POINT DE RUPTURE

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Vous dites ? Vous m'écoutez ? D'accord. Hum hum... D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours abhorré les contraintes, toutes formes de contraintes, y compris celles qui n’en sont pas aux yeux des autres. J'aime la liberté. Ma Liberté.

Les promesses ? Elles n’engagent que ceux qui les écoutent. Moi je n’écoute jamais les promesses. Les promesses vous placent sous le joug de ceux qui les prononcent, elles vous asservissent, vous font sombrer dans l’attente, le doute, le questionnement... et si l’autre m’avait menti, s’il ne faisait pas ce qu’il m’a promis ? Ce serait la douche froide, l’espoir et la confiance déçus, la mésestime et le dégout de soi. Vous dire que je n’ai jamais rien promis à personne ? Évidemment non ; je l’ai fait, j’ai juré, craché, yeux dans les yeux, main sur le cœur, j’aurais pu être acteur, un excellent acteur, j’ai d’ailleurs eu mon heure de gloire sur les planches du lycée. Mais ce n’était que mensonges, des promesses en l’air, de celles que l’on prononce pour mettre l’autre à l’épreuve et voir jusqu’où il accepte d’être abusé, trompé. Ā bien y réfléchir, c’est à cette époque que tout a commencé, lorsque justement j’occupais le premier rôle dans la pièce qu’avait montée notre professeur de français, Madame Lavial ; j’étais en seconde. Je revois toutes ces filles amoureuses de moi... leurs silhouettes, leurs visages, leurs regards désespérés parfois. J’ai oublié leurs prénoms, elles ne sont dans ma mémoire que des êtres sans âme, sans identité, des images sur papier glacé. J’ai toujours joué de mon physique, abusé de mon sens de la répartie. Non, attendez une minute, il y en a bien une dont le prénom me revient en mémoire : Roxanne. Je vous ai dit que c’est à cette époque que tout a débuté, et bien, pour être exact, c’est à elle que j’ai écrit ma première lettre de rupture... Roxanne était ma partenaire dans la pièce, une fille charmante, populaire, de celles que les garçons rêvent de séduire. Les répétitions, ça rapproche... un soir nous nous sommes embrassés. Bref. Roxanne s'est rapidement éprise, accrochée. Au début, ça m'a plu, ça a flatté mon égo, ensuite, ça m’a révulsé. Comme toutes les autres après elle, elle s’est offerte à moi avec une facilité déconcertante. Vous savez, les filles, les femmes, deux trois compliments, deux trois promesses bien senties et elles baissent la garde. J’ai joué. La lettre ? Oui, je la lui ai écrite deux ou trois jour après notre premier baiser. Par la suite, j’ai toujours agi ainsi : je rencontre une femme, je la séduis, on s’embrasse, on couche ensemble, et quelques jours après j’écris une lettre de rupture où je compile tout ce qui me déplaît, m’exaspère chez elle. Je n’envoie jamais cette lettre, je la garde, avec les autres, dans une caisse en bois. Plus les lettres s’empilent et plus je me sens invincible, inatteignable. Des trophées ? Oui, peut-être, en un sens. Le fait est que je ne romps jamais par écrit, je ne laisse aucune trace ; la plupart du temps, je fais le mort et elles comprennent que c’est fini. Les justifications ? Je les garde pour moi. À quoi bon s’étendre ?

