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Qualifié

« Si cette phrase en était une, elle finirait par un point. » Souvenons-nous donc que depuis le cours préparatoire, la phrase est bornée par une majuscule et un point. L'élève de CE2 contrainte de copier cent fois sur son cahier la phrase susmentionnée entre guillemets s'appelle Martelle Entête. Elle porte une jupe plissée bleu marine assortie aux taches d'encre qu'elle a aux doigts et se fait les dents sur un stylo à plume en plastique alimentaire. En proie à une vive hésitation, son mordillage s'intensifie, elle se crispe, incapable de résoudre le dilemme. Ce point final est au centre de son tracas. Bien sûr, elle est punie pour cet oubli, qui lui a valu la note de quatre sur dix à la dernière dictée, mais l'idée de cette phrase lui paraît impossible. Le maître sait qu'elle n'a toujours rien écrit, il l'observe de temps à autre, tandis que ses cinq camarades soumis au même châtiment s'activent, espérant en vain terminer avant l'heure de la récréation. Elle n'arrive pas à se résoudre à copier bêtement ; elle est insensée, cette phrase qui en est une sans l'être. Mais la règle, c'est la règle, majuscule, point, rien à discuter. Mais si la phrase dit elle-même qu'elle n'en est pas une, mais que si elle en était une, elle finirait par un point, le point devient alors incongru, parasite, ce caractère minimal devient un danger pour la phrase, un virus, une tumeur, un cancer, son propre anéantissement.

Rien de tout cela n'effleure Bartaba Ducoin, qui quant à lui porte des ongles sales et du velours rustiné aux genoux. Abonné au zéro, il est devenu le champion de la puno, avec un palmarès aussi pléthorique que véloce, car heureusement pour lui le soin n'entre pas en compte dans la réception du dû des sanctionnés. Plus il écrit vite, plus il renifle fort, quelquefois s'essuie dans sa manche de Spiderman pour ne pas perdre de temps. Il a déjà dépassé la cinquantième, Martelle n'a toujours rien écrit. La confusion la gagne, elle commence à craindre le courroux de Monsieur Gugusse, dont les humeurs sont généralement soumises aux phases de la Lune. Elle sent le piège, tourne autour, faut-il, faut-il pas, retourne les mots dans tous les sens sans en trouver aucun, se résigne, puis se retient, se demande quelle intention se cache derrière ces yeux d'une impassible malice.

Les autres lisent silencieusement le chapitre trois de Mon Ami Frédéric. A force de la voir se tortiller d'indécision sur sa chaise, on la croit sur le point de mouiller sa culotte, on se met à chuchoter « ssssss... » de proche en proche, dans la classe. Trois violents coups de brosse sur le bureau mettent rapidement fin au murmure. Martelle étouffe, rougit, puis pâlit, puis rougit encore. Elle sait que cette phrase ne peut exister, et pourtant elle est bien là, écrite blanc sur noir à la craie. Si elle connaissait l'artiste Ben, elle se dirait qu'il n'aurait pas fait mieux. Pauvre petite ! A son âge, les épaules sont trop frêles pour endosser une telle charge de non-sens, c'est là la rançon de sa précocité. Plus tard elle serait étudiante de gauche, avec sa façon de tout remettre en cause, pour l'instant sa lutte intérieure se résume à cette phrase qui contient sa propre négation. Pourquoi ne peut-elle pas faire comme les autres, libérer sa conscience de cette consigne absurde en obtempérant ? Un doute affreux la ronge, elle sent que ce sont eux qui sont dans l'erreur, que Monsieur Gugusse se joue de leur docilité. Elle l'imagine : « Alors, on copie des choses qui ne veulent rien dire ? Eh bien vous me ferez cent fois pour demain : Je réfléchis avant d'écrire. » Soudain une ombre, par dessus son épaule. Elle tressaille. Monsieur Gugusse a les mocassins du Sioux et l'agile discrétion du ninja.

— Eh bien, mademoiselle Entête, vous êtes aussi blanche que votre copie...
— ... , répond-elle, extrêmement gênée.
– Point de suspension ! Le récréatif vient après le laboratif, non pas antérieurement. On ne mérite le récréatif que lorsque le laboratif est effectif. Or je ne distingue pas une once d'effectif vous concernant. Prenez exemple sur Ducoin, qui, hormis les maculations abusives de son vestif, s'élève à la force du poignet au grade de lauréat ès punitif. Je ne me ferai pas répétitif, mais forcé de sévir, si je ne réceptionne pas vos lignes à deux heures au plus tardif. Fut-ce communicatif ?
— ...
Monsieur Gugusse s'emporte, toujours avec emphase.
— Derechef ! Ah l'on défie, l'on veut se faire calife ! Sachez, ma chère, que mon califat est exclusif ! Tentez encore de regimber, et ce seront les fers !
—...
La pauvre Martelle est pétrifiée.
— Ah, c'est à s'en arracher les tifs ! Un bonnet d'âne pour les rétifs !

