POIL D'OURS (suite 4)

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écrire pour se vivre encore et encore, pour jouer avec ses miroirs et ses mémoires. Ecrire pour se voir dans l'autre, pour voir l'autre en soi  [+]

Dans l’humain j’étais descendu. Mais, pour l’instant, d’un seul étage. Il me fallait descendre encore. Je savais que plus loin que la surface des choses il y avait de nombreux sous-sols où devaient se fabriquer nos parasites et nos anticorps. Le terrain étant naturellement en pente nous n’avions, Binouh et moi, qu’à nous laisser guider par les galeries rencontrées.

L’étage inférieur était habité, ce qui me surprit.
En effet, dans une pièce immense baignée de lumière, je tombai sur un repas collectif qui ressemblait fort à un banquet. Les personnages qui s’animaient autour de l’immense table étaient fort curieux et devisaient à grand renfort de voix et de gestes.
Je reconnus Cassiopée, la belle orgueilleuse, Pégase, Antarès et la licorne. Et puis le grand chien, le taureau et le cygne. Ainsi qu’Orion, Persée, la croix du sud, le sagittaire, le bélier, Mars, Vénus, et bien d’autres encore... tout le ciel et le zodiaque était réuni là !
Les murs étaient ornés d’instruments de calcul et d’orientation : boussoles, sextants, décamètres, balances, fil à plomb, volumètres, etc. Je vis aussi d’immenses sabliers disposés à chaque coin de la pièce.
La lumière qui me brûlait les yeux était diffusée par de nombreuses comètes qui traversaient cet endroit de bout en bout au-dessus de nous.
Malgré le brouhaha et l’ambiance de festin, je vis que la discussion était fort sérieuse. Chacun défendait les vertus de sa position zodiacale et pourfendait ce qu’il croyait être de niveau inférieur chez les autres.

Ce fut là ma véritable et première initiation aux lois astrales.
Les convives nous invitèrent, Binouh et moi, à partager leur repas et leur discussion ; ce que nous fîmes avec satisfaction, tant nous commençions à avoir faim, après toute l’énergie dépensée jusque là.
Par goût personnel, je pris place à côté de Leo, le lion, parce que j’avais lu un jour, dans quelque magazine, que nos caractères étaient complémentaires et qu’il avait beaucoup de franchise dans les propos. Cette attitude me plaisait naturellement.
Il m’expliqua tout le sens de la ronde des astres et son impact sur la poussée des légumes, des vents, des marées... et des humains. Il se lit même à rire lorsqu’il clama : «Les humains sont les seuls, d’ailleurs, à se plaindre de nous ! » et il ajouta :
« Jamais contents ! Quand tout se passe bien pour eux, ils remercient un dieu que nous n’avons jamais vu à notre repas. Quand tout va de travers, ils excusent le même dieu et accusent le zodiaque. C’est trop fort ! Chez les fourmis, rien ne va ni mal ni bien, tout va. Chez les singes aussi. La lune n’a jamais reçu de réclamations de la part des marées. Mais alors, les humains !... Jamais contents, te dis-je !
Pourtant, nous ne faisons que les faire pousser, comme les légumes. Mais ils veulent en faire plus ; et quand ils en font trop, devine à qui la faute !... "

Les autres se mirent aussi de la partie : Mercure, Mars, la lune. Et ils m’expliquèrent les cycles inébranlables de l’existence humaine, en insistant sur leur relative innocence dans le malheur des hommes.
« Vois-tu, me dit Saturne, le grand problème avec les humains c’est qu’ils ne connaissent ni leur carcasse ni leurs limites.
Ici, nous sommes comme dans un immeuble. Nous sommes des locataires importants, mais des locataires seulement. Sur les autres paliers, il y a tout ce qui décide de la destinée humaine. Quand les humains frappent à notre porte, nous leur ouvrons bien volontiers, sans rancœur et sans calcul.
Mais s’ils ne frappent pas à notre porte, que veux-tu que nous fassions ? »
Il avait raison. Le zodiaque existe, mais il n’est pas le seul.

Il est pourtant bien sympathique. C’est ce que je pensai après ce magnifique repas où j’ai pu discuter avec chacun des signes représentés. Et Binouh était manifestement d’accord. Il couinait et faisait tourner sa queue dans tous les sens.

Nous continuâmes notre route.

En empruntant la galerie suivante, je pensais à Poil d’ours et me demandai comment il avait pu recevoir, s’il était passé par ici, sa visite chez les astres. Les eût-il vilipendés ou bien eût-il été forcé de reconnaître ce qu’il voyait ? J’imaginai que sa sagesse lui avait certainement donné tout simplement l’occasion de dialoguer avec l’inconnu, sans préjugés ni naïveté, comme d’habitude.

