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LAURÉAT
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"Poly, c’est l’histoire tendre, mais au combien tragique, d’une petite fille qui… On ne va pas vous dire comment l’affaire se termine, ça ...

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La rentrée
Je m’appelle Poly et j’ai huit ans. C’est la première fois que Papa m’accompagne pour la rentrée. Nous marchons main dans la main le long de la grille qui entoure la cour de l’école quand les premiers regards se figent à notre approche. Moi, j’ai mis le paquet : des souliers vernis avec une lanière sur le dessus, des socquettes blanches, une jupe plissée bleue et un chemisier blanc. J’ai brossé mes cheveux et fait une tresse qui descend bien droite jusqu’au milieu de mon dos. J’ai voulu mettre un peu de rouge à lèvres, mais Papa n’as pas voulu, il trouve que ça fait pute. Papa aussi s’est mis sur son trente et un. Comment je suis fière de lui, il est tellement beau ! Il a enfilé ses plus belles Ranger’s, avec les deux rangées de boucles métalliques détachées qui flottent dans le vide et qui cliquettent à chaque pas. Il a pas de chaussettes, il en met jamais, et puis dans ses grosses chaussures on s’en fout un peu, parce que ça ne se voit pas. Pour cette occasion, il a délaissé son jean déchiré et il a choisi un kilt écossais pour qu’on voie bien les tatouages sur ses jambes nues. Une tête de mort derrière le mollet droit et un crâne de monstre sur celui de gauche. Une vieille paire de bretelles pend sur ses côtés, elles servent à rien, mais ça fait classe. Il a mis son tee-shirt préféré, celui marqué « Never Mind the Bollocks ». Il est super troué, mais c’est un collector, alors Papa le garde pour les grandes occasions. Sa tête qui dépasse du col en cuir noir de son perfecto est en partie recouverte de tatouages. Dans son cou, il y a écrit en lettres gothiques : « Fuck », et sur les deux côtés rasés au dessus de ses oreilles, il y a d’autres petits bazars dessinés. Au sommet de son crâne, ses cheveux sont dressés pour former une crête d’au moins quinze centimètres de haut. Il l’a repeinte y a pas longtemps, en rose fluo. Ce matin, c’est moi qui lui ai mis le gel pour bien tenir les cheveux tout droits, après j’en avais plein les mains, ça colle et c’est dégueulasse, mais j’étais pas trop mécontente du résultat.
C’est sûr, on forme le plus beau couple de toute l’école, la preuve, c’est que maintenant qu’on est devant la grille, tous les regards se sont tournés vers nous et toutes les conversations ont cessé. Papa me prend entre ses bras maigres et me hisse jusqu’à son visage. Je lui claque deux gros smacks, un sur la pieuvre de sa joue droite et un autre sur le squelette qui joue de la guitare sur sa joue gauche. Il a l’air ému, je le sens tout chose, alors je serre très fort son cou de girafe et je lui murmure dans l’oreille :
— Allez Papa, courage, ça va bien se passer.
Il me répond, comme s'il avait une patate dans la bouche :
— Je t’aime Poly.
Forcément, dés qu’il me repose au sol, j’ai des papillons qui s’envolent dans tout le corps. Ça fait comme des chatouilles et on dirait que mes pieds, ils marchent sur des chamallows. Je passe la grille, et quand je me retourne, Papa est déjà reparti. Au milieu du silence qui règne maintenant devant l’entrée de l’école, on n’entend plus que le bruit des boucles de ses chaussures. Je le regarde une dernière fois s’éloigner et je fonce dans la cour rejoindre mes copines.