Les confidences ? Les confidences ce n’est pas mon truc, les confidences c’est un aveu de faiblesse. Le romancier Raymond Queneau a écrit : « Il ne faut jamais faire de confidences, cela abîme les sentiments ». Et bien, voyez-vous, cet homme-là était un sage, je suis convaincu du bien-fondé de ses propos. L’intérêt, l’attirance, que j’éprouve pour les femmes en début de relation se muent en mépris aussitôt qu’elles s’abaissent à me confier quelques détails intimes de leur vie. Moi-même dans ma vie je ne me suis jamais confié ou lorsque je l’ai fait ça n’était que de fausses confidences, des inventions, ce qui revient à dire que je ne l’ai jamais fait. Jamais, par exemple, je n’ai raconté comment ma mère m’a abandonné lorsque j’avais neuf ans. Nous étions sur la plage, je me rappelle très bien de ces deux femmes près de nous, allongées sur leurs serviettes, elles avaient cette conversation sur l’amant de l’une d’elles qui ne voulait pas quitter sa femme... une confidence, encore. Maman s’est levée, elle m’a dit qu’elle allait m’acheter un beignet aux pommes pour le goûter. Je suis resté dans le sable à l’attendre, j’écoutais les deux femmes, la maîtresse de l'homme marié pleurait. Elle n’est jamais revenue. Maman n’est jamais revenue. Au bout d’une heure, peut-être plus, je suis rentré à l’hôtel, le cœur battant, elle n’y était pas, pas plus que sur la plage qui se vidait lorsque j’y suis retourné. Finalement, la dame de l’hôtel a appelé mon père, resté à Paris pour finir un dossier. Il ne devait arriver que le lendemain, il est venu le soir même. Il m’a récupéré, en pleurs. Jamais plus par la suite je n’ai pleuré. Du moins, jusqu’à ce jour. Excusez-moi. Auriez-vous un mouchoir s’il vous plait ? C’est agaçant ces larmes.

Si je vois le lien ? Quel lien ? Qu'imaginez-vous ? Vous pensez que tout cela, est la faute de ma mère ? Cette incapacité à faire confiance, ce dégoût pour l'attachement, mon absence d'empathie. Vous pensez que c'est à cause d'elle ? Sortez-le à la fin ! Crachez-moi le morceau ! Cessez de vous taire, de vous complaire dans l'écoute ! Quoi ? Vous me promettez de répondre si je vous donne la raison de ma présence ici ? Vous plaisantez j'espère ? C'est mesquin. Il m'est avis que vos pratiques ne sont pas très déontologiques. Après tout ce que je viens de vous dire ! Cela va à l'encontre de tous mes principes. Vous le savez n'est-ce pas ? Vous les vengez toutes ! Je savais qu'une femme serait un mauvais choix. Je le savais... la bonne vieille solidarité féminine ! Très bien, au point où j'en suis...

Alors voilà, Il y a six mois, j'ai rencontré Héloïse à la piscine à côté de chez moi, j'y nage tous les jours. Elle m'a tout de suite plu, elle était mystérieuse, les yeux toujours dans le vague, comme absorbée par ses pensées, hermétique au monde. J'ai usé de tous les subterfuges habituels pour qu'elle me remarque, en vain. Un matin cependant une grève providentielle l'a contrainte à accepter que je la conduise à son bureau. Dès lors, nous avons pris l'habitude de boire un café ensemble. Nous parlions de tout et de rien, du quotidien, de sujets simples : elle a toujours esquivé les sujets personnels, ce n'est pas faute, pourtant, d'avoir essayé... Bref. En un mot, Héloïse était différente. Un jour, n'y tenant plus, je l'ai accompagnée jusqu'à l'abri bus et je l'ai embrassée. Elle n'a pas fui, j'ai pris cela pour un assentiment, et de fait, les jours suivants nous nous sommes rapprochés physiquement sans que pour autant elle s'ouvre à moi davantage... Elle demeurait lointaine, même après l'amour. Est-ce pour cette raison que j'ai eu un mal fou à rédiger cette fichue lettre de rupture qui me rassurait tant d'habitude ? Je l'ai écrite pourtant, lui reprochant précisément ce que j'aimais chez elle : son détachement. Les jours passaient, la lettre est restée sur mon bureau, glissée dans une enveloppe avec son adresse : 5 rue Belleville à Paris.