Mes pensées faillirent me coûter la vie ou, pour le moins, m’exposer à de grands désagréments. En effet, je faillis chuter dan un précipice non prévu, à mi-chemin entre deux étages. Ce fut Binouh qui m’empêcha de faire le grand saut, d’abord en couinant nerveusement puis en me tirant les chausses avec ses deux petites mains.
A peine sauvé de ce pas maladroit, je vis des sortes de fantômes ricanants qui passèrent devant moi et s’élevèrent jusqu’au plafond où ils disparurent. Leur passage fut bref mais leur ricanement résonne encore aujourd’hui dans ma tête quand je les rappelle à mon souvenir.
A leu passage, je sentis une odeur âcre, acide, légèrement troublante. Mes voyages antérieurs me nommèrent ce que je sentais là : c’était un mélange de cocaïne, de morphine, d’héroïne et de médicaments de toutes sortes.
Je venais d’échapper au risque d’overdose instantanée. Ces démons, incapables d’être sélectionnés naturellement parmi les objets du premier sous-sol, tentaient de rejoindre les étages en clandestins... et tentaient au passage de calciner mon âme !
Je réalisai à partir de cet instant que le voyage dans le ventre de l’humain ne serait pas partout de tout repos. J’espérai quelqu part que les astres de l’étage du dessus feraient leur possible pour détruire les intrus et les refouler dans des sous-sols bien plus bas. Mais ma confiance en Neptune, le judas de la bande et l’astre des narcotiques et des chimères, était relative. Nul doute qu’il jouerait le complice. Cette pensée m’attrista, mais que pouvais-je faire de plus, ici-bas, sinon éviter moi-même les fumées à venir ?

Le troisième sous-sol m’apparut, à l’inverse du précédent, comme un minuscule réduit, éclairé faiblement par un feu de bois sur lequel mijotait un chaudron plutôt imposant. Je m’avançai avec précaution, mis sur mes gardes par l’épreuve précédente. Rien de suspect n’était visible.
Je constatai que le chaudron débordait et que le liquide fumant qui y était contenu déversait son trop-plein en un fin filet coulant le long du récipient jusqu’à terre. Et même plus loin, puisque la coulée s’enfonçait dans le sol.
Je me demandai s’il y avait un rapport entre le chaudron et les démons que j’avais croisés un instant plus tôt. Mais l’odeur était différente ; je me rassurai.
Ce qu’il y avait dans le chaudron sentait plutôt la soupe et je crois que si Binouh n’avait pas mangé au deuxième sous-sol, il aurait bondi sur la délicieuse coulée.

Comme j’avais appris, depuis le début de ce voyage, que tout est objet d’initiation et de connaissance, je tentai de débusquer l’explication de cette grosse marmite...
De nouveau, ma tête me fit mal de trop penser. De nouveau, les cicatrices de Ravah se réveillèrent. Alors je tentai de comprendre par la logique pure. Et je me confiai à Binouh :
« Voyons ; premier sous-sol, le réservoir à artifices ; deuxième sous-sol : les conditionnements de l’existence. Et troisième sous-sol : un chaudron plein de soupe ! Un chaudron, répétai-je, et des monstres hallucinogènes juste avant. »
Je repris ma respiration et jurai : « Nom de dieu ! ». Et puis, me tournant vers Binouh :
« Je sais, « nom de dieu » ça ne veut rien dire, mais ça me fait du bien... »
Binouh eut l’air effaré par mon ironie facile mais il ne m’en voulut point puisqu’il vint lécher le bas de mes jambes.
Je me fis violence et fis mine d’exorciser le phénomène :
« Qu’est-ce qui peut, en nous, mijoter à feu doux et s’écouler doucement de trop-plein ? »
Ayant posé sûrement la bonne question, je sentis que la réponse n’allait pas tarder.
« La vie ? Poursuivis-je. Le rêve ? Le temps ? »
Non, cela n’allait pas car je n’imaginai pas de si grandes choses commencer dans un chaudron et finir ainsi dans une aussi petite pièce. Non, encore, car la lumière était trop faible, le feu de bois trop triste. Et puis, m’étant dit cela, je devinai :
« La maladie ! C’est la maladie ! »
Quand j’eus prononcé ce mot, Binouh eut soudain un mouvement de recul comme si le mot seul eût blessé ses grandes oreilles. Je compris sa réaction ; lui, le lien entre les rêves et la réalité, il était normal qu’il privilégiât les rêves les plus agréables et les réalités les moins monstrueuses !
La maladie... quelle chose hideuse, qui couve pourtant en nous, comme si elle était le trop-plein de nos énergies, semblable en cela à la vie.
Je me rappelai avoir lu quelque part que la maladie était en nous comme un signal, comme une balise de santé. Que quand le corps est malade, et qu’il réagit à cette maladie, c’est la preuve de sa bonne santé. En d’autres termes, qu’un corps jamais malade est un corps qui disparaîtra plus vite, plus sûrement. Cela paraît contradictoire, je sais, mais la maladie n’est-elle pas la rencontre d’énergies contraires, de deux forces de vie antagoniques ? N’est-elle pas là aussi, parfois, pour révéler les individus et les aider à se dépasser ou à se reconnaître ?