Papa
J’ai huit ans, je vous l’ai déjà dit, et je viens de vous raconter ma rentrée au CE2, jusque là y a rien d’extraordinaire. Il faut que je vous explique ce qui s’est passé avant, sinon vous allez rien comprendre et vous allez croire que je me fais un conte de fée parce que Papa m’a accompagnée à l’école, et me traiter de grosse mytho.
J’ai pas toujours habité avec Papa, c’est parce que ma maman elle est morte quand j’étais bébé, et que Papa il était un peu en « stand-by ». Alors c’est Papoute et Mamoute, les parents de Maman qui m’ont servi de parents. Vous suivez toujours ? Papa, quand je dis qu’il était en « stand-by », je sais pas trop ce que ça veut dire, mais en gros je crois qu’il était pas trop disponible pour s’occuper d’un bébé. Le bébé c’était moi. Je sais quand je raconte une histoire, je suis pas toujours claire, mais il faut pas m’en vouloir car depuis que je suis toute petite, les grands, ils arrivent jamais à me dire les choses de la vie simplement. Forcément, après, quand j’explique à mon tour, je fais comme eux et je m’emmêle les pinceaux. Maman, elle est morte du cancer du sida et en plus elle devait avoir des problèmes au sexe parce qu’elle a fait une ovaire-dose. C’est Papoute qui me l'a dit, mais Mamoute, elle dit que c’est parce qu'elle voulait voler avec les anges dans le ciel qu’elle est partie. Mamoute, des fois, elle craint ; elle est super gentille, mais je crois qu’elle a des problèmes avec la réalité, du coup on sait jamais si elle dit la vérité ou si elle invente des bobards pour pas faire de la peine aux petites filles. Enfin bon, la plupart du temps, j’y crois pas à ses histoires de guignols dans les nuages.
Jusqu’à l’âge de sept ans et demi j’ai habité avec Papoute et Mamoute, puis un jour y a eu un pow-wow à la maison, c’est Papa qui a choisi le nom, sinon je crois qu’on dit réunion de famille. Moi je préfère pow-wow parce qu’après on fume le calumet de la paix. Bon, vous imaginez le truc, Papoute et Mamoute assis bien droits dans les fauteuils en cuir marron du salon, avec des napperons en dentelle sur les accoudoirs, et Papa qui avait pris une chaise de la salle à manger et qui leur faisait face. Il s’était assis face au dossier, ses grandes jambes et ses grands bras dépassaient dans tous les sens, on aurait dit une mante religieuse. Papoute – chemise à carreaux, pantalon en velours côtelé, raie sur le côté et lunettes d’écailles au bout du nez – tenait la main de Mamoute, vêtue de son plus beau tablier à fleurs, le bleu avec les grosses marguerites jaunes. Ils faisaient face à Papa – jean, perfecto et tee-shirt Sid Vicious. J’aurais bien fait une photo tellement c’était beau, on aurait dit Christophe Colomb débarquant aux Amériques. Deux mondes qui ne se connaissaient pas étaient en train de se rencontrer. Comme c’était moi le sujet du pow-wow, Papa avait insisté pour que je sois présente. J’étais super contente, je me voyais déjà assise en tailleur en train de tirer sur une longue pipe en bois, avec de la fumée qui sort par les narines. Le début du pow-wow a été super chiant, avec beaucoup trop de mots que je ne comprenais pas. Il a été beaucoup question de Maman, et Mamoute a pleuré. Après, ils ont dit à Papa que droguiste c’était pas un vrai métier, pourtant Monsieur Casanova, qui est très correct, il en vend plein des drogues dans sa droguerie. Papa, il a fait plein de moulinets très jolis avec ses grands bras et il a aussi parlé de Maman. Mamoute a encore pleuré. Je suis restée parce que c’était pas tous les jours que je voyais Papa, et surtout parce qu’il était pas comme d’habitude. Il avait l’air d’être là. Attendez, j’explique : bien sûr qu’il était là, je viens de le dire, mais Papa, c’est pas toujours parce qu’on était dans la même pièce que lui qu’on pouvait dire qu’il était là. Vous voyez, je vous l’ai déjà dit, j’arrive pas toujours à bien raconter et puis ces histoires de là ou pas là, c’est super dur à décrire. Bon, ce jour là, Papa il a été tellement là qu'à la fin du pow-wow, Papoute et Mamoute ont été d’accord pour que j’aille habiter avec lui. Mamoute elle a repleuré aussi fort que le jour de la mort de La Didi, et Papoute, il arrêtait pas de dire oui en hochant la tête de haut en bas. On a pas fumé le calumet de la paix parce que ça donne le cancer, mais on a trinqué et pour la première fois de ma vie, j’ai vu Papa boire du thé. Il est vachement fort non ? Dans les accords du pow-wow, il a été décidé qu’on habiterait, Papa et moi, dans la petite maison que Papoute et Mamoute possèdent en bas de la ville et que tous les mois, ils nous donneraient un peu d’argent en attendant que Papa trouve un travail mais pas comme droguiste. Papa devait être super content parce qu’à la fin, il a pris Mamoute dans ses bras et il l’a serrée très fort. Papoute, il arrêtait pas de répéter : « c’est mieux ainsi » puis il s’est mis à pleurer lui aussi, mais plutôt comme quand l’équipe de France elle perd au foot en finale. Puisque tout le monde pleurait, sauf Papa, parce que c’est pas une mauviette, je me suis mise à pleurer moi aussi. On a arrêté avant de déclencher une inondation. Ça me fait bien rire ça, j’imagine des bonshommes qui pleurent, qui pleurent, avec des vraies fontaines qui sortent des yeux comme sur les dessins du journal le dimanche. Ils s’arrêtent jamais, à la longue ça fait des ruisseaux, des rivières, puis des lacs avec juste les têtes qui dépassent de l’eau. À la fin, il y a juste un bonhomme adossé à un palmier sur une île minuscule perdue au milieu de l’océan.

