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Point of no Return - Chapitre 5 (Part. 1/2)

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Normanbates83

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Samedi 22 novembre – 23h17 (1/2)


Je souffre.

Physiquement.

Le genre de sensation que je n'avais plus connue depuis la fameuse époque où je côtoyais Jeffrey Bennett.

Je me souviens que parfois, lui et sa clique me prenaient un peu à l'écart, le matin, avant le début des cours, généralement quand il faisait beau, et me tabassaient - gratuitement, pour le plaisir - à coups de pieds dans le ventre, de façon à ce que ça ne se remarque pas pendant les cours. Je me souviens du sourire sur leurs visages quand ils se défoulaient sur moi. Je me souviens de leurs rires de débiles, de la façon qu'ils avaient de se congratuler, après le spectacle, quand ils avaient décidé que j'en avais assez pris.

Je m'étais surpris une fois à demander à Jeffrey ce que je lui avais fait, pourquoi il me passait à tabac avec ses amis. Il s'était fendu d'un sourire.

« Parce que t'as pas d'couilles. T'es qu'une gonzesse. Et c'est ce qui doit arriver aux mecs qui ont pas d'couilles. »

C'est ce qui doit arriver aux mecs qui ont pas de couilles. Je me souviens de cette notion de « devoir ». Du coup, ça ne m'avait que moyennement surpris d'apprendre, quelques années plus tard, qu'il avait eu des problèmes avec la justice pour des actes homophobes. La justice ne devait pas avoir la même définition du « devoir » que Jeffrey.

Sauf qu'il n'y avait pas de justice à l'époque pour réprimander ce connard.

C'était de ma faute. A chaque fois qu'ils me frappaient, je n'avais pas les couilles de les dénoncer, que ce soit à un prof, au directeur ou même à ma mère. Je crois que j'avais peur des représailles. Car une fois que j'étais dans l'enceinte de l'école, je n'avais plus personne pour me protéger. J'étais seul. Du coup, Jeffrey avait peut-être raison. Je n'avais pas de couilles. Et les coups que je prenais, eh bien je les méritais sans doute, finalement.

Ce soir, j'ai la même douleur au ventre que lorsque je prenais les coups que je devais prendre à l'époque.

Je me suis pris quelques médocs pour atténuer la douleur.

Mais j'ai mal.


D'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours détesté les lavomatics. Et celui qui se trouvait à deux pas de chez moi ne dérogeait pas à la règle.

Il y avait le lieu d'abord.

Petit local sans âme ni décoration - si ce n'est les panneaux informant les précautions d'usage pour les machines et les tarifs -, où s'alignaient une dizaine de lave-linge paraissant tous d'un autre temps. Deux petites rangées de bancs, à moitié esquintés de part et d'autre, partageaient le local en deux. Les murs blancs, enfin, plutôt beiges avec le temps, ainsi que les néons avec leur lumière blanchâtre rendaient l'endroit presque lugubre, d'autant plus si on y passait le soir. Le sol, un carrelage qui avait dû être blanc lui aussi à une époque, était le plus souvent sale et poisseux.

Il y avait la notion de temps ensuite.

Le temps qui semblait s'arrêter dès qu'on passait le pas de la porte de ce local pourri. J'avais beau n'avoir qu'une machine à lancer, le temps me paraissait long, assis comme un con, à attendre que le programme se termine.

Assis comme un con, à regarder je ne sais combien de fois les tarifs - je les connaissais par coeur, à force - affichés sur un des murs, à regarder un à un les lave-linge pour bien constater qu'ils étaient tous identiques.

Assis comme un con, à tourner la tête vers la porte d'entrée dès que les clochettes tintaient, histoire d'avoir quelque chose à faire.

Debout comme un con, à la vitrine du lavomatic à regarder passer les véhicules à l'extérieur. A fixer les feux de signalisation passant sans discontinuer du rouge au vert et du vert au rouge.

Debout ou assis comme un con, à mâchouiller l'intérieur de mes joues en prenant un air pensif, à bâiller je ne sais combien de fois.

