Point d’attache

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Écrire, pour parler un peu de soi, pour raconter surtout les autres, pour accrocher sa mémoire aux histoires  [+]

Elle est arrivée tôt.
Aux premières lueurs.
Il ne lui a fallu qu’une fraction d’instant pour se décider.
Entre les lames des volets qui découpaient la lumière naissante en succincts lisérés, l’air de la nuit avait parcouru le drap sous lequel elle reposait.
La même pensée lancinante traversait son esprit – fugace, insaisissable – ce matin, encore une fois, hors de sa portée.
Elle reposait, inconsistante, entravée dans les brumes laiteuses qui, au mitan de la nuit, s’en étaient venues la happer.
Lovée.
Au creux de diffuses illusions.
Comme à la merci de son propre abandon.
Un frisson sur son mollet l’avait ramenée à la réalité.
Le ciel, par-dessus les toits, l’appelait au rivage.

Elle s’est assise alors que les lampadaires s’éteignaient.
A cet instant où le jour semble encore comme hésiter à se lever.
Seule, sur la langue de sable que les vagues commençaient à rendre à la terre, après l’avoir grignotée toute la nuit durant.
Les lourdes senteurs de la nuit flottaient tout autour d’elle jusqu’à ce que la risée légère du matin, à force d’opiniâtreté, parvienne à les disloquer.
Elle attend.

Sentinelle au aguets – un sac, deux chaussures, trois livres aux pages écornées éparpillés – charmée, désœuvrée, impatiente, intriguée, lassée, délassée – farouchement résolue à ne plus rien presser.
Elle attend.

Le silence l’aveugle.
Les nuages au plafond s’effilochent en teintes aquarelles.
Recluse en son immobilisme, elle conquiert tout l’espace – le muret de la digue, le banc de la jetée, le dévers de la dune, la frange de la marée.
Elle s’incarne dans le paysage – immuable – en perpétuelle mouvance.
Elle attend.

Le rapide d’avant neuf heures fend l’air dans un fracas en arrière de la grève.
Elle le suit en pensée jusqu’à ce qu’il entre en gare.
Son cortège de voyageurs se déverse sur le quai.
Elle sait que, s’il est à bord aujourd’hui, il ne faudra pas plus de quelques minutes au monsieur bleu marine pour remonter le bord de mer.
Pressé – soucieux – affairé. Tout à ses priorités. Comme à son habitude.
De son regard navré, il l’effleure du regard au passage. Glissant, sans vouloir y paraître, du creux rond de sa nuque jusqu'au bas de son dos.
Elle sent qu’il ne sait pas qu’elle feint l’indifférence. Il s’efforce à merveille de ne pas deviner que ses joues virent au rose. Que le souffle à ses lèvres se fait un peu plus tiède.
Drapé dans sa mélancolie, il préfère abdiquer.
Son parfum flotte encore en volutes incertaines dans l’azur qui blanchit quand son ombre, déjà, s’évanouit à l’angle du trottoir.
Elle attend.

Le soleil entame son irrésistible ascension.
Elle éprouve la chaleur graduelle que ses rayons impriment sur sa peau.
En son for intérieur s’agite comme un lac, aussi dense qu’opaque. Par les fissures du fond affleurent en tourbillons des bouts de certitudes, des fragments de mémoire, des prismes de questions, des aveux sans réponses, des entrebâillements qui se sont refermés avant que d’exister...
Elle contient, de toutes ses forces, ce magma qui ne doit en aucun cas remonter crever la surface.
Résolument imperturbable. Nul ne doit deviner. Nulle ne peut soupçonner.
Elle attend.

Aux abords de midi, le vent, qui a forci, se mêle à ses cheveux.
Elle goûte sa douceur brutale.
Il empoigne – fantasque, contradictoire – ses mèches emmêlées. Qu’il dispose à sa guise !
Elle s’en remet à lui.
S’il pouvait seulement emporter ses pensées agitées, qui folâtrent en tous sens – joueuses, pernicieuses, ingénues, malicieuses, boudeuses, butées, chagrines, inouïes, fulgurantes, assassines, extatiques, lascives...
Impossibles à fixer.
Elle attend.

Sans véritable appétit, elle grignote du bout des dents un quignon de pain blanc.
Simulacre de déjeuner, qui ne suffira pas à la rassasier – c’est d’une tout autre chère qu’elle sent affamée.
Les oiseaux de passage se disputent les miettes qu’elle a semées en douce dans l’air qui balaye la plage.
Déjà rendue au milieu de cette journée, elle songe au temps envolé. Au temps gâché, au temps gagné. Au temps qu’il reste à savourer.
Elle attend.