La maison
La maison, elle est toute petite, elle est construite en briques rouges avec un joli toit pointu. Au rez-de-chaussée, il y a une porte avec de chaque côté une fenêtre. Juste au-dessus de la porte d’entrée, pile-poil entre les deux pentes du toit, il y a une petite ouverture ronde, ça s’appelle un œil-de-bœuf, mais je sais pas trop pourquoi. Sur les côtés y a pas de fenêtres, parce que les maisons à droite et à gauche elles sont venues se coller tout contre. À l’arrière, du côté du jardin, c’est pareil, une porte, deux fenêtres et un autre œil-de-bœuf. Quand je serai grande, je serai architectrice, ça a pas l’air trop difficile comme métier. Quand on rentre dans la maison, on arrive tout de suite dans le salon qui est juste séparé de la cuisine par un bar en bois. Au plafond il y a un grand néon tout blanc, je l’appelle le « sabre laser », il est comme dans la guerre des étoiles, et des fois, quand Papa il est pas là, j’ai envie de monter sur la table pour l’attraper et faire des grands moulinets avec. Au milieu de cette grande pièce, il y a un escalier en bois qui mène aux deux chambres ; une côté rue et une côté jardin. Entre les deux chambres, la salle de bain avec un autre sabre laser accroché au plafond. Si j’ai une copine qui vient, on pourra prendre les deux sabres et faire un méga combat. Dans ma chambre et dans celle de Papa, il y a juste la petite fenêtre ronde pour laisser rentrer la lumière ; c’est pas terrible, t’es obligé de laisser les ampoules allumées tout le temps. Moi j’ai pris celle qui donne sur la rue, comme ça je peux regarder les passants, et en plus ils me voient pas, tellement l’œil-de-bœuf il est petit.
Quand on s’est retrouvés tout seuls dans la maison Papa et moi, j’ai très vite compris qu’on avait un gros problème, c’est que la maison c’est pas sa taille à Papa. Je suis sûre que c’est du « Small » alors que lui, rien que pour ses jambes, il faut du « XXL » et je compte pas le corps et la crête. Forcément, c’est pareil que des chaussures trop petites, tu les mets pas parce que ça fait mal aux pieds, et puis c’est bête des chaussures trop petites. Quand je lui ai dit que la maison c’était pas sa taille, il a souri et il m’a dit qu’il allait se couper les deux jambes et que après ça irait bien, on a beaucoup ri, surtout quand je lui ai dit que je lui ferai une petite caisse à roulettes qu’il ferait avancer avec un fer à repasser dans chaque main. Mais je crois que je préférerais faire de l’architecturage pour inventer des maisons plus grandes.
Après, on a fait les courses et je me suis rendu compte que les règles mises en place par Papoute et Mamoute allaient voler en éclats. À mon avis, Papa prend beaucoup trop de bières et pas assez de jus d’orange. C’est ce que Mamoute aurait dit, mais je veux pas faire ma chieuse, alors j’ai poussé le chariot qui était super lourd sans rien dire. Il m’a pris des Chocapic, du Nesquik et du Nutella, c’est le principal. Il y avait aussi des pâtes, des saucisses et une bombe de teinture rose fluo pour les cheveux.

