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Ponts

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Prijgany

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Les doigts repliés autour de l'une des rambardes de ce pont quimpérois dédié à l'écrivain Max Jacob, je respire à pleins poumons, les yeux fermés.
Les rouvrant, mon regard se déporte vers le ciel : pas une seule mouette volant à basse altitude ; à coup sûr, il fera beau demain.

Ce n'est pas le premier pont que je visite. Fort probablement, ce ne sera pas non plus le dernier qui alimentera mes carnets "voyages".

D'aucun pense dès à présent que je suis addict aux ponts. Il est vrai que je passe une partie de mes temps de loisir à y user les semelles de mes chaussures. Jadis salarié, j'ai dû être marqué en entendant des collègues lancer une à deux fois l'an : "on fait le pont !" Une trace indélébile a ainsi marqué mon cerveau à tout jamais.

Le mois dernier le pont de Tancarville, deux semaines auparavant, celui de San Francisco, et il y a trois jours, à cette même heure - seize heure trente -, je n'étais pas en Cornouaille, mais entre la Chine et la Corée du Nord, plus exactement au milieu du pont de l'amitié reliant ces deux pays ; d'un côté, la ville chinoise de Dandong - sept cent cinquante mille habitants -, et de l'autre, la ville coréenne de Sinuiju - deux cent quatre vingt mille habitants -.
Tranquillement, je fumais une cigarette made in Taïwan, face au fleuve Yalu.

Le contraste m'est apparu saisissant, dès ma première incursion au milieu de ce pont reliant les deux pays.

Les magasins de souvenirs abondent, côté Nord-Coréens, mais aussi de nombreux restaurants d’État, dans lesquels des serveuses apportent des spécialités, telles les "nouilles froides de Pyongyang" ; de l'autre, en bordure du fleuve, une promenade bien aménagée amène chaque jour des centaines de flâneurs, ou alors des sportifs faisant de l'exercice.

Plus loin, sur le fleuve Yalu, deux jonques appareillaient pour la pêche, tandis qu'un sampang probablement équipé d'un baldaquin faisant office d'une sorte de mol boudoir tendu de soie, dormait à l'ancre, bercé par le léger clapotement de l'eau.

Davantage en amont, se dandinaient une véritable petite flottille de bateaux en forme de pagodes et de dragons. A bord, des chinois joyeux, embarqués pour quelques dizaines de minutes d'émotion. A Dandong en effet, de nombreuses agences proposent des tours en bateaux au plus près de la Corée du Nord, très appréciée des touristes chinois.

Soudain, un hors bord surgit en trombe de sous le pont, laissant derrière lui une écume mousseuse ; ce bruit pétaradant me sortit d'une certaine torpeur. Coupant son moteur, le guide - et pilote - se mit aussitôt à commenter l'activité de ce côté du fleuve. Autrement dit, pas grand-chose : « A se demander si derrière les façades d'immeubles délavées, des gens y habitaient, tant ils semblaient désespérément vides. » Un peu plus bas, une grue poussive chargeait du charbon sur un camion rouge plus âgé que ma grand-mère. Plus loin, les pieds dans l'eau, deux hommes lavaient leur treillis kaki.
Une profonde désolation régnait sur ces décors fantomatiques interdits aux étrangers.

En fait, Dandong constitue un emplacement stratégique, soixante dix pour cent des commerces extérieurs de la Chine transitant par ce pont de l'amitié sino-coréenne.

Pour l'habitant de Shangai ou de Pékin, aller à Dandong, c'est d'abord apprécier la qualité de vie d'une "petite ville": l'air est bien meilleur que dans ces grandes mégalopoles, et la vie y est tranquille. Mais c'est surtout l'expérience d'une proximité unique avec la mystérieuse Corée du Nord, dont on sait si peu de choses.

De Dandong et de toute la rive du fleuve Yalu, on peut voir distinctement l'autre côté. Dans les hôtels et les bars, des longues vues sont d'ailleurs souvent à disposition.

A Dandong, on trouve toujours son compte d'anecdotes sur la Corée du Nord en discutant avec les habitants ; bien vite, on s'aperçoit que tout le monde a une histoire à raconter sur l'étrange voisin.
Mais en attendant, comme tous les jours, plusieurs centaines de camions bourrés de nouille, de farine, de biscuits, et de matériel hi-fi, attendaient de passer le pont en zone de transit.