J'en viens donc à la raison de ma présence ici. Je devine sans le voir, puisqu'il faut me tenir allongé, votre petit sourire victorieux. Je ne vous apprécie guère, mais qu'importe, seuls comptent les résultats. On dit de vous que vous êtes la meilleure : prouvez-le ! Je suis amoureux. J'aime Héloïse et je ne veux plus l'aimer. Vous riez ?! Cessez. Vous ne comprenez rien, c'est un drame atroce. Comment ça la séance est finie ? Vous plaisantez ? Je refuse de sortir. Écoutez-moi, ma femme de ménage a cru bien faire en envoyant la lettre en mon absence. Écoutez je vous dis ! Héloïse m'a quitté pour une lettre de rupture ! Elle ne veut plus me revoir.

Et maintenant, vous qui êtes si sûre de vous, et maintenant dites-moi : est-ce toujours la faute de ma mère ? Ou bien celle de cette stupide femme de ménage ? Ou la mienne peut-être ? Répondez-moi, je l'exige ! Vous m'aviez promis....
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François B. · il y a
Votre personnage est à la fois un peu abject, un peu pathétique, et finalement un peu attachant. Bref une personnalité riche et complexe, un peu comme nous tous...
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Jennifer Marquié · il y a
J’ai voulu qu’il déchaîne en nous des sentiments ambivalents 😉
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François Paul · il y a
Maman! Ou es-tu maman? Ah, tu es là, tant mieux... Un trait d'humour pour un sujet pas drôle du tout. Super moment de lecture Jennifer.
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Stéphane Sogsine · il y a
Voilà une histoire bien menée et qui vous prend et qui vous garde jusqu'au bout. Au delà de l'histoire qui s'achève sur une habile pirouette, c'est toute une étude de caractère faite à larges traits, presque caricaturaux... Mais n'est-ce pas nécessaire si l'on veut frapper dans un TTC. J'avais décrit pour ma part un caractère très différent, mais avec quelques proximités pourtant. Je l'avais décrit avec mon regard d'homme quand vous choisissez vous, d'être le miroir au travers du personnage de la psychologue dont la présence silencieuse pèse finalement énormément. Bref, j'ai beaucoup aimé ce que vous dites et votre façon de le dire. Je vous joins le lien qui mène au texte dont je vous parlais. Peut-être l'apprécierez vous. Amicalement
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/portrait-le-prince-char-defraichi

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Isa. C · il y a
Très bon moment de lecture.. Merci!
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Fred Panassac · il y a
Sans nul doute cet homme est traumatisé, d’ailleurs son comportement avec ses amoureuses le prouve, il pratique ce qui paraît-il s’appelle le « ghosting », comment peut-on être aussi cruel ? C’est parce que sa mère l’a été.
Il n’y a pas de mot français pour cette horrible habitude.
Cette histoire est glaçante mais plausible, c’est bien ce qui est terrible.

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Jennifer Marquié · il y a
Une pratique qui a tendance à se généraliser en effet et d’une cruauté sans nom, je partage votre opinion. Mieux vaut essuyer les reproches et les critiques que le silence, sujet à mille interprétations.
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Jennifer Marquié · il y a
Bonjour Patrick,
je vous remercie d’avoir pris le temps de le lire et de m’apporter vos encouragements au travers de votre message.

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Patrick Liaudet · il y a
Votre texte est original et bien écrit.
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Jennifer Marquié · il y a
C’est, en effet, l’une des questions que soulève le texte : peut-on s’extraire » de ses traumatismes d’enfance, s’en libérer pour accepter à nouveau d’aimer et d’être aimé.
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Blandine Rigollot · il y a
Votre récit est fort intéressant, une ombre de mystère y plane, plus ou moins prégnante. L'abandon dont le petit garçon a été victime lui a forgé une carapace, finalement fendillée par une femme différente des autres. Et si le narrateur peut enfin devenir amoureux, il va peut-être pouvoir s'arracher à cet "arrêt sur image", un jour sur une plage.
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Marie Lacroix-Pesce · il y a
Tel est pris qui croyait...etc...
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Jennifer Marquié · il y a
Exactement ! Ce qui m’a beaucoup amusée.

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