Une journée ordinaire
Depuis qu’on habite ensemble avec Papa, les choses vont bien plus vite qu’avec Papoute et Mamoute, comme si le temps s’était accéléré. On dirait que, pendant mes huit premières années, je n’ai pas existé ou alors uniquement pour faire du sur-place comme les bonshommes qui essayent de courir vite sur un lac gelé : ils ont beau agiter les jambes à toute berzingue, ils restent toujours au même endroit. Avant, c’était : école, devoirs, dodo et on recommence le lendemain. À la maison, la radio était toujours sur Nostalgie et j’ai longtemps cru que, pour être un chanteur célèbre, il fallait être mort. La télé c’est pareil, je savais pas qu’il y avait autant de chaînes, c’était TF1 en permanence avec interdiction de toucher la télécommande et comme j’avais pas le droit d’aller chez les copines, je me dis que je suis passé à côté de pas mal de choses. De temps en temps, les Gauthier venaient prendre le thé et on ouvrait la grosse boîte de gâteaux en fer, celle avec les quatre étages. À bien y réfléchir, je crois que ça reste un de mes meilleurs souvenirs.
Maintenant, dès qu’il est huit heures, c’est Papa qui vient me secouer. Le matin, je vous raconte pas, il a toujours une haleine de furet malade, on a vite convenu qu’on ferait le premier bisou plus tard, enfin, c’est surtout moi qui ait décidé, parce que lui ça a pas l’air de le déranger. Papa, il appelle ça une décision unilatérale et il dit que c’est pas bien, c’est dommage parce que moi j’aime bien le mot. Alors moi je lui ai dit à Papa que son haleine aussi elle était unilatérale, il a souri et il a dit que j’avais pas tout à fait tort avant d’aller se brosser les dents. En plus de l’haleine, il faut voir sa coupe de cheveux, la crête, après une nuit de sommeil, ça ressemble plus à grand-chose. Avant de prendre le petit déjeuner, je me prépare, puis on se retrouve sous le sabre laser de la cuisine. Moi avec mon bol de Nesquik et mes Cracottes, habillée, coiffée, lavée et lui qui se fait des grandes tartines de Roquefort. C’est pas ça qui va améliorer son haleine unilatérale. Ses pointes de cheveux qui partent dans tous les sens le font ressembler à Dragon Ball Z, c’est un personnage des dessins animés que je peux regarder maintenant. Après le petit déj, ça dépend : soit il a le temps de reprendre son apparence habituelle et il m’accompagne, soit il est pas d’attaque et il repart se coucher. Les fois où on arrive ensemble à l’école, il y a encore ce moment de flottement, les discussions qui cessent, les gens qui s’écartent et les regards qui s’attardent, surtout sur sa coupe de cheveux.
Au début, les copines elles m’ont pas lâchée, elles voulaient tout savoir, pourquoi mon papa il mettait des jupes à carreaux ? Et pourquoi il avait plein de trucs dessinés partout sur le corps ? Et pourquoi il avait les cheveux roses ? Je les ai prises une par une et je leur ai expliqué :
— Tu vois Karine, mon Papa il a des trucs dessinés partout un peu comme ta maman avec sa fée clochette pourrie sur l’épaule et son dauphin qui ressemble à une truite morte sur la cheville.
— Toi, Roxanne, t’as vu la couleur des cheveux de ta grand-mère ? Ils sont bleus fluo, quand elle t’accompagne on dirait un gyrophare de voiture de police.
À Betty, je lui ai dit que mon papa il mettait peut être des jupes, mais que les siennes elles laissaient pas voir sa culotte, pas comme celles de sa mère quand elle se penche. Y en a peut-être encore une ou deux qui avaient des questions à poser sur les trucs que mon papa il a de plantés un peu partout sur le visage mais elles ont dû tourner leurs langues sept mille fois dans leur bouche et puis se rappeler combien de personnes dans leurs familles avaient des trucs plantés dans les oreilles, les narines ou les lèvres.
Heureusement, j’ai une super copine : Anna. Elle sait tout sur tout ! Les trucs qu’on se plante sur le visage, elle m’a dit que ça s’appelait des piercings, elle m’a même dit que les garçons ils s’en mettaient au bout du zizi et les filles au bout des nichons. Si ça fait pas trop mal et si j’ai des nichons plus tard, j’en mettrais. Anna, elle est pas comme les autres, elle trouve que mon papa il est class. C’est elle qui m’a dit pour la première fois que c’était un Punk. J’hallucine ! Mon papa est un Punk et il a fallu que j’aie huit ans pour apprendre ça ! Anna, elle est catégorique, elle le sait parce qu’elle l’a vu sur l’internet quand ses parents sont pas là. Elle m’a dit que je pourrai venir chez elle et qu’on pourra voir d’autres Punks et aussi des piercings sur des zizis. Je me demande si Papoute et Mamoute ils m’ont pas caché des choses pendant toutes les années passées avec eux ?
Pendant les cours, la maîtresse qui est très gentille est toujours étonnée quand je donne les bonnes réponses. Elle me félicite dix fois plus que les autres quand j’ai tout juste et puis quand elle me parle, elle prend un air désolé et détache bien toutes les syllabes. Anna elle a une explication, elle dit que c’est parce que la maîtresse elle croit que mon papa est droguiste, à cause que tous les Punks sont aussi des droguistes donc, elle croit que je suis attardée. Il faudra que j’en parle à Papa de ces histoires de droguiste, ça fait plusieurs fois que ça revient dans les discussions.
Dans la cour, maintenant que j’ai fait les mises au point sur mon papa et surtout depuis que je suis copine avec Anna, les autres filles elles sont super jalouses. Elles aimeraient peut-être que leur papa il vienne les chercher avec un kilt à carreaux plutôt qu’avec un survêtement de l’OM, et puis comme Anna c’est une des seules qui a l’internet, elle sait toujours plein de choses que les autres elles savent pas. Comme elle les dit qu’à moi, on est les reines de la récré et on se la pète.
Anna elle m’a appris à échanger des infos contre des petits suisses à la cantine, des fois on arrive à en avoir quatre chacune, c’est vachement bon avec plein de sucre dessus. Anna elle m’a dit un secret : les nouvelles qu’elle me donne pour échanger des petits suisses avec les autres filles, des fois elles sont même pas vraies, c’est parce que ses parents ils ont pas voulu qu’elle fasse l’internet et alors elle est obligée d’inventer des trucs pour pas perdre sa réputation. Elle est vachement forte Anna, moi tous ses trucs j’y crois toujours. Au départ, c’est pas pour faire des mensonges, mais comme tous les scoops que les autres filles veulent savoir c’est toujours sur des histoires de zizi, ça m’étonnerait qu’elles aillent se plaindre à leurs parents si nos infos c’est du bidon. Gwenaëlle qui est une grosse quiche en plus d’être fan de Patrick Bruel, on lui a dit qu’il avait le zizi en tire-bouchon, comme la queue d’un cochon et que c’était parce qu’il était juif. Elle a été contrariée au début, mais elle a quand même été l’écouter chanter quand il est passé au zénith.
Après l’école, je rentre toute seule, avant j’avais pas le droit à cause des déséquilibrés qu’ils montrent des fois aux informations de TF1, et qui faisaient peur à Papoute et Mamoute. Mamoute disait tout le temps : « On sait jamais » et Papoute répondait toujours : « Ça c’est sûr ». Alors ils étaient devant l’école à partir de quatre heures pour être sûrs de pas me louper. Après, ils se mettaient chacun d’un côté et me ramenaient à la maison sans me lâcher les mains. Papa il a l’air de s’en foutre des déséquilibrés, il m’a donné une clef rien qu’à moi et je rentre toute seule à la maison et même que des fois, s’il est pas là, je fais mes devoirs sans que personne me demande rien !