Un ami chinois enseignant le français à la faculté de Dandong, m'a confié que sur la route de Pyongyang, les chauffeurs chinois croisaient régulièrement leurs collègues d'en face, tous habillés de la même veste sombre, un badge à l'effigie de Kim Il-sung côté cœur. Ceux-là transportent des cargaisons de métaux et de minerai brut dont la Chine, en manque chronique de matières premières, est assoiffée. Ce trafic incessant ferait la fortune de Dandong, principale ville frontalière de Chine.

Plus tard dans la soirée, comme je l'avais remarqué la veille, sur la bordure du fleuve côté chinois, des luminaires très "design" éclaireront les touristes attirés par le spectacle le plus intéressant de la ville : la vue sur la Corée du Nord. Ils pourront aussi acheter des babioles "made in Korea".

Mais si le pont de l'amitié sera éclairé sur toute sa longueur par des néons, je sais aussi qu'il s'arrêtera de l'autre côté dans une obscurité totale. Cette disparité m'est apparue frappante, dès la premier jour de mon arrivée en ces lieux. Et le plus inquiétant, enfin ce qui m'a le plus frappé je pense durant ce court séjour, ce ne fut pas la légère tension qui animait cet endroit de la planète, c'était tout simplement le vol réguliers de véritables bataillons de canards sauvages ; ainsi, en cette fin d'après-midi, un bel excrément s'écrasa sur ma tête.

Bien sûr, j'aurais dû avoir la présence d'esprit de revêtir un couvre-chef, mon chapeau claque par exemple.

On ne s'est nullement interrogé, côté Chine, lorsque je suis parti chercher du shampoing et une bouteille d'eau plate dans une petite boutique imitant une pagode, tenue par un marchand ventru tapant sur des gongs pour attirer les clients. On m'a simplement demandé dix yuans et précisé du bras un endroit pour me débarbouiller... vous auriez vu l'endroit... Un instant, j'ai cru m'être trompé de côté, tout en sachant pertinemment que de l'autre bord c'était encore pire...

Quant à la fiente, elle est partout la même...
C'est ce que je viens de penser, en levant une nouvelle fois le nez vers le ciel : pas une mouette, comme il est merveilleux, ce pont Max Jacob... et puis, nulle inquiétude, si cela devait arriver, je pourrais toujours trouver un lavabo dans un café, sans risque aucun de causer un scandale ; même si le patron entretient des origines nord-coréenne, il me sourira, comme ces chinois arpentant le pont de l'amitié le ventre plein, des questions pleins la tête.
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Utilisateur désactivé · il y a
Un pont, deux ponts, trois petits ponts, patapon! Bravo pour ton texte, il a un je ne sais-quoi, un mystère, c'est bien le mystère! (pas celui de Corée du nord, parce que là c'est l'horreur de la désolation! et bizarrement pas grand monde pour aller lui foutre sur la gueule à l'autre le Jim jun chang, le soleil de minuit, ce gros tas de M....! Le monde est un peu désolant parfois...
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Prijgany · il y a
Merci Luc de ton passage et de ton commentaire ; je ne sais pas ce qui m'est passé pour écrire ça ; c'est bien là les mystères de l'écriture et de l'imagination. J'ai écrit une ligne, puis une autre ; le reste a suivi ; comme à la confesse en somme ; manquait plus que l'hostie à la fin. Ouais c'est un drôle de régime là bas ; j'ai lu des trucs sur des camps ; c complètement taré. Vaut mieux aller quelque part sur une île, hein ! Clin d’œil.
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Mikael Eon · il y a
Yves Le Tirilly vous faites de la littérature de la bonne. Parler de rien, macache, ce rien c'est l'essentiel. J'aimerais bien avoir votre passion pour l'écriture, ou une autre. Nonobstant je suis content que vous existiez. Saluez Max Ja
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Prijgany · il y a
Merci Mikael de ce commentaire... élogieux. Que vous dire, je suis troublé là. Je vais aller vous lire ; là il est 3h37 ; demain ou après demain c'est certain ; je m'attelais à peaufiner quelques écrits. Je vois que vous connaissez Max Jacob. A très bientôt. Bon week-end à vous.
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Mikael Eon · il y a
cob pour moi. Je saluerai Le Dantec et Renan pour vous si vous voulez.
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Prijgany · il y a
Merci de saluer pour moi Félix et Ernest. "La vie de Jésus" est pour moi une oeuvre majeure de la littérature française.
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Sylvie Loy · il y a
Très dépaysant. Un voyage dans ton écrire, une incursion dans un autre univers, et bien, ça fait du bien aujourd'hui.
J'ai beaucoup aimé !