J’observai le chaudron un long moment, comme magnétisé par sa présence. Un chaudron a quelque chose dans sa forme de sympathique. Il aide à préparer de bonnes cuisines, de bonnes alchimies. Il est un des rares ustensiles à faire l’unanimité parmi les cuisiniers comme parmi les sorcières.
Et puis, dans la maladie, dans le chaudron, n’y a-t-il pas tout qui se mélange : les virus et les globules blancs, les bacilles et les anticorps ? la fièvre elle-même n’est-elle pas le produit de deux forces, une qui tente d’affaiblir le corps, l’autre qui tente de le secourir ?
Je rêvai devant ce chaudron parce que, finalement, son spectacle constituait une étape idéale dans le parcours souterrain que j’effectuais. Sa simple présence, ici, sur un petit feu de bois pas agressif du tout, me permettait de mieux digérer tout ce que j’avais ingurgité de pensées, d’émotions, de découvertes depuis que j’avais entrepris de partir à la recherche de Poil d’ours.
Me laissant couler dans la rêverie, pendant que Bibouh s’endormait près de moi, je revis les épisodes de mon enfance qui m’avaient permis de donner un premier sens à tout ce qui allait venir. Je me rappelai qu’étant enfant les grands enseignements passaient en moi à partir des émotions qu’ils suscitaient à travers mon regard tout neuf et non à partir de leur démonstration logique ou rationnelle. J’appris un jour à nager parce qu’avant j’avais eu plaisir à faire des ricochets sur la rivière qui bordait notre maison. Cette eau qui renvoyait les pierres en complicité avec moi devint, lorsque le temps des ricochets fut passé, une amie qui m’appelait. Elle avait été la compagne de mes jeux, elle resta ma compagne dans le temps de l’apprentissage. Il en fut de même pour l’école, pour la nature, pour mes rapports avec les adultes.

Cela demeurait fort étrange, quand j’y pensais, la manière dont chacun peut progresser dans sa vie. Quelque chose de magique se dégageait du fait qu’un tout petit enfant, pour devenir adulte, doit progresser par petits bonds, au hasard, sans logique propre, en frisant parfois le danger. L’idée que cet énorme apprentissage de l’existence ait dû passer par un si petit fil fragile,en constant déséquilibre, quasiment sans repères, sinon le hasard des jours qui passent, me faisant prendre conscience de l’extrême fragilité de ces petits êtres innocents que nous étions.
Je me disais aussi que si j’avais eu un enfant, j’aurais peut-être eu la constante angoisse de lui faire manquer le bon jeu, la bonne étape, le bon moment, la bonne histoire nécessaire à tout son épanouissement futur.

Et pourtant, moi-même j’étais devenu un adulte satisfait de ma vie. J’étais toujours là, vivant, sans gros malheurs. Quel miracle, me disais-je en me rappelant encore ces nombreuses fois où, de cow-boy en cascadeur, j’adoptais des dizaines de personnages de héros pour affronter tous les dangers de mon univers mental.
Et je me retrouvai ensuite, échappant de justesse à la noyade dans la rivière, à la chute mortelle en haut de l’immeuble où nous habitions ou à l’accident lorsque je faisais mine de me projeter sur des voitures qui passaient.
Quelle prodigieuse chose que l’émotion ! A elle seule cause et conséquence, elle est en même temps potentiel et histoire. Elle est le véritable générateur de la mémoire. Je suis sûr que Ravah ne me contredirait pas.

Binouh se mit soudainement à gesticuler et à couiner. Il me fit comprendre que ce lieu l’angoissait et qu’il avait envie de continuer plus loin.
Je le caressai et me mis en marche avec lui. La pente des galeries s’accentuait. Nous fîmes attention de ne pas glisser.

De temps à autre, pendant notre parcours, les monstres hallucinogènes apparaissaient et disparaissaient, ricanant comme toujours. Nous avons vite pris, avec Binouh, l’habitude d’éviter les trous desquels ces prédateurs émergeaient. Ils nous tinrent compagnie, si je puis dire, jusqu’à notre arrivée à un endroit très curieux.
Je dis curieux parce que nous nous trouvâmes nez à nