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Point of no Return - Chapitre 7 (Part. 2/2)

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Dimanche 23 novembre - 20h14 (2/2)


« Merci ! » lançai-je avant de me faufiler vite fait dans le hall d'entrée.

Ca y est. J'y étais.

Il n'y avait désormais plus que trois étages et une porte qui me séparaient d'une étreinte de Julie. Du moins, c'est ce que prévoyait mon scénario.

Je longeai l'étroit couloir qui suivait le hall d'entrée et qui menait à une rampe d'escalier circulaire. Je commençai à monter les vieilles marches en bois, qui se mirent à craquer sous mon poids, qui n'avait pourtant rien d'excessif - je n'avais jamais permis à ma balance d'atteindre les cinquante-huit kilos.

J'atteignis en moins de deux le premier palier qui se composait de deux appartements se faisant face et distant, à vue de nez, de quatre mètres. Des paillassons flanqués d'originaux « Welcome » jonchaient sur le sol carrelé devant les deux portes en bois. Je remarquai que toutes deux étaient parées d'étiquettes dorées, rectangulaires portant le nom des locataires - ou des propriétaires -, mais aucune trace d'un quelconque système de sonnette.

J'entamai la montée du deuxième étage lorsqu'un loquet de porte se déverrouilla un étage, ou peut-être plus, au-dessus de moi. Je ralentis ma progression. Une porte s'entrouvrit, sans vigueur, émettant un long couinement qui résonna dans la cage d'escaliers. Puis, ce fut le silence quasi absolu, à part ces frottements - il y en eut deux - contre le sol, causés par des pas que l'on traînait. Mais ce fut tout. On avait ouvert la porte, mais personne ne sortait. On semblait attendre. Plus je progressais, plus je percevais un râle lent et à peine audible, comme si la personne qui avait ouvert sa porte souffrait d'insuffisance respiratoire.

C'est alors que je compris.

C'était Mamie. Ca ne pouvait être qu'elle.

Les yeux levés vers l'étage du dessus, je continuai de monter les escaliers qui craquaient toujours autant sous mes pas. Je n'avais pas encore atteint le deuxième palier que je découvris enfin une porte entrouverte. Celle de l'appartement de gauche. Une tête dépassait de l'entrebâillement.

Mamie était bien une vieille dame, aux cheveux gris et bouclés, au visage sillonné de rides, avec une paire de lunettes carrées vissées sur le nez, la mine sévère, ses lèvres formant un U inversé. Elle scrutait mon arrivée. Non, en fait, j'avais l'impression qu'elle me scannait du regard. Arrivé à l'étage, je l'avais dévisagée un bref instant - lui adressant au passage un petit sourire, furtif, qui me parut un brin dédaigneux - et j'avais vu ses petits yeux noirs qui me parcouraient de la tête aux pieds. Elle ne devait reconnaître en moi aucun de ses petits-enfants.

Ou peut-être que si.

Je passai devant elle sans m'arrêter et rejoignis enfin le troisième étage où je me plantai devant la porte de l'appartement de droite, celle dont la petite étiquette dorée criait JULIE SHEPARD en lettres capitales. Je restai un moment immobile devant sa porte - qui n'avait, comme attendu, pas de système de sonnerie -, à fixer son nom sur l'étiquette.

JULIE SHEPARD.

Elle était là, à quelques centimètres de moi, juste derrière cette porte. Mes mains devinrent moites, ma respiration à nouveau plus rapide.

« C'est à vous, Simon ! » m'aurait lancé Cornelia Vaughn, vingt-cinq ans plus tôt, dans un soupir de lassitude.

Je m'avançai encore d'un pas, serrai mon poing droit et le brandis, prêt à marteler la porte de Julie. J'expirai une dernière fois mon stress et frappai trois coups énergiques contre sa porte.

Je fis un pas de retrait, vérifiai que le col de mon imperméable était convenablement replié et réajustai une dernière fois mes lunettes. Pendant que je patientais que Julie daigne m'ouvrir, je perçus Mamie refermer sa porte du deuxième en baragouinant tout bas - sans doute une insulte à mon encontre. Le claquement de sa porte résonna à nouveau dans la cage d'escalier puis le calme reprit ses droits. Seuls des cris d'enfants et le volume exagéré d'un poste de télévision émanaient, en sourdine, de quelques appartements. Je les saisissais de la même manière que je ressentais les sons lorsque je mettais la tête sous l'eau dans ma baignoire, chose que j'adorais faire. J'avais l'impression à chaque fois d'accéder à un nouvel univers où tout était en suspension, où tout était moins violent. Un univers où régnaient les sons molletonnés, qui vous caressent comme des flocons de neige et ne vous claquent pas comme de grosses gouttes de pluie.

L'appartement de Julie ne se soumettaient pas aux lois de cet univers. Il demeurait strictement silencieux, réduisant encore mon espoir d'une étreinte imminente, si tant est qu'il dût y en avoir une.

Je réitérai mes trois coups contre sa porte. La raison me susurrait qu'elle n'était pas chez elle, mais je ne pouvais me résoudre à l'écouter, bien qu'elle m'eut envoyé des signaux plutôt évidents. Le fait que Julie ne réponde déjà pas à l'interphone en avait été un. Elle n'était pas là. Point barre. Je n'avais plus qu'à tourner les talons et retrouver les angoisses de ma solitude, seul dans mon seize mètres carrés.

Pourtant, j'étais si près d'elle, là, à quelques centimètres de son univers. Je voulais tellement être au plus près d'elle. De ma main droite j'effleurai la porte en bois, puis j'y collai mon oreille. Je voulais percevoir quelque chose de son appartement, un rire, un craquement, une sonnerie, peu importe quoi, mais je voulais ressentir quelque chose qui émane de son univers. J'appuyai avec plus d'intensité mon oreille contre sa porte, comme si j'allais distinguer plus clairement des sons qui n'existaient pas aujourd'hui.