Et Monsieur Gugusse d'arracher sa perruque châtain clair et de la piétiner de rage, tandis que Jérôme Cémoi, lèche-bottes à nœud papillon préposé aux couvre-chefs et basses œuvres, apporte le bonnet pointu brodé des trois lettres infâmantes, ainsi qu'une moumoute de rechange. Monsieur Gugusse vient de succomber à son emportement de pleine Lune, que son crâne nu ne manque pas d'évoquer. Martelle sanglote, soudain Bartaba clame :

— Monsieur, j'ai fini !
A cette annonce, la colère de Monsieur Gugusse se mue en enchantement, sa tête encore chauve devient poupine, son visage se fend d'un sourire béat, sa voix de vinaigre devient miel.
— Monsieur Cémoi, veuillez m'apportez l’œuvre de Ducoin, je vous prie. Et manipulez-la délicatement.

Comme à son habitude, Jérôme Cémoi enfile une paire de gants blancs, s'incline devant l'auteur en lui donnant du « monsieur » puis prend en charge le périlleux transport du manuscrit, évitant précautionneusement les embûches, obstacles et autres croche-pattes de ses camarades, qui lui vouent une haine aussi viscérale qu'infinie. Il manque de s'étaler, menace de dénoncer du regard, on lui répond en mimant un égorgement, il se tait. Il expose alors les feuillets, tel un pupitre, aux yeux du maître, qui se délecte de la prose cent fois répétée :

« Si cette phrase en était une, elle finirait par un point. »
« Si cette phrase en était une, elle finirait par un point. »
« Si cette phrase en était une, elle finirait par un point. »
« Si cette phrase en était une, elle finirait par un point. »
« Si cette phrase en était une... »

Ainsi déclame Monsieur Gugusse, satisfait, déambulant dans la pièce, précédé du lutrin Cémoi qui lutte en reculant contre les jambes tendues, les cartables, les scies circulaires et les peaux de bananes entravant son chemin. Martelle Entête semble être la seule à s'insurger, au plus profond d'elle-même, contre ce discours absurde. Jamais elle n'en copiera une ligne. Elle se sent plus grande que les autres, que le maître lui-même. En effet, Monsieur Gugusse, à force de lire l'insulte à la logique dont il est l'auteur, sans s'en rendre compte, s'anéantit à vue d’œil. A la centième lecture, il n'est plus qu'un tout petit point. Martelle le ramasse alors, le colle en lieu et place de la ponctuation manquant à sa dictée, et s'attribue la note de dix sur dix. Elle s'assied ensuite au bureau du maître et entreprend de faire la classe ; elle est devenue une femme.

PRIX

Image de Printemps 2015
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RAC · il y a
Je ne sais pas si vous êtes cette petite "Bille Entête", mais votre ponctuation et votre orthographe donnent du relief à votre style et tout cela rend la lecture si agréable que je vous tire mon chapeau ! Quant au sujet, un petit clin d'oeil à "Grammaire" de Ph. SOUPAULT peut-être ?! A bientôt sur nos pages respectives...
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Ernest Fourachault · il y a
Et je vote pour la poésie de votre texte, plein de sensibilité cachée sous le loufoque. +1 ! Si le coeur vous en dit, venez jeter un coup d'oeil à mon texte, Du ciel bleu dans mon livre de bord, dans lequel j'ai testé comme vous le ressort de la poésie (j'espère !) dans le creux des vagues.
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Mère Denis · il y a
Super sympa, merci, je vais voir ça !
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Marie Cécile · il y a
Une écriture originale et savoureuse pour ce texte plein de fantaisie. J'ai aussi un tout petit bémol sur la dernière phrase qui nous ramène brutalement à une plate réalité alors qu'à ce point-là de l'histoire, tout était possible. Mais je vote, bien sûr !
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Mère Denis · il y a
Merci c'est gentil !
C'est vrai, tout est possible, dans les histoires...

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Michèle Harmand · il y a
Original et amusant :)
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Mère Denis · il y a
Merci beaucoup !
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Flow · il y a
C'est un très beau texte bravo. Je vote !Et je me permet de vous inviter à lire mon oeuvre et à voter si celui-ci vous plait ;-)http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/6000 Merci.
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Mère Denis · il y a
Merci Madame ! J'irai voir ça !
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Florent Naud · il y a
Quand le loufoque titille l'absurde en pointant une triste réalité. C'est parfaitement exécuté, je suis juste un peu déçu par la chute.
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Mère Denis · il y a
Merci pour le commentaire, c'est gentil.
Je prends en compte votre déception comme un coup de couteau en plastique dans la margarine fondue de mon coeur languissant. C'est pas bon, la margarine, hein ?

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