Point de non-retour

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Lecteur de romans et classiques des littératures, souhaitant encore s'essayer à l'écriture.

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Dans cinq minutes, le train entrera en gare de Menton.
Joseph se lève d'un bond, enfile son chandail noir à losanges sur sa veste de pyjama encore tiède de la nuit et ouvre la porte-fenêtre du balcon. La fraîcheur du matin le saisit, pique son visage et ses yeux. Sept heures vingt-huit, le soleil semble jaillir de la barrière nuageuse de l'horizon. Menton s'étire dans le rose et l'or. L'Express 4044 en provenance de Milan ne va pas tarder à arriver. Comme chaque matin, à la même heure. Pour Joseph, la journée commencera alors, comme toutes les autres et selon un rituel immuable.
Demi-tour et il est dans la chambre à nouveau, se dirige vers la grosse commode plaquée le long du mur. La chambre est toute défaite. Du lit ouvert, le drap beige pend, touche le sol. La pièce est de taille moyenne mais regorge d'objets et de meubles, ce qui la rend étroite. Des journaux et revues ouverts jonchent les tomettes brique, des paquets de Gauloise vides et froissés, un emballage en celluloïd ayant contenu un hamburger, des chaussettes bleu marine retroussées, un ou deux slips. Une porte à demi fermée donne sur un cabinet de toilette au carrelage bleu pâle ponctué de deux marguerites entrelacées tous les trois carreaux. Un cendrier en corps de femme est allongé sur une petite table en bois noir.
Joseph tire une cigarette de son paquet et l'allume. Première brume matinale...
Il ouvre le premier tiroir de la commode. Les poignées en étain lui semblent glacées. Tiens ! une image de son rêve lui revient. Il se voit assis sur un rail métallique, mais ne sait plus ce qui l'y a mené. Ça reviendra.
D'un étui noir en caoutchouc dur, il sort sa paire de jumelles, « les plus puissantes que nous ayons », avait dit le marchand, et se dirige vers le balcon. Dans deux minutes, le train sera là, au quai numéro quatre. Joseph ajuste ses yeux aux deux cercles de métal, règle sa vision, s'assied sur le petit fauteuil en rotin, place ses coudes sur le rebord du transat depuis longtemps renversé ; ainsi, il est d'aplomb. Et attend.
« Le Chambéry » est un bâtiment à la façade assez terne, égayé cependant par quelques rangées de géraniums sur deux ou trois balcons. Joseph habite au troisième étage de cet immeuble dominant la gare, certes très bruyant, mais au loyer modéré. Les deux ronds lumineux des jumelles cherchent leur proie : le bas de l'immeuble, la route, le grillage de fer terminant l'aire de la gare. Sur le quai, des passagers attendent l'arrivée du train, des travailleurs, des vieillards, deux ou trois enfants accompagnés. Tiens ! il y en a un qui a le même blouson que lui, en plus clair, peut-être.
Les visages se tournent subitement vers la droite. Certains s'avancent déjà pour occuper les premiers wagons, d'autres épaulent leur sac, d'autres encore se recoiffent machinalement. Lentement, il entre en gare, ce train de Milan, comme un paquebot posé sur la grisaille, avec ses hublots de lumière.
Cramponné à ses jumelles, Joseph guette. Il guette les visages de femmes accoudées aux fenêtres, femmes partant en voyage d'affaires, qui vont et viennent, femmes qui arrivent seules, femmes revenant chez elles. Certaines passent de fenêtre en fenêtre, à moitié endormies, les cheveux mis en désordre par la couchette. Certains matins, il a davantage de chance quand, fortuitement, ses jumelles encadrent un jeune visage scrutant l'aube, des mains graciles consolidant un chignon blond ou jouant avec les perles d'un collier. Tous ces petits gestes de femme, le matin, lui appartiennent. Il se les approprie tel un voleur, puis les laisse repartir loin de lui, vers l'inconnu, doucement, avec le léger tremblement du train quittant la gare. Certains matins, aucune femme ne s'offre à lui, le laissant désœuvré et malheureux. Le train se fige alors, dans son sommeil, comme un jouet abandonné. La journée s'annonce différente, terne. Mais peut-être ressent-il finalement une ombre de soulagement ? Car ce qui le fascine, en même temps le torture. Ce qui le fait sortir de sa chambre chaque matin dans la froideur du petit jour, c'est toujours la même recherche, la même interrogation qui tambourine entre ses tempes : ces femmes entrevues n'existent-elles que pour un seul instant ? Pourquoi faut-il qu'elles lui échappent ? Ne vivent-elles pour lui que dans les ronds de ses jumelles ? Où s'en vont donc les êtres qui quittent notre regard ? Comment les retenir ?

