Pomponnette

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Photo du médaillon (mal centrée). Hôtel de l'Alfonce, Pézenas. 8 septembre 1655. Mon premier voyage temporel réussi. J'ai rendez-vous avec Molière. En l'attendant, je tente de soulever une  [+]

Image de Été 2018
Ma douce panthère,

J'accepte de donner suite à votre curieuse requête : vous souhaitez que j'évoque la plus belle lettre d'amour jamais reçue par moi, avant que je vous connaisse.
Je me rappelle fort bien qu'un jour d'exaltation commune, nous sommes convenus, vous et moi, de ne rien cacher de nos vies passées ; mais vous avouerez que l'expérience nous a prouvé combien cette naïveté était dangereuse.
A plusieurs reprises vous avez sorti les griffes – alors que vous promettiez la plus parfaite sérénité – quand, à votre demande, j'osais me souvenir d'anciennes amours.
Certes, vous proclamiez très haut que vous n'étiez pas jalouse, mais pourquoi, alors, ne pouviez-vous supporter l'existence de ces rivales fantômes ?

Aussi vais-je me contenter aujourd'hui de vous parler de la plus curieuse, de la plus paradoxale « lettre » d'amour qui me parvint : l'enveloppe ne contenait qu'une photo, avec au dos un seul mot griffonné, mais cet unique mot représenta pour moi plus qu'une lettre de dix pages.
Vous, l'impatiente, vous allez devoir supporter quelques détails (n'est-ce pas d'ailleurs, ce que vous me reprochez dans vos mauvais jours : je serais trop prolixe, trop précieux !).
N'importe, je commence.

J'avais une vingtaine d'années quand le hasard me permit de rencontrer Josiane.
A cette époque, je cherchais, comme beaucoup de jeunes gens de mon âge à grignoter quelques sous grâce aux petits boulots d'été. Ma tante Monique connaissait assez bien Gérald Grandont, le propriétaire des grottes du Cerdon, dans l'Ain. Pendant les grandes vacances, il engageait des guides
qu'il formait, et logeait sur place.

J'obtins le travail pour les mois de juillet et d'août de cette année-là.
Ce Grandont, quel personnage ! Espèce de géant bourru, il portait toujours le même imperméable, à la Bogart car, en dehors de son travail (il était publiciste), il nourrissait une véritable passion pour le cinéma. Il possédait une énorme voiture américaine des années 50 qui causait de sérieux embouteillages quand il se risquait à son volant dans les rues étroites de la vieille ville.
La première fois qu'il me conduisit d'Annecy – où nous habitions tous deux – aux grottes, j'embarquai un peu inquiet dans sa sublime guimbarde, mais j'oubliai bien vite la route et ses dangers car nous discutâmes tout le long du trajet. Je découvris un homme cultivé, à l'humour caustique. Bien sûr le cinéma fut au centre de notre conversation.
A la fin de mon séjour aux grottes, monsieur Grandont avait réussi à me communiquer son intérêt pour le septième art, et comme je sus qu'il animait le ciné-club de notre ville, je m'y inscrivis dès la rentrée.
Les projections se déroulaient dans la grande salle de l'ancien casino-théâtre. Lui trônait au premier rang et sa grosse voix grave résonnait – accusatrice – quand des perturbateurs osaient bavarder une fois la lumière éteinte.
Jamais je n'oublierai la séance où fut projetée « La femme du boulanger » de Marcel Pagnol.
A la fin des films, beaucoup de spectateurs se défilaient, pour éviter la discussion. Moi, parce que j'aimais finasser et par respect pour M. Grandont, je restais.
Ce soir-là, je remarquai dans la salle, non loin de moi, une jolie brune , à l'air un peu créole.
Pour briller à ses yeux, j'intervins dans les premiers : je jouai les pédants en signalant que la scène la plus célèbre du film, celle où le boulanger invective la chatte « Pomponnette » et lui adresse tous les reproches mérités par sa propre épouse infidèle, eh bien, cette scène, Pagnol l'avait « empruntée » à Cervantès ; dans le Don Quichotte, un berger agit ainsi envers une chèvre de son troupeau.
La brune inconnue prit la parole après moi. Photographe professionnelle, elle avait été sensible à la beauté de certains plans, particulièrement ceux, où le berger, à cheval, enlève la boulangère.
Au cours du pot qui suivit, ma créole (elle s'appelait Josiane) et moi poursuivîmes la discussion. Nous décidâmes de nous revoir.
Elle possédait un petit appartement qui donnait sur le square Stalingrad, vers la gare.
Mes visites se firent de plus en plus fréquentes, et de plus en plus... chaleureuses.
Trois mois après, elle accepta que je vienne m'installer chez elle.
Au début, notre bonheur semblait sans nuages ; mais Josiane possédait un chat : « Domi » qui fut la cause d'une brouille sérieuse entre nous.
Quand j'habitais chez mes parents, notre matou passait le plus clair de son temps dehors, dans le jardin ou chez les voisins. Il mangeait des restes, du mou, chassait les souris et ne pénétrait jamais dans les chambres.
Josiane chouchoutait Domi comme un enfant : elle lui permettait, souvent, de s'installer, à midi, sur une chaise à côté d'elle. Quand elle lisait ou regardait la télé le chat venait sur ses genoux en ronronnant. Il dormait parfois sur notre lit.
J'appris par une très bonne camarade de Josiane que Domi était le diminutif de Dominique, prénom de l'ex-petit ami de ma compagne.
L'animal était – toujours d'après cette âme charitable –, un cadeau de l'amoureux envolé.