La torpeur méridienne s’immisce dans ses veines.
Son dos se courbe jusqu’à s’imprimer dans le sable brûlant qui se creuse sous son poids en un berceau minéral.
Les vagues se fondent à ses oreilles en une diffuse ligne de fond.
Sous ses paupières closes défilent oisivement les nuées en ribambelles.
Elle sourit aux mirages qu’elles dessinent au ciel.
Elle attend.

Un vélo passe derrière elle ; elle ressent la vibration de l’air dans les rayons qui tournent et hachurent l'atmosphère.
La lumière a changé. A peine – c’est presque indéfinissable.
Elle ne bouge pas encore, mais le sang qui parcourt ses veines circule un peu plus vite.
Elle convoque, pour l’heure, des cathédrales d’histoires, des torrents de couleur, des empires de clarté – éphémères abris – solides comme les roses, fragiles comme le roc.
Elle attend.

Elle ne souhaite rien tant que ne plus rien avoir – jamais – à décider.
N’écouter que le dernier qui aura parlé.
S’en remettre tout entière à d’autres volontés, aux trop rares heures blanches dans son calendrier.
Se laisser emporter, pétrir, façonner, malaxer par le bonheur qui vient, par le hasard qui part.
Par la somme de tout ce qui fortuitement advient.
Par la douloureuse béance de ce qui ne se réalise pas.
Par tout ce qui s’évanouit dès lors qu’on s’en affranchit.
Elle attend.

A l’heure du goûter, une volée de gamins vient s’abattre autour d’elle.
Cris de jeux, cris de guerre.
Sarabandes acharnées.
Fous rires endiablés.
L’air se charge d’électricité.
Une giboulée chagrine vient les effaroucher.
Elle les regarde se disperser, échevelés, débraillés.
Sur la plage à nouveau désertée, la pluie plaque peu à peu le tissu de sa robe à sa peau.
Elle s’imprègne de l’eau, tiède, si douce, qui roule dans son dos.
Le visage tourné vers le ciel, elle relâche un cri sourd qui répond au tonnerre.
Elle échappe une larme – plusieurs – tout un torrent – parmi les gouttes de pluie.
À la faveur de l’averse qui se dissout déjà.
Rien n’est fait pour durer.
La brise du début de soirée revient sécher sa peau lavée.
Elle s’abandonne à sa caresse ; dépossédée d’elle-même ; désœuvrée, rêveuse, éthérée...
Elle attend.

Dans un lourd coup de corne de brume, un navire passa – scintillant de promesses, enivré d’allégresses.
Ce fut comme une promesse – de bouteilles à la mer, de voyages à tenir, de paris à venir...
De toute sa hauteur, sa coque sombre et lisse se rapproche jusqu’à la dominer. Un long moment durant, le vaisseau défile devant elle, avant de s’effacer et de lui rendre l’horizon qu’il lui avait volé.
Elle capte, dans son sillage, des bribes de fins de fête ; quelques verres brisés, des éclats de sourires – imprudemment, impudemment, abruptement, fugacement – enamourés.
Dans un sourire doux amer, elle songe aux heures auxquelles cela avait été son tour de venir s’amarrer au bord du bastingage.
Essoufflée, vacillante, d’avoir autant pirouetté.
Une main secourable venant indolemment se poser juste au creux de ses hanches.
Il lui arrivait – parfois – de ne pas la repousser. Se demandant – à chaque fois – si le bras qui l’enlaçait lui apportait plus de stabilité ou finissait de la déséquilibrer.
Un jour, sans prévenir, la musique avait cessé de jouer.
La fête était finie.
Elle était descendue à quai.
Emportant, sous ses paupières serrées, le souvenir intermittent de lampions irisés et, dans ses poings noués, le reflet des yeux mordorés dans lesquels elle s’était laissée aller à plonger.
Elle attend.

Elle funambulisera jusqu'à ce que les vagues complices fassent échouer à ses pieds, dans le flot d’une marée à nouveau remontante, quelques mots chiffonnés, du papier gribouillé.
Elle n’aura nul besoin de les lire pour savoir ce qu’ils raconteront.
Elle revendique pleinement l’aberration de cette obstination.
Le nombre inouï d’heures dévouées à ne pas abdiquer.
À tracer ce sillon.
À l’envers du décor.
Au rebours de l’histoire.
Elle attend.