Le prénom
J’allais oublier de vous raconter le truc avec mon prénom. Normalement, on en a un seul que tout le monde utilise ; moi un beau jour j’ai appris que j’en avais deux ! Celui qui me sert depuis pas mal de temps, c’est Louise. Papoute et Mamoute, ils m’ont toujours appelée comme ça, ils m’ont même appris à l’écrire quand j’étais toute petite. Et puis à partir du moment où Papa a réapparu dans ma vie, j’ai appris que je m’appelais aussi Poly. J’ai été super perturbée, parce que Papoute et Mamoute ils voulaient pas entendre parler de Poly, et puis il y a eu le pow-wow. C’est là qu’ils ont négocié pour mon prénom et c’est encore Papa qui a gagné. Les grandes personnes sont tombées d’accord sur mon prénom. Quand j’étais petite, pour moi, les gens qui tombaient d’accord ils se cassaient la figure, mais heureusement c’est pas comme ça que ça ce passe, sinon Papoute et Mamoute ils seraient tout cabossés parce qu’ils sont plus très solides à leurs âges, mais là je m’égare, il faut que je revienne à cette histoire de prénom. Papa y m’a raconté qu’une fois avec ma maman, ils avaient vu un concert et que c’était vachement bien et que la chanteuse elle s’appelait Poly Styrène et comme j’étais déjà dans le ventre de ma maman, c’est ce jour qu’ils avaient décidé de mon prénom. Au début, quand on m’appelait Poly, je répondais pas toujours et puis petit à petit je m’y suis habituée et maintenant je changerais pour rien au monde. Je me dis que c’est la seule chose qu’il me reste de ce que ma maman m’a donné. Quand je retourne voir Papoute et mamoute, je fais exprès de pas répondre quand ils m’appellent Louise. C’est pas très gentil, et je vois bien que ça leur fait de la peine, mais je me dis aussi que c’est bien fait pour eux, y z’avaient qu’à pas commencer !