Un soir, alors que, sur notre lit, nous allions entamer Josiane et moi des préludes amoureux, Domi surgit dans la chambre et bondit sur mes jambes.
Furibond, je me lève, le saisis brutalement et l'envoie valdinguer sans ménagement hors de la chambre.
Josiane, blême, prend la défense de son protégé et se permet des mots très durs. Je réplique sur le même ton. La dispute s'envenime. Josiane finit par me dire qu'elle est chez elle, que si je ne supporte pas Domi, personne ne m'oblige à rester.

Je la pris aux mots et quittai l'appartement dans l'heure, lui demandant simplement de faire suivre mon courrier chez mes parents.
Très vite je regrettai mon geste et me rendis compte que je ne pouvais vivre sans elle.
Le ciné-club présentait cette semaine-là « Le chat » de Granier-Deferre, film où le pauvre minet, trucidé par jalousie, a cristallisé la haine entre les deux époux.
Je n'allai pas à la séance, mais je sus par Gérald Grandont que Josiane avait demandé de mes nouvelles et semblait fort triste.
Quelques jours après je reçus la fameuse lettre. A l'intérieur une photo : le bureau que j'occupais chez Josiane, mon fauteuil – vide –, un chat, mais ce n'était pas Domi ! Au verso Josiane avait simplement marqué (je reconnus son écriture) « Pomponnette ».
Je compris tout... Mon cœur se serra.
Elle s'était séparée de Domi (donné à la S.P.A., cela je l'appris plus tard) pour prendre une petite chatte. Le fauteuil vide et le nom « Pomponnette » signifiaient – du moins je l'interprétai ainsi – qu'elle se rappelait les jours heureux de notre rencontre et qu'elle souhaitait mon retour.
Le lendemain je sonnai chez elle. J'apportais les croquettes les plus raffinées pour la petite chatte et des pains d'épice en forme de cœur pour sa maîtresse.
Je vous laisse deviner la fête que nous fîmes Josiane et moi, et comment la minette fut gâtée !

J'espère, chère tigresse, avoir satisfait votre curiosité. Vous m'accorderez que le geste de Josiane fut fort émouvant.
Cela dit, les lettres que vous m'écrivez sont des plus charmantes.
Votre tendre ami.

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Potter · il y a
j'ai adoré, mes 5 votes !!!
Si tu as l'occasion, passes voir mon dessin pour le concours Harry Potter : https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/poudlard-3 !!!!!!!!!!!!!

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Jennyfer Miara · il y a
C'est effectivement une jolie preuve d'amour :-)
Dans un autre style, mon TTC "Le crime parfait" est en finale, n'hésitez pas à venir y jeter un œil !!

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Moniroje · il y a
Une joile histoire; espèrons que Pomponnette
ne subira pas le sort de Domi !

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Nadine Gazonneau · il y a
Beaucoup d'originalité, de rigueur et d'humour. J'aime beaucoup. +5. Permettez moi de vous proposer *en route exilés* en finale du prix lunaire.
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Graloup · il y a
sonnet très réussi. Pour la richesse des rimes, l'emploi de mots rares, l'humour, j'ai pensé à George Fourest. Je me suis essayé à cette forme avec "Faux sonnet?" Ah, j'ai un truc. Pour devenir mince comme une jeune biche, voici la potion souveraine: une infusion de thé "les faons".
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Christine Śmiejkowski · il y a
Pauvre petit chat qui sera sûrement recueilli par des personnes plus attentives à son bien-être ...
Sinon récit très agréable à lire ...
Si vous voulez lire tout autre chose, dans un style plus léger, je vous renvoie vers le blues de mon éléphant...
Humour garanti, je vous le dis ...

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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre bien écrite et intéressante ! Mes votes ! Une invitation à
découvrir “Vêtu de son châle” qui est en Finale pour le Prix Tankas
Printemps 2018 ! Merci d’avance et bonne journée !

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Zouzou · il y a
...il est des chats qui font des kilomètres et retrouvent leur maitre ! +5
si vous aimez ' À la ravigote ' Poésie Eté et ' C'est la fête au ciel ' Tanka lunaire

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Gérard Aubry · il y a
Ami seulement? Dommage pour Domi elle valait peut-être mieux que la S.P.A.! J'ai connu un couple qui possédait un chat et ce chat, quand ses maîtres faisaient l'amour sautait sur le dos de mon ami et lui lacérait le dos. Depuis la première fois, il passait ses nuits dehors à la recherche des souris. Mais la journée il fut choyé comme avant. Ce qui manquait à Domi c'était la liberté! G.A.
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Utilisateur désactivé · il y a
Nouvelle bien écrite, sujet intéressant. +5

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