Oui, parce qu'il fallait, il valait mieux en tous cas, attendre sur place que le programme se termine. C'était un des conseils qui était affiché au mur et que je m'étais permis de ne pas suivre.

Une fois.

J'avais eu le malheur, juste une fois, de lancer une machine et de m'en aller faire des courses. Quand j'étais revenu, mon linge avait été sorti de la machine et jonchait par terre, à même le sol sale, tel un vulgaire mégot de cigarette. J'étais condamné à tout recommencer.

Depuis, je reste à côté de la machine, le temps qu'il faut.

Et ça m'emmerde.

J'ai bien trouvé une occupation - la lecture - pour que le temps paraisse moins long, n'empêche que ce passage hebdomadaire obligé me faisait chier au plus haut point.

Je me retrouvais donc, en fin de matinée, assis, seul dans le lavomatic, à lire un bouquin - Rage, de Stephen King, excellent livre au passage, sur un gars qui pète un câble - patientant bien docilement que mon linge soit plus blanc que blanc, comme me le promettait ma lessive.

Il était rare de se retrouver seul dans ce lavomatic. Il n'y avait que deux boutiques du genre sur tout le boulevard et le nombre de personnes n'ayant pas de lave-linge chez eux était plus important que ce que l'on pouvait croire. Mais à vrai dire, ça ne me déplaisait pas. Je pouvais lire tranquillement mon bouquin sans être dérangé par des conversations de vieilles connes aigries, se plaignant de leur petit copain ou mari qui ne les aidaient pas dans les tâches ménagères.

Pourtant, bien qu'il n'y eût que le ronron du lave-linge comme bruit de fond, je n'étais pas totalement concentré sur ce que je lisais.

Je pensais à Julie. Je pensais à ce que j'allais pouvoir lui dire, quand j'arriverais chez elle, dans l'après-midi.

J'avais déjà passé la nuit à cogiter dessus, mais je n'arrivais pas à trouver les mots que je lui sortirais. A l'inverse, j'avais déjà imaginé ceux qu'elle aurait pu avoir, en me voyant sur le pas de sa porte.

« J'espérais que tu viennes, aurait-elle pu me souffler en se mordillant la lèvre, dans un sourire. »

Elle m'aurait fait entrer et après... Après, tout aurait été possible.

Ça m'excitait.

Je l'étais tellement que dès que je m'étais levé ce matin, je savais ce que j'allais porter. Elle ne me connaissait que dans mon costume cravate un peu coincé, je voulais lui prouver que je pouvais aussi être quelqu'un de décontracté.

Mon jean délavé et mon sweat à capuche allaient y contribuer.

Je me rendis compte que je rêvassais lorsque la sonnerie du lave-linge me sortit de ma torpeur.

Alors que je m'apprêtais à sortir mon linge de la machine, les clochettes au-dessus de la porte d'entrée du lavomatic tintèrent. Je me retournais et vit une jeune femme entrer, un sac de courses à la main, débordant de linge assurément sale.

Elle était vêtue d'un jean, qu'un long manteau bleu marine recouvrait jusqu'aux genoux. Je lui donnais dans les vingt ans, mince, blonde, jolie petite bouche fine, des yeux marrons, petites boucles d'oreilles discrètes. Elle avait également des écouteurs vissés dans les oreilles et je pouvais vaguement entendre la musique qu'elle écoutait. Mais impossible de reconnaître le morceau.

Pendant un instant, j'ai eu une sensation bizarre. L'impression que son visage me disait quelque chose, que je la connaissais.

Elle vint poser ses affaires à trois machines de moi.

J'avais hésité à lui dire bonjour, mais comme elle paraissait dans son monde, je me ravisais.

Je retournai à mes affaires et me mis à sortir mon linge pour le balancer dans le sac de courses qui m'avait servi pour l'amener ici. Tout en récupérant mes caleçons, chaussettes et autres chemises, j'entendais la jeune femme fredonner discrètement. Elle était vraiment dans son monde. Tout ce qu'il y avait autour d'elle semblait ne pas exister. Je semblais ne pas être là.

Elle s'éloigna après avoir ouvert le tambour de la machine. Je la suivis du regard. Elle s'en était allée à l'autre bout de la pièce, là où se trouvaient les différentes lessives et adoucissants.

Tout en terminant de sortir mon linge, je ne pus m'empêcher de voir, sur le dessus de la pile de linge de la jeune femme, un magnifique string rouge assorti à un soutien-gorge de la même couleur. C'était de la lingerie fine, en dentelle, très sexy.

En fixant les sous-vêtements du regard, je m'imaginais comment aurait pu finir cette journée.

Je serais chez Julie, on aurait bu un peu, on serait bien. Des bouteilles d'alcool vides traîneraient sur la petite table basse du salon et Julie aurait mis de la musique, histoire de détendre encore davantage l'atmosphère. Je serais allongé sur son canapé - elle devait sûrement en avoir un - avec mon caleçon pour tout vêtement, et elle serait à califourchon sur moi, simplement vêtue de cette lingerie fine, rouge, sexy. Mes mains glisseraient lentement sur sa peau douce et bronzée. Ses mains en feraient de même sur mon torse. Puis je me redresserais et l'embrasserais dans le cou avant que mes lèvres ne soient lentement attirées vers ses seins. Son parfum m'enivrerait. Je passerais mes mains sur son soutien-gorge, caresserais sa poitrine en découvrant la finesse de la lingerie, avant de dégrafer délicatement son soutien-gorge.

Je n'avais encore jamais dégrafé de soutien-gorge. Je m'étais pourtant toujours dit qu'il vaudrait mieux pour moi de m'entraîner avant, afin de ne pas passer pour un con le moment venu. Mais comment faire ? Je me voyais mal entrer dans un magasin et acheter un soutien-gorge.

Toujours en fixant les sous-vêtements posés sur la pile de linge de la jeune inconnue, je continuais d'imaginer Julie, maintenant à moitié nue, sur moi.

Pendant que j'embrasserais et caresserais d'une main ses petits seins parfaits, je passerais mon autre main sur son string, puis sur ses fesses. Je pouvais presque l'entendre gémir. Elle se mettrait à m'embrasser dans le cou avant de m'allonger sur son canapé. Elle continuerait de presser ses lèvres sur ma poitrine, puis celles-ci glisseraient vers mon caleçon tout en me jetant un regard sensuel.

« Non mais ça va, oui ?? gueula la jeune inconnue en revenant vers ses affaires. »

Je sortis contre mon gré de mon rêve. Je me rendis compte que j'avais toujours le regard fixé sur ses sous-vêtements. Malheureusement pour moi, je me rendis compte également que j'avais une érection.

Et que ça se voyait.

Et que la jeune femme l'avait remarquée.





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Odile Duchamp Labbé · il y a
Allez mec! il faut y aller...
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Aubry Françon · il y a
On oscille entre le glauque et l'humour caustique. Toujours aussi prenant !
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Maryse · il y a
Merci pour l'invitation !
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Paul Thery · il y a
ça tourne au "balance ton Simon" :-))
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MissFree · il y a
Ça se corse ! :-)
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Nadine Gazonneau · il y a
Vraiment excellent ! On découvre une nouvelle facette de votre personnage . Il a oublié le flingue et il est devenu un autre homme !!! Vite je vais lire la suite .
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Farida Johnson · il y a
Le pauvre! On s'attache vraiment à votre personnage.
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Gladys · il y a
Où voulez-vous nous emmener, maintenant le sexe débarque et là, c'est un autre bouquin qui démarre, il peut balancer son flingue. Nous attendons la bête à deux dos avec Julie
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Utilisateur désactivé · il y a
Quel homme , quel homme !!
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Iqueen · il y a
C'est vraiment excellent ! Merci de me prévenir à chaque fois !
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