Le Droguisme
Des fois, Papa il m’inquiète. Quand il rentre il se tape partout, il marche pas très droit et il a un regard bizarre. Alors quand je lui demande si ça va, il me répond en rigolant et je comprends pas toujours les réponses. J’en ai parlé à Anna qui sait tout, elle m’a dit que mon papa était sûrement un drogué et elle m’a expliqué que déjà on disait pas faire du droguisme, mais se droguer et que le droguiste, c’est celui qui vend la drogue et pas celui qui la prend. Je suis pas sûre d’avoir tout bien compris mais je trouve que « faire du droguisme » c’est plus rigolo. Alors, si je me rappelle bien ce qu’elle m’a dit, il faut savoir que les drogués, des fois ils fument du pschitt et d’autre fois ils se font des piqûres pour se faire plaisir. Je lui ai dit que moi, quand j’allais faire un vaccin chez le docteur, c’était pas très agréable ! Elle m’a traité de nouillasse et pour que je comprenne mieux elle a imité un drogué. Elle a fait semblant de se faire une piqûre puis elle s’est mise à avancer comme un zombie avec les yeux révulsés. Elle fait super bien les yeux révulsés, on voit que du blanc et ça fout limite la trouille, mais comme elle bavait et qu’en même temps elle ricanait comme une bécasse, j’ai pas eu trop peur. Quand elle a fini ses pitreries, elle m’a dit que les vaccins des drogués ils étaient super meilleurs que les nôtres et que quand t’avais commencé tu pouvais plus t’en passer. Et même que quand tu prends la drogue, juste après tu vois des éléphants roses ! Justement, le soir même, Papa est rentré super tard. Je dormais déjà, mais comme il a fait un raffut de tous les diables, je suis descendue tout doucement pour voir s'il avait pas besoin de moi. Je l’ai vu qui faisait le zombie comme Anna m’avait montré : en marchant, il visait pas très bien et il se cognait dans pas mal de trucs. Et puis ses mains, elles devaient pas lui obéir comme il faut non plus. Quand il a voulu s’ouvrir une bière, ça a fini en grosse flaque de mousse sur le tapis du salon. Il l’a pas trop mal pris parce qu’il a continué à rigoler, alors que y a des fois quand il laisse tomber quelque chose, il dit plein de gros mots. Après il a réussi à attraper une petite boîte en fer qui était cachée derrière la télé. Il m’avait toujours pas vu, je restais tout en haut de l’escalier sans bouger et je le regardais faire. Il a sorti une seringue gigantesque, un grand ruban élastique, une cuillère à dessert, un briquet et un petit sachet en plastique transparent. Après s’être assis sur le canapé, il a tout posé soigneusement devant lui. Je commençais à me douter de ce qu’il allait faire, c’est surtout la seringue dont m’avait parlé Anna qui m’a mis la puce à l’oreille. Moi je bougeais pas un sourcil, je voulais absolument savoir ce qui allait se passer. Il a commencé par mettre un petit peu de la poudre du sachet dans la petite cuillère. Je me suis dit que c’était son vaccin qu’il était en train de préparer. Il a approché la grosse bougie en forme de tête de mort que je lui ai offerte à son anniversaire puis il a allumé la mèche avec son briquet. Je me suis demandé si c’était bien nécessaire de faire une ambiance romantique pour faire le droguisme ? Il a été obligé de se lever pour rajouter un peu d’eau à sa poudre de vaccin qui était dans la petite cuillère. Quand il s’est assis de nouveau, il a attaché l’élastique très serré autour de son bras et il s’est mis à se tapoter juste au milieu du bras, là où c’est plié. Quand il a mis la petite cuillère à cuire sur la bougie, j’ai failli le rejoindre pour lui dire que c’était plus rapide de faire sa cuisine avec la gazinière et que s'il avait encore faim, j’avais pas fini les gnocchis. Je crois que j’ai bien fait de pas descendre. Il s’est mis à touiller le vaccin qui était dans la petite cuillère avec la pointe de l’aiguille. Quand ça a été cuit, il a fait remonter le vaccin du droguisme dans la seringue, il a approché la pointe bien en face de ses yeux et il a commencé à tapoter le tube en verre avec l’ongle, dans le silence de la maison ça a fait ting ! ting ! ting ! ting ! ting ! Je perdais pas une miette du spectacle, je me disais que si je voulais me droguer plus