Car il n'y avait rien : aucun rire, aucun craquement, aucune sonnerie, aucun miaulement - je ne sais pas pourquoi, je l'imaginais bien vivant avec un chat.

L'oreille toujours collée au niveau de l'étiquette dorée à son nom, je fis glisser ma main gauche vers la poignée métallique de sa porte et je tentai de l'abaisser.

« T'espères quand même pas que la porte va s'ouvrir ? »

Je me mis à exercer une pression timide sur la poignée, mais la porte ne bougea pas. Je voulus y mettre plus de conviction quand le verrou de l'appartement d'en face claqua avec une vivacité si inattendue que je sursautai. La porte couina et une femme blonde d'une trentaine d'années, petite et trapue, apparut dans l'entrebâillement. Elle me dévisagea, se demandant ce qu'était en train de foutre un connard de mon espèce plaqué contre la porte de l'appartement de sa voisine de palier.

Pris au dépourvu, je relâchai l'étreinte qu'exerçait ma main sur la poignée tout en essayant de rester le plus calme possible devant la femme. Je lui adressai un sourire embarrassé.

« Je... je crois qu'il y a personne ! » bégayai-je.

Elle me fixa d'un air méfiant.

« Elle est partie pour le week-end. » lança-t-elle sans cligner des yeux, d'un ton glacial de gardienne de prison.

Et merde. Tout ce courage, toute cette prise de risques n'avait servi à rien.

« Vous êtes qui ? » demanda-t-elle toujours sans détourner le regard.

Elle commençait à me mettre mal à l'aise. Sa façon de me fixer, le ton qu'elle employait, je l'imaginais déjà me sautant à la gorge et me tabassant comme l'hystérique de la veille, si j'avais eu le malheur de lui donner une réponse qui ne lui convenait pas. Mais je n'avais aucune envie de lui laisser mon nom, bien que je considérais clairement que les trente kilos qu'elle devait faire en plus me condamneraient à une nouvelle humiliation si elle devait péter un câble et se jeter sur moi.

« Je... je suis un ami ! bafouillai-je. Je pensais qu'elle serait rentrée à cette heure-ci.
- Fallait l'appeler. » rétorqua-t-elle sèchement.

« Mais ta gueule, sale conne ! Juste, ta GUEULE !!»

« Vous voulez que je lui laisse un message ?
- Non, je... Je... »

Ce que je voulais, c'était l'attendre pour la voir. Mais cette pétasse aurait été capable d'appeler les flics si j'avais eu l'audace de m'asseoir sur les marches d'escalier et d'attendre le retour de Julie. J'étais un mec dangereux, ou du moins très louche, à ses yeux.

« Je repasserai demain. Rien d'important. » conclus-je en lui balançant un sourire hypocrite.

On resta un instant tous les deux à se dévisager, sans bouger, moi encore une esquisse de sourire au coin des lèvres, elle, le regard soupçonneux. Elle attendait que je m'en aille. Elle n'allait pas bouger de l'encadrement de sa porte tant que je n'aurais pas fait mine de partir.

Je m'imaginais alors sortir de mon imperméable mon Smith & Wesson et le pointer dans sa direction. Je lui demanderais de regagner son appart, où je la suivrais. Une fois à l'intérieur, je refermerais sa porte avant de lui tirer une balle dans la tête, afin que la détonation résonne le moins possible dans la cage d'escalier.

Mais je n'avais pas mon flingue.

Je me résolus à descendre l'escalier circulaire, suivi de près par la petite grosse. Je me retournai un instant, juste le temps de me rendre compte qu'elle m'escortait toujours, ne me lâchant pas du regard.

Je rejoignis l'extérieur de l'immeuble. Comme je l'avais pressenti, le soleil commençait à percer la couverture nuageuse et la pluie avait cessé.

Je me retournai une dernière fois vers l'entrée de l'immeuble de Julie. Bras croisés, la matonne s'y dressait, toujours aussi stoïque, tel un panneau Danger - Entrée interdite, les clignotements en moins.

Je lâchai l'affaire.

Un jour, je lui ferai la peau à elle aussi. Et à la folle dingue du lavomatic.

Faudra peut-être que je songe à acheter plus de balles pour mon flingue.




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Odile Duchamp Labbé · il y a
très réaliste cette dernière réplique
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Doria Lescure · il y a
et la liste des victimes potentielles s'allonge.....
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Jacqueline Milhaud · il y a
On attend le prochain épisode !
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Charles Dubruel · il y a
j'aime votre histoire et j'ai hâte de savoir comment vous allez la terminer
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Paul Thery · il y a
Avez-vous une idée précise de la façon dont tout ça va finir, ou improvisez-vous selon l'humeur du moment ? En tout cas, l'impression d'un tout maitrisé domine.
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Philippe Jacquier · il y a
Bonjour ! Non, non rassurez-vous (ou pas), je sais comment se termine l'histoire... ;-)
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Flore · il y a
Une obsession ce flingue....peut-être encore plus forte que celle pour Julie.....
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Lolanou · il y a
Le croque-mort va avoir des clients ! ;-)
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Marcal Marcal · il y a
T'as raison, faut la flinguer la petite grosse !!! Et la vieille aussi tant qu'à faire ! Et tous ceux qui se trouvent sur ton chemin et qui t'empêchent de retrouver Julie. Non mais ! MDR !
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Proton40 · il y a
Encore une nouvelle dense pour Simon sans son "Tu tues"... Vivement la suite !
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Viviane Fournier · il y a
toutes ces femmes, tous ces étages , toutes ces envies de tuer ..oh la la ..allez la suite ....au travail et bravo !

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