Elle revient de Milan. Son sac est prêt et attend au bord de la couchette l'heure de l'arrivée à Cannes, et l'arrêt du train. Train qui file encore à vive allure à travers des paysages qui s'éveillent. Elle revient de Milan... Elle se tient là, debout dans ce couloir SNCF éclairé par une longue bande de néon qui donne à ceux qui le traversent un teint plutôt blafard, un teint qu'on n'aimerait pas avoir au moment de descendre du wagon pour retrouver un être impatient. Même son manteau à carreaux bleus et verts est plus terne. Elle pose doucement ses avant-bras sur le rebord métallique de la fenêtre, de manière à résister aux soubresauts du train. La traversée d'un tunnel lui renvoie son visage dans la vitre. Quelle tête ! Elle veut se mettre quelques couleurs sur les joues, mais le train se met à ralentir. Une autre ville approche. Menton. Elle se maquillera pendant l'arrêt.
Dehors il fait plus clair. Presque grand jour. Les images de Milan lui reviennent alors, habitent ses yeux. Cette lumière qu'elle aurait voulu emporter. Et puis toutes ces œuvres de maîtres... La légende de Saint-Ursule, de Carpaccio, avec ses six grands tableaux qui se suivent comme en un feuilleton, dont celui de la chambre qui l'a attendrie. Et puis, bien sûr, la cathédrale ! Le mouvement de ses toiles l'a subjuguée. Aujourd'hui, il aurait pu être un grand cinéaste, se dit-elle. Et tout le décor milanais... Le pont de l'Académie au panorama bouleversant, les centaines de campi, petites places entourant un seul puits, la verdure cachée de Milan, glycines, lilas, les chats de toutes les couleurs et cette impression permanente d'être sur une scène de théâtre où des personnages vont, viennent, dont on perçoit le bruit des pas bien avant de les voir. Elle se souvient alors des madones de Bellini, nimbées d'or, avec leurs regards qui ne se posent nulle part, si ce n'est sur l'invisible.

Ses madones à lui, ce sont ces voyageuses qu'il guette chaque matin du haut de son balcon et qui colorent le reste de ses journées. Le train arrive. Grincement des freins sur les roues métalliques. Il retient son souffle, les wagons défilent plus vite que son regard. Le train, peu à peu, s'immobilise. Wagon après wagon, il cherche, douanier solitaire. Une femme est là, les coudes posés sur le rebord de la fenêtre, magnifique dans son manteau à carreaux bleus et verts. Elle est là, seule. Des passagers montent et descendent, la frôlent, la bousculent. La pureté de ce visage accélère les battements de son cœur. Il sourit. Ses yeux ne peuvent se détacher de cette femme qui, malgré la distance, le touche de toute la grâce qu'elle dégage. Voilà qu'elle se détache de la fenêtre, lui tourne le dos et entre dans le compartiment. Alors il s'affole, craint de la perdre, voudrait crier pour qu'elle revienne. Elle réapparaît, ouvre une petite boîte qu'il a du mal à distinguer et semble se maquiller. Elle effleure son visage par petits à-coups, comme des caresses, puis tire de son sac ce qu'il devine être un tube de rouge à lèvres, qu'elle passe et repasse sur sa bouche tendue, avant de glisser ses lèvres l'une sur l'autre. Presque un baiser... Ses gestes sont lents, délicats, il les aime, il les veut. Jamais il n'a ressenti une telle émotion derrière ses jumelles, une telle nervosité, aussi. Elle va le quitter bientôt. Deux minutes encore. Il ne pourra jamais accepter ce départ, ce point de non-retour. Il faut la retenir. Si la beauté s'offre à lui, c'est qu'elle doit lui appartenir. Au moins une fois. Cette fois.

Il y a le passé, Milan. Il y a aussi le futur immédiat, son retour chez elle. Elle pourrait, de tête, dire le nombre de vitraux de la cathédrale, si lumineuse : vingt-quatre, alignés sur les murs. Elle ne sait pourtant combien d'oliviers entourent sa vie, combien de citronniers embellissent son jardin l'hiver ou combien de fenêtres a sa maison. Et pourtant, elle sait à quel point tout cela lui est cher. Mais, dans sa vie, tant d'existences prennent tant de place : les enfants, les visites qui se suivent parfois sans interruption pendant trois ou quatre mois, les soucis des uns, des autres. Milan la repose par son absence de vie. La vie a habité Milan mais l'a désertée, n'y laissant qu'une immobilité, un grand vide où elle aima s'engouffrer un instant, comme en un abri, pour reprendre souffle, faire une pause. La réalité doit-elle se faire art pour nous atteindre ? Doit-elle être morte, figée comme une relique, pour être adorée ?
Ses pensées s'arrêtent brusquement. Levant la tête, son regard se perd au-delà de la route bordant la gare, atteint cet immeuble bien terne, aux volets clos. Une fenêtre est grande ouverte, pourtant. Une silhouette s'en détache, assise dans le premier soleil, face à elle.
Que peut bien faire cet homme, de si bonne heure, sur son balcon ? C'est peut-être son jour de congé ? Peut-être ne travaille-t-il pas ? Et si c'était un artiste ? Ne dirait-on pas qu'il m'observe ?

Oui, c'est sûr, elle regarde vers lui, scrute son étage, son balcon. Le voit-elle ? Que devine-t-elle ? Mais déjà, les haut-parleurs annoncent le départ du train, les retardataires courent sur le quai, se précipitent vers les portes encore ouvertes. Joseph sent que l'angoisse le saisit. Elle va partir, elle va le quitter ! Il la regarde encore, retient son plaisir. Son visage est si beau, cette femme est tout ce qu'il désire et désirera encore. Il la recherchera les matins à venir, dans les autres trains, sur les autres femmes.
Soudain, les décisions se bousculent, trébuchent, il ne peut plus supporter ce cercle infernal, ces souffrances matinales quotidiennes et celle-là, plus forte que toutes les autres, plus insupportable encore.
Les portes se ferment. Affolé, Joseph se précipite dans sa chambre, plonge son bras sous la commode, saisit son fusil à lunette, se remet en place sur le balcon, prend appui, vise et tire.
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