Point de chute

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"L'homme est une création du désir, et non pas du besoin" Gaston Bachelard  [+]

Image de Hiver 2021
Il galope, il galope, ce sémillant quadragénaire, la jambe légère et l’œil polisson. On dirait presque qu’il participe à une course de patins à glace. Pour un peu, on le prendrait pour le coursier de la Reine des Neiges ou de Cendrillon. Léger comme dans les dessins animés où toutes les virevoltes sont possibles et permises. Il faut le voir sur sa trottinette traverser les rues et les boulevards, pousser les piétons importuns, éviter les scooters et les voitures. Il ondule avec une grâce esquisse, une habileté redoutable, une sorte de décontraction que tous les hommes de son âge n’ont pas. Je l’ai vu, de loin, déboulonner de Saint François-Xavier et s’engouffrer dans la rue de Babylone à contresens. Ah ! Il ne s’embarrasse pas de précautions. Il zigzague entre deux vélos qui viennent en sens inverse, manque de renverser une petite vieille, bouscule l’étal d’un vendeur à la sauvette. Et pouf, le voici à Sèvres Babylone. Aïe ! Aïe ! Aïe ! Doucement, le boulevard Raspail, n’est pas une ruelle ou une impasse. Crénom d’un chien, est-ce qu’il va s’arrêter ? Non, il traverse le boulevard sans même regarder de chaque côté. Une voiture freine pour l’éviter, une autre donne un sérieux coup de volant, manquant écraser un landau, la mère de famille qui le pousse et sa progéniture qui braille dedans. Lorsque l’on circule à Paris, il faut bien se mettre ça dans la tête, il y a au moins six rythmes différents – camions, voitures, motos, scooters, vélos, piétons –, avec lesquels il faut compter et dont il faut prévoir les à-coups, les arrêts brutaux, les décrochages soudains. Sans compter les éboueurs qui obstruent le passage et les ambulances qui le forcent. Mais voici mon gaillard qui s’enfourne dans la rue du Four. Où court-il ? Quelle mission remplit-il ? À quel rendez-vous va-t-il ? Il vire sur le boulevard Saint-germain, empruntant la voie des bus. Il glisse, je dirai même qu’il lévite. J’ai – je dois l’avouer –, un peu de mal à le suivre, n’étant pas comme lui un maestro de la trottinette. Et d’ailleurs, je le perds peu à peu de vue. Ah ! Non ! Le revoilà. Il est à hauteur du Danton. Il est passé du patinage de vitesse au patinage artistique. Il ouvre grand les bras comme pour saluer la statue du révolutionnaire, puis les propulse en arrière pour exécuter un splendide salto avant… Il s’élève dans les airs avec une incroyable légèreté. Le ciel est à lui, tout comme la route qui, tout à l’heure, lui appartenait. Et le voilà qui retombe avec une saisissante pesanteur. Quel artiste ! Va-t-il se rétablir ? Oui, non ?...

Non. Une plaque d’égout arrête sa trajectoire.

On peut éventuellement badiner avec la glace, mais pas avec la fonte. La course s’est arrêtée là, j’en ai bien peur. Déjà trois ou quatre passants se penchent sur le patineur à roulettes. L’un d’entre eux le couvre généreusement de sa veste. Il fait un peu frais. Et c’est un fait que tous les secouristes connaissent, il ne faut pas laisser le blessé prendre froid. Un autre témoin ramasse le deux-roues qui a des allures de cycle de cirque sur lequel les clowns font les imbéciles pour faire rire les enfants. Une jeune femme s’est penchée pour prendre le pouls du comateux. Arrivé à sa hauteur, je m’enquiers de son état. Son cœur bat ! Dieu soit loué ! L’artiste a le nez en marmelade. Certes, de la compète il est passé à la compote. Mais ce n’est pas aujourd’hui qu’on refermera sur lui le couvercle sur sa déconfiture. Défiguré ? Peut-être ? Le nez n’est pas un organe d’une solidité à toute épreuve ; un mien ami en a fait l’expérience après avoir dévalé une vingtaine de marches d’escalier ; son nez en a été marqué à vie. Mais, nez de travers ou pas, l’essentiel est de respirer, isn’it ?
Accroupie à côté de lui, la jeune femme bienveillante tient maintenant la main du blessé en attendant les secours. Elle semble plus secouée que lui. Elle a dû assister au plongeon. Elle jette des coups d’œil apeurés autour d’elle, comme si elle avait assisté à un guet-apens et que les bandits allaient revenir d’une minute à l’autre pour parachever leur crime. Elle porte un gentil petit kilt dans les tons rouge sang et un collant noir tout pimpant, ce qui, soit dit en passant, pourraient en effet donner de mauvaises pensées aux malfrats qu’elle semble redouter. Mais là, point de guet-apens. C’est un accident bête. C’est ce que le blessé tente d’expliquer. Plus il balbutie des explications, plus le gentil kilt lui serre la main, tout en lui disant « Everything is okay, Everything is okay ». J’en déduis qu’elle est étrangère. Son accent d’ailleurs est tout à fait charmant. Je serais malfrat, je serais séduit. Le trottinettiste tente de bouger. « No ! no ! Darling ! Dont’mouve », affirme-t-elle en lui tapotant le poignet. « Du addentais depuis longdent ? », articule-t-il. « No ! No ! Une demi-youre ! », répond-elle, tout en lui adressant un timide sourire. À son tour, il lui sourit béatement, comme ces martyrs qui vont au nirvana.

Bon, je crois que j’ai compris. Il venait d’arriver à destination. C’était son point de chute.

Ah ! Voilà les pompiers. Je suis toujours émerveillé par leur célérité et leur sang froid. Parfois, on les dirait blasés. Mais c’est faux. C’est tout simplement un self-contrôle à toute épreuve. Le plus gradé procède aux premiers examens cliniques de rigueur. Oui, oui, le blessé suit bien le doigt qu’il fait défiler devant lui, il prononce son nom, tourne la tête de droite et de gauche. Et ajoute, « ayez la gentillesse de ne pas prévenir ma femme. Je devais aller à une réunion de travail. Inutile de l’inquiéter. » « Woui, c’est mioux ainsi », dit la jeune écossaise en se relevant prestement. Le chef pompier opine, tout en laissant son regard errer entre les pans du kilt. On place le blessé sur un brancard et on fait glisser le tout sur une sorte de montant autour duquel oscillent toutes sortes de sondes et de tuyaux pour l’air, les vitamines, les analgésiques, la morphine, que sais-je encore. Tout ça brinquebale lorsque le chauffeur met le moteur en route. Au moment de refermer les portes, le petit kilt rouge grimpe dans le fourgon comme on saute un portillon de métro. « Je venir aussi », dit-elle. L’infirmière pompière lui fait une petite place. Elle la laisse même prendre le pouls du transporté. « Everything is okay, everything is okay ». Ce sont les derniers mots que j’entends.

Je me demande si, dans ce cas-là, on peut parler de rendez-vous manqué.
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