Dans la lumière qui baisse, sous sa robe légère – chrysalide opaline – ses courbes se devinent.
Les passantes, indignées, sourcils arc-boutés, réprouvent en se hâtant de changer de trottoir.
Les passants, en apparence, feignent l’indifférence tandis que tout leur être envisage le mystère de son corps, si proche et si lointain, tout à coup à portée de leur imaginaire.
Elle entend leurs reproches – elle ne s’en soucie guère.
Elle ressent leurs désirs – elle préfère laisser faire.
Elle attend.

Le ciel tout entier s’est drapé d’une sublime déclinaison de parmes indigo.
Elle se redresse. Tend son regard vers l’horizon, pour s’imprégner de ces teintes onctueuses qu’elle chérit passionnément.
Son dos se déroule, ses mains se délient, ses bras se déploient.
Ancrée sur ses pieds nus, elle s’offre tout entière à la douceur qui berce enfin la grève.
Les senteurs du rivage se ravivent autour d’elle. Regagnent du terrain. S’agglomèrent en rempart. Imprégnées de tout ce que la journée qui se meurt leur a conféré.
Le silence, peuplé d’une infinité de bruits, gagne en densité.
Dans une dernière vague, le soleil s’est noyé.
Elle attend.

Sa peau bataille avec l’air de la nuit pour conserver encore un peu de sa tiédeur.
Sous la lune en quartiers, ses cheveux cascadent, dénoués.
Elle rassemble ses quelques affaires.
Murmure aux étoiles qu’il est grand temps de rentrer.
Ses légères ballerines la ramènent chez elle.
Les réverbères l'escortent. Les pointillés dorés qu'ils semblent semer négligemment sur l’asphalte lui indiquent un chemin tout tracé.
Elle referme sur elle la lourde porte de son entrée.
Toute habillée de sel intensément iodé, elle sombre dans la douceur des draps sous lesquels elle s’ensevelit lentement.
Les rideaux dansent à sa fenêtre.
Elle attend.

A l'heure où Cassiopée émerge au-dessus du toit, le train de nuit entre subrepticement en gare.
Les traits froissés par le sommeil, un homme élancé en descend.
Inconscient des regards que les passagers et les passagères à demi assoupis lui jettent, tandis qu’il remonte le quai pas à pas.
Rien ne le presse à cet instant précis.
La cendre de la cigarette qui se consume entre ses lèvres volette et se dissout dans la brume ambiante.
Sous le porche de la gare, il hésite quelques instants.
Le son du ressac qui lui parvient, comme en écho, l’incite à prendre sur la droite.
Il parvient au muret derrière lequel les vagues obscures se devinent.
Une étincelle sombre s’accroche à son regard.
Son sac lui glisse de l’épaule au pied des marches qui le mènent au niveau de l’eau qui tangue.
Il l’abandonne là.
Fait encore quelques pas.
Avant de s’échouer doucement dans le berceau de sable, qu’il a senti, à l’aveuglette, se creuser sous ses pieds.
Soulagé de s’arrêter enfin – s'extirper du passé – congédier l’avenir – s'incarner uniquement, intensément, absolument, dans ce refuge au présent.
Le dos soutenu par la dune, il se surprend à trouver que le sol autour de lui exhale un caressant parfum d’orange amère.
Le sommeil qu’il a su tenir à distance, le voyage durant, revient à l’assaut de toutes parts. Il reconnaît sa défaite, tout au plaisir de baisser enfin la garde.
Il s'incline lentement.
Se blottit dans son cocon de sable.
Succombe.
Cassiopée s’efface au-dessus de lui.
Les premières lueurs de l’aube effleurent le lointain.


Derrière la fenêtre ouverte de la grande maison silencieuse immobile, les voilages frémissent.
Irrépressiblement.
5

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Image de Marie Quinio
Marie Quinio · il y a
J'ai aimé l'attente et le laisser aller au gré des heures, l'être qui "s’incarne dans le paysage – immuable – en perpétuelle mouvance". C'est un texte à la fois mystérieux et apaisant - malgré cette attente, même s'il me semble que quelques subtilités m'ont échappées (il faudrait le relire peut-être ;)
Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
Tout se joue dans les franges de l'inconscient .
Un texte qui ouvre les lisières de l'infini.

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