Polar fumeux

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Troisième oinj de la matinée, accompagné par un café aussi reu-noi qu’un migrant du Sahel, p’tit-dej’ liquide et psychotrope, le meilleur début pour une journée que j’espère productive. J’effrite l’inspiration aux relents de procrastination, je m’échauffe avant de jongler avec les mots comme d’autres domptent les fauves. Mais les mots, wallah, pour l’instant c’est walou... alors, face à l’angoisse de la page blanche, t’as vu, j’enchaine les deux-feuilles.

Pourtant j’ai deux idées de titres bien putaclick. "Le crash d’un avion peut-il faire s’effondrer des tours de béton ?", et "Files un gun à un scar-la, il te fumera comme Benalla". Je suis peut-être plus doué pour le marketing que pour la littérature ?

La vie de moi, c’est pas comme si j’avais pas à juste regarder par la fenêtre pour trouver l’inspiration. Cette té-ci, c’est la Cour des Miracles, tu veux du polar, re-fré, mais t’as qu’à te baisser pour en trouver. Regarde-les, ces Quasimodos sapés en survet’ Tacchini, Air Max et casquette d’une team NBA qu’ils ont jamais vu jouer, prêts à sonner les cloches de la cathédrale si une patrouille de poulets s’égare et passe trop près du square. Chabe-les, ces boloss, rendus bossus par l’inaction, à battre le pavé et faire le guet pour le dealer du quartier. Les fatmas en niqab les calculent même plus, sur le chemin du Franprix, tellement ils font partie du paysage. A force de faire du sur-place dans la life, ils sont devenus des gargouilles. Et ils traînent leur Notre-Dame-de-Paritude sur un perron d’immeuble tagué de slogans salafistes que la plupart des cousins ne sont même pas capables de déchiffrer.

Mon probleme, c’est pas que j’ai pas des choses à dire. Je te le chante, moi, le béton maquillé à la bombe aérosol comme une pute pré-pubère débarquée en loucedé d’Europe de l’Est. Je te le psalmodie comme un muezzin, même, si tu trouves ça plus Charlie, mon zhetrab. Les règlements de compte à la petite semaine. La violence tellement banale qu’elle semble tatouée sur le tarmac. Les cages d’escalier qui puent le teushi bourbeux et l’intégration ratée.

Que puis-je raconter de plus glauque que ce qui m’entoure au quotidien ? En fait, c’est ça, le plus tragique. J’ai l’imagination anesthésiée par cette sordide réalité qui me colle à la peau comme des restes de crotte au cul d’un caniche. En vrai, dans le quartier, tous les polars finissent mal et moi, pour me changer les idées, je veux du happy-end. Ici, la cavalerie arrive toujours en retard. Quand elle arrive.

Sérieux, comment tu veux que je te fasse un bon polar avec les shtars qu’on se coltine ? J’te pondrais bien un Gabin en paltoc qui dégaine des phrases chocs. Ou un Lino à la che-tron taillée à la machette qui colle des mandales à décorner les veufs. Mais les keufs qui ont voulu se prendre pour l’Inspecteur Harry, les caïds les ont mis en PLS fissa. Ces pauvres noobs qui voulaient rouler des mécaniques, alors qu’ils avaient encore l’arrière-goût du lait maternel en bouche... Ici c’est pas les lois qui font les racailles, c’est les racailles qui font la loi. Et ce cancer de Collomb qui fait fermer le commissariat local, histoire de recentrer les priorités des collectivités locales ou une autre connerie comme-aç. Langue de bois... wesh poto, dis plutot “langue de pute” !

Je me véner tout seul sur mon canap’ en mode “Bonjour Tristesse”. Vas-y, fume un peu, pélo, ça va te calmer. Les yeufs en L, la pe-clo éventrée. Rien que de commencer le rituel, et déjà j’explose de zénitude. Reste plus qu’à essayer de se remettre au boulot, maintenant. Entre deux taffes, je cherche l’accroche. La pierre angulaire de tout chef d’oeuvre, c’est l’incipit. Je commence à parodier des oeuvres célèbres, histoire de remplir un peu cette page blanche. Je rature direct, mais ça conjure le sort, on va dire, alors on s’en balek. Flaubert : “C’était à la Cité des Astronautes, faubourg de Saint-Denis, dans les caves à tournantes de la Tour Buzz Aldrin”. Virgile : “Je chante les condés et le ghetto”. Tolstoï : “Toutes les familles heureuses se ressemblent. Les familles de la cité sont malheureuses chacune à leur façon.” Dickens : “C’était la meilleure des époques pour ces sangsues de rupins qui se gavent à la tétine flétrie du Cac 40. C’était la pire des époques pour nous autres, pauvres galériens abonnés au RSA et aux visites infructueuses à Pôle Emploi.” Proust : “Longtemps, je me suis couché à point d’heure”.

Je froisse la page et je jette la boulette sur le sol, à la zeub. Je rangerai plus tard, tu m’as pris pour Cendrillon ou quoi ? D’ailleurs, en parlant de boulettes et de cendrier, il est temps que je fasse péter deux nouvelles rizla. Il va pas s’écrire tout seul, ce polar...
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