard (souvent, plus les mecs sont clean, plus ils cachent quelque chose de moche ou de tordu. Bizarre, non ?). Bref, la première fois j'ai d'abord eu droit à sa confesse très humble : « Sorry, je suis un peu spécial... » qu’il m'avoue, gêné. Je me marre à l'intérieur car aussitôt ça clignote au tableau de bord. Le truc banal : besoin de tendresse, de câlins, du nursing basique. Encore un vieux bébé qui a été sevré trop tôt par sa maman !

Il a fini par sortir son matériel, pas celui que vous croyez, pas même son chéquier, non, mais une couche-culotte, extra large, du XXXL, et sa boîte de talc. Puis Geoffroy s'est mis en posture pour que je lui sulfate le Saint des Saint. Je commence à m'activer, je m'applique lorsque... catastrophe ! le couvercle était mal ajusté : le Fuji Yama à Pigalle ! Gros Bébé, lui, est aux anges, gazouille, surtout ne rien enlever, tout garder, tout, areu areu ! Bon, pourquoi pas ? Le client est roi. Je fais mes soins, saupoudre quelques guili puis j'essaie d'ajuster la barboteuse qui bâille de plus en plus. Aussi, quand mon Crésus se relève, c'est la poisse. Un tsunami cette fois ! Du talc partout comme s'il en pleuvait, sur le lit, la moquette, plein sur son lin. La pub est décidément mensongère ; Pampers, c'est zéro pour les fuites sèches. Heureusement, mon bonhomme s'en tamponne, roucoule de plus belle, puis il décampe, ravi de jouer au Gros Poucet qui nous sème sa maudite farine partout. N'empêche, j'ai beaucoup moins ri quand il m'a fallu déneiger le dessus de lit et la montée d'escalier !

En fait, monsieur l’Ecrivain, je trouve sympa de tout te raconter dans le détail, de te documenter en quelque sorte. Pour que tu échappes aux clichés, à tout ce qu’on raconte d’idiot sur notre misère, notre aliénation, la marchandisation du corps, gna gna gna. Quoique... je ne vais tout de même pas me vanter ni me pavaner ! Parce que, c’est vrai, mais pas plus que tout le monde, j’en bave, et certains jours plus que d’autres. Et pourtant, ce qui continue de me plaire, c’est, ici ou là, la fantaisie, l’improvisation. La prise de risques aussi. Car nous sommes peut-être des ouvrières du sexe, comme disent ces messieurs les sociologues diplômés, mais pas des fonctionnaires. Nuance ! Il faut toujours être disponible et savoir improviser, sans pour autant se mépriser ni se faire avoir. Quand c’est possible... Car le tapin n’est pas une sinécure. Mais il a son charme. Il faut y aller, ne pas trop rechigner, et payer de sa personne. Et même quand le client délire grave, il vaut mieux obtempérer. D’ailleurs, il n’y a pas que chez nous où le client est roi, non ? Partout. Même si c’est la plaie du commerce, le client est notre atout. Il faut bien vivre, quoi ! Et quand on touche le pactole, personne n’est trop regardant. Ah ! sacré Bobby ! Quel numéro celui-là... Je ne sais pas pourquoi soudain je pense à lui, je revois sa douce folie. Je te raconte ? Allez, c’est parti ! Le dernier mec, promis. Sinon, on n’en sortira pas et, par écrit, ce n’est pas très convenable, n’est-ce pas ?

Bref, un jour d’été, la patronne d’un bar m’appelle. « Dis, ma Lulu, j’ai un client pour toi. Un drôle de type, mais très sympa et il sait exactement ce qu’il cherche. Rapplique à toute vitesse. Je sens qu’avec lui tu vas gagner le Loto ! » Je me pointe aussitôt. C’est un homme de quarante ans, beau comme un dieu (disons un demi-dieu, les blonds, c’est pas mon genre.) Un type étranger... Amérique du Sud... Mexique ?... Plutôt un texan. Je ne me souviens plus. Bref, un marrant, un de ces baroudeurs débarquant du bout du monde. Plein aux as ! Dès qu’il me voit, tout en se marrant, il retire son bandana en soie écarlate : il porte par en dessous un collier de chien étrangleur ! Je n’en crois pas mes yeux car le gadget est monstrueux, du plus bel effet pourtant. Un cuir superbe et des crocs chromés qui étincellent. « J’ai envie d’aller faire ma promenade sur le boulevard. Avec toi, chérie. Tu veux bien ? » Et il ajoute, en clignant de l’œil : « My name is Bobby. » Si je me souviens de son mot et de son horrible accent ! My name is Bobby ! – Et moi, Lucienne. Pour vous servir. Déjà, d’une main, il me tend une brassée de dollars, de l’autre une jolie laisse avec ressort. Et aussitôt, pour m’amadouer, en penchant la tête, Bobby me jette un bon regard de toutou fidèle. Comment résister ? C’est comme avec mon oiseau Kiwi, mon amour des bêtes me perdra. Bref, j’empoche le fric, remets mes lunettes de soleil et un napperon improvisé sur ma tête (j’avais oublié mon foulard et, même en service commandé, on doit garder tout de même sa dignité, non ?). Nous voilà boulevard Haussmann, sur le trottoir des Galeries Lafayette, noir de monde. Moi, comme convenu, je parade, je tiens mon client en laisse, très digne. Pourquoi pas ? Il y a une vingtaine d’années, les performances d’artistes, même à Paris, c’était rare. Aujourd’hui, on ne voit que ça. Le “ body art ”, m’a précisé Geoffroy qui s’y connaît et fréquente souvent le Centre Pompidou. Mais là, franchement, c’était une super performance d’anticipation ! Car toutou Bobby, torse nu et crinière au vent, tient parfaitement son rôle : il se cabre, flaire ça et là, dodeline de la tête (encore heureux qu’il ne frétille pas de la queue !), lance à la ronde des ouah ! ouah ! joyeux, quémande une caresse, s’arrête devant chaque arbre en levant haut la jambe. Les badauds s’arrêtent, pouffent (« C’est pour la caméra cachée ? » demande l’un d’eux). Certains s’indignent. Une cohorte de gamins nous accompagne bruyamment. Moi, je reste impavide, impériale. C’est Bobby qui conduit la procession, lui, le clebs de race, le roi de la promenade. Nous arrivons à Chaussée d’Autin et là, je hèle un taxi. Malheureusement, le chauffeur était totalement dépourvu d’humour. « Casse-toi, vieille folle ou j’appelle les flics ! » C’était donc moi, la folle ! Bref, le retour fut moins glorieux, ça se gâtait. Surtout dans ce quartier commerçant, une veille de 15 août. Il nous a fallu faire le tour du pâté de maison avant de rejoindre le bar et Bobby continuait de japper et d’en rajouter, alors que j’avais la Mondaine aux fesses ! Bref, il en a eu pour son argent et la Lulu a fait le job : l’amerloc était si ravi qu’il m’a épargné son bazooka !

Tout ça est pitoyable, monsieur l’Ecrivain, je sais. Depuis que le monde est monde... Pitoyable mais infiniment respectable. Vous me trouvez trop complaisante avec mes mecs ? Je ne sais pas me mettre des limites, c'est ça ? Et leur misère à eux, elle en a des limites ? En fait, je vais vous dire : j’aime bien être gentille et dévouée, genre syndicaliste. Car il n'y a pas que mon cul qui compte, j'ai aussi droit à la parole. Droit à mes faiblesses, droit de laisser parler mon cœur en solde car nous aussi, nous avons besoin de douceur, de tendresse. Et de respect. Nous crânons, nous paradons, mais c'est juste pour la vitrine. Nous aussi, comme les politicards en précampagne, nous appâtons. Mais un cœur d'oisillon palpite en chacune, une pervenche frissonne au creux du gazon. Du moins ce qu'il en reste à Paris ! Hélas, sur le bitume les proxos ne saquent pas les béguineuses de mon genre. L'amour, tu parles !!! Chez nous la romance est un tracker peu négociable, comme dit Geoffroy qui s'y connaît en placements. Chez moi, trop sentimentale, depuis toujours c’est la crise : la fleurette est sous-cotée en bourses.

Bon. Assez causé. On se reverra peut-être pour la suite de notre projet ? Qui sait. En attendant, il faut que la Lulu y retourne. Car l’air de rien, malgré mes 65 berges, je suis très demandée sur le boulevard, même si ma carte est limitée : pas de spécialités épicées, rien que des interdits au menu, ni bisous ni caresses ni sniff ni câlins sur la tronche. Et jamais d’heure sup, surtout autrefois quand j’avais mes camélias. Encore moins d'imprudence, principe de précaution : j’avale jamais la fumée. Je loue mon taille crayon. Point. En général, malgré un ou deux cinglés, ils sont dociles, les pauvres chéris, ils s'en contentent. Le minimum syndical doit leur suffire puisqu'ils reviennent ! C’est qu’ils m’attendent et en redemandent. Moi aussi j’attends, pour me sentir belle et encore désirable. Mes grands chéris, depuis toujours, c’est toute ma vie. Mes zigotos, je les adore ! Mais je radote ! Bye bye, monsieur l’Ecrivain et n’écrivez pas trop de bêtises sur moi. Promis ? Car l’Amour, c’est sacré et nous, ses vestales, plus que tout nous méritons le respect. »





Prochain portrait : L’OISEAU BLEU

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