tard, il faudrait bien faire comme Papa il faisait pour être sûre de pas faire de conneries. Après il a appuyé sur le piston et il a envoyé une petite giclée du vaccin en l’air. Bravo ! C’est vraiment n’importe quoi de faire tous ces salamalecs et puis après de gaspiller et mettre du vaccin de drogue partout. Puis il s’est fait la piqûre. Il a reposé la seringue, défait l’élastique et il s’est allongé. Il est resté quelques secondes sans bouger et ensuite il a été secoué comme le chien de Madame Bouillard qui est éliptique. Tu joues tranquillement avec lui et d’un seul coup, il tombe sur le dos et on dirait qu’il a avalé un marteau-piqueur en marche. Papa s’est cambré deux ou trois fois puis il a semblé se détendre de partout. Sa tête s’est posée doucement sur le gros coussin rouge du canapé et ses longs bras maigres sont retombés, on aurait dit des tentacules de pieuvre. Comme il bougeait plus, je suis descendue de quelques marches. J’avais un peu les chocottes, et puis il y avait cette goutte de sang à l’endroit où il venait de faire la piqûre alors j’osais pas m’approcher. Je me suis mise à compter jusqu’à cent en me disant : «  À cent tu y vas », à partir de cinquante, j’ai bien ralenti, à soixante quinze, je crois que j’ai compté plusieurs fois pareil, mais comme j’avais dit au début que si j’y allais pas à cent j’étais une grosse quiche, il a bien fallu que je descende. Quand je suis arrivée tout près de lui, j’ai commencé par le toucher du bout du doigt. Il s’est rien passé, il était tiède et souple, je me suis dit que c’était plutôt bon signe et ça m’a un peu rassuré. Ensuite, j’ai soulevé une de ses paupières pour voir si, comme m’avait expliqué Anna, il avait perdu ses pupilles. Wouaoouuuhh !!! À la place, il y avait un petit éléphant rose ! Mais non, je rigole, vous croyez vraiment n’importe quoi ! Sa pupille était juste remontée sous la paupière, mais elle devait avoir fini sa journée de travail parce que je voyais bien qu’elle diffusait plus d’images ! Le cerveau de Papa devait lui aussi être en repos, plus je lui parlais et moins j’avais l’impression qu’il m’entendait. Je me suis dit qu’il allait passer la nuit sur le canapé, alors j’ai commencé à enlever ses Ranger’s. J’aurais pas dû ! Il puait des pieds, une vraie catastrophe ! Je suis allée chercher une cuvette avec de l’eau chaude, du savon, un gant et une serviette et j’ai commencé à lui laver les pieds. Quand j’ai fini, je les ai bien séchés, et j’ai remarqué que c’était plus des ongles qu’il avait aux pieds, mais des griffes de dinosaures ! Alors je suis remontée dans la salle de bain prendre la trousse de toilette que Mamoutte m’a offerte à Noël et je me suis occupée de ses griffes avec mon petit coupe-ongles. Après avoir fini, j’étais méga contente. Je l’ai couvert avec ma plus belle couverture, celle avec des dauphins dessus et je suis remontée me coucher. Le lendemain matin quand je suis descendue, il était déjà dans la cuisine, Il m’a souri tristement et il a dit : « Merci Poly » après il m’a prise dans ses bras et il m’a serrée très fort.
C’est après cette soirée que les choses ont changé, Papa rentrait souvent de plus en plus tard. Vous vous rappelez au début, je vous ai dit que des fois il était là et on aurait dit qu’il était pas là. Eh bien ça se produisait maintenant la plupart du temps. Comme on pouvait plus trop communiquer, j’essayais de me rendre utile, des fois j’épluchais des patates jusqu’aux trompercules, d’autres fois quand il avait mal à la gorge je lui faisais un cataclysme avec de l’argile. Une vraie fée du logis ! Mais j’avais beau être super sage, je me rendais bien compte qu’il était en train de s’échapper.
Un matin, quand je me suis levée, il était allongé sur le canapé. J’ai vu ses affaires du droguisme et j’ai tout de suite senti qu’il y avait un problème. On voyait bien que son corps était vide. En passant ma main sur sa joue j’ai compris qu’il était parti rejoindre Maman...
J’ai refermé le sachet qui contenait encore un peu de poudre, ramassé la seringue qui avait roulé par terre et je l’ai rangée avec ses autres affaires dans la petite boite en fer, ensuite j’ai pris la main glacée de Papa et j’ai pleuré.