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Prijgany · il y a
Immense merci Sylvie et franchement désolé de ne pas avoir répondu à ton message ; pfffffffffffff ;
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Sylvie Loy · il y a
T'en fais pas. C'est pas facile de trouver le temps parfois.
A plus !

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MissFree · il y a
mais où tu vas chercher tout ça? Merci pour le voyage express!
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Prijgany · il y a
Oui, ça travaille dur, sous les ponts aussi, Miss.
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Lange Rostre · il y a
Salut, c'était un rapprochement certes décalé à la chanson de Dick Rivers. Encore mon imagination qui me joue des tours. Bonne continuation;
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Prijgany · il y a
Merci Lange ; mais là c'était compliqué ; avoue... mais oui "faire un pont..." ah la la ; je la connais cette chanson... rire.
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Lange Rostre · il y a
" Faire un pont, pour de bon...."!!
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Prijgany · il y a
Euh, pas compris, Lange...
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Ody · il y a
Pyongyang...pontyin...
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Prijgany · il y a
!!!
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Lielie Sellier · il y a
bcp d'imagination mon vote
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Prijgany · il y a
Merci de ton passage Lielie super.
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Patrice PERRON · il y a
Sympathique le récit de voyage. Et lucide le narrateur. Bien écrit et très évocateur. Trugarez vraz pour ce moment de découverte. A Quimper, sur les quais de l'Odet, il y a la maison Max Jacob, un resto, qui une fois par mois, hors été, reçoit un artiste, le premier jeudi de chaque mois. En mai, c'est un bon copain de Morlaix, Jean-Albert Giuénégan, poète, qui en sera l'invité de 18 à 19 h. Devezh mat. Patrice.
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Prijgany · il y a
Merci pppoesie ; oui chez max se déroulent aussi les cafés philos, le premier vendredi de chaque mois. J'irai bien faire un tour en mai te voir et ton pote, Giuénégan ; à l'occasion, tu pourras me signer un autographe. Salut Patrice, bonne continuation et à très bientôt.
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Patrice PERRON · il y a
Demat Prijgany. Le premier jeudi de mai, c'est Jean-Albert-Guénégan l'invité. J'observe que j'ai fait une faute de saisie à son nom : il n'y a pas de i. Se relire, toujours se relire... Combien de fois ai-je entendu ce rappel à l'école. Et pourtant. A te voir. Devezh mat. Patrice.
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JPM · il y a
Moi je connais un pont, celui des fusillés ...
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Prijgany · il y a
Ah bon ; c'est quoi ce pont des fusillés ???
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JPM · il y a
Un pont à Nancy sur lequel je passe souvent
C'est con je sais ...

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Granydu57 · il y a
Non, c'est pas con, c'est une indication géographique, Ben le sait bien.
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Granydu57 · il y a
Voyage un peu Yves, c'est en Lorraine.
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JPM · il y a
;-)
En passant par notre Lorraine avec nos gros sabots ...

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Granydu57 · il y a
Mais oui, maintenant il y a Méphisto c'est plus leger aux pieds ;-))
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JPM · il y a
Chaussures de mamie ...
;-)

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Granydu57 · il y a
Oui, peut être, mamie friquée par exemple...pas moi, je passe par Sarrebourg pour rejoindre les forêts mystérieuses et faire de la rando. ;-))
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JPM · il y a
A Sarrebourg il y a un magasin Méphisto !
Et dans la forêt fais gaffe il y a Phélès ...

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Granydu57 · il y a
Bien sur que je le sait, c'est pourquoi je cite Sarrebourg, quand à Phélès, gare à ses fesses.;-)) (Bien jeune JPM, on rigole bien avec vous).
Pour conclure si l'ami Prijgany repasse par ici, peut être l'envie lui viendra de venir en Lorraine, je l'invite volontiers
et vous aussi pour un café klatch à la mirabelle pourquoi pas.

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