PRIX

Image de Printemps 2019
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Pour poster des commentaires,
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Christophe Dessaux · il y a
On m'a conseillé votre page et je comprends pourquoi en lisant ce texte. Une belle histoire servie par une écriture efficace qui arrive à se mettre dans la peau d'une enfant de huit ans, ce qui est assez casse-gueule, mais réussi ici.
Des petits airs très agréables de "Zazie dans le métro".
Bravo.

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Hermann Sboniek · il y a
Bonjour Christophe.
"Zazie" fait partie de mes références :-)
Merci d'être passé me voir, picorez comme bon vous semble, il y en a pour tous les goûts.

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Pulcherie · il y a
Très très très bien écrit .bravo
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Hermann Sboniek · il y a
Bonjour Pulcherie.
Merci de rendre visite à ma petite Poly qui se retrouve bien seule après un court instant sous les feux de la rampe :-)

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Valhuma · il y a
Bravo ! Dans la même veine que Madame RATP... C'est toujours un plaisir de vous lire !
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Hermann Sboniek · il y a
Bonsoir Valhuma.
Merci, c'est vrai que la vision naïve d'un enfant est la même.
Merci et à bientôt.

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Gécé · il y a
Bravo, c'est magnifique, je n'ai pas de mot, juste l'envie de vous lire encore.
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Hermann Sboniek · il y a
Bonsoir Gécé.
Ne vous genez pas il n'y a que l'embarras du choix sur ma page 😊 Mille merci.

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Valérie Labrune · il y a
Félicitations Hermann! Oui, je sais, c'est seulement maintenant que je me réveille. Ne dit-on pas de garder le meilleur pour la fin? Parce que bon, mes copines Abi, Brune, Volsi, tu les excuseras, elles n'ont pas su se faire désirer et se sont trahies dès l'annonce des résultats. Les bleues! Fans de pacotille! Elles brisent tout un savoir faire.
En vrai, j'ai pas eu la notification mais tu ne le leur répèteras pas, steu plaît.

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Patricia Burny-Deleau · il y a
Félicitations !
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Hermann Sboniek · il y a
Merci Patricia 😊
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JACB · il y a
émotion à l'avoir lue, re/émotion à la relire et satisfaction de la voir ici reconnue. Bravo Hermann
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Hermann Sboniek · il y a
Il ne me reste plus qu'à vous remercier une fois de plus :-) MERCI !
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Volsi Maredda · il y a
Enfin pris le temps de le lire... Au départ je voulais surtout répondre à James et à Brune et peut-être à Abi parce que je lis rarement des textes de plus de 3mn mais bon, en fait, j'ai commencé à lire en me disant que c'était pas correct de venir juste faire la maligne ici sans même avoir lu, et après lecture, ben, je ne vais pas faire ça... je vais juste te dire Bravo ! Je ne vais pas te demander en mariage parce que Abi c'est ma copine, je ne vais pas engueuler Brune qui cherche à la coiffer au poteau parce que Brune elle fête ses 9 ans aujourd'hui alors je l'engueulerai demain et je ne vais même pas rappeler à James que sa groupie : c'est moi, il n'a qu'à pas se préoccuper aussi des autres ! Et je reviendrai éventuellement pour dire des conneries plus tard :)
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Brune Hilde · il y a
Toi tu as de la chance que je sois sous l'eau!😁😁
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James Wouaal · il y a
Féloch mec ! Mais je te serais reconnaissant de bien vouloir cesser de chercher à me piquer toutes mes groupies. T'façon brune est sous ma tutelle et j'ai déjà promis Abi en mariage à un de mes voisins affectivement nécessiteux.
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Hermann Sboniek · il y a
Bonjour James.
Bravo à toi aussi 😊.
Je ne suis pas responsable des ravage que mon charme naturel provoque ... Je suis obligé de vivre avec ce handicap depuis ma plus tendre enfance et je ne te cache pas que ce n'est pas toujours facile.
Ne soit pas trop dur avec Brune, Abi et les autres, elles n'ont pas le choix ...
Bien à toi
😊

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James Wouaal · il y a
Je me demande quand même si ce n'est pas précisément parce que je ne suis pas assez "dur" avec elles qu'elles en viennent à se tourner vers toi... Enfin je me comprends.
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Brune Hilde · il y a
Je suis vraiment contente pour vous Hermann. Surtout que c'est bien mérité. Félicitations!
C'est parce que vous êtes mon préféré avec James, mais chuuuut, n'ébruitez pas l'info.
😉

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Hermann Sboniek · il y a
Bonjour Brune.
Merci beaucoup, je suis très touché.
Vous allez devoir partager vos préférés avec Abi. Vous ne l'ignorez sans doute pas, elle a une longueur d'avance car elle a déjà fait officiellement sa demande en mariage.
J'attends de connaître le montant de sa dot avant d'accepter sa proposition 😊

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Brune Hilde · il y a
Oui mais demain elle vient a mon anniv que j'organise auprès d'un profond étang. 😁
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Volsi Maredda · il y a
Ah... on me dit qu'il n'y a plus d'étang, finalement, Brune, c'est ballot :))
En plus, vu que vous êtes super occupées toutes les deux à ton anniversaire, j'ai une belle marge de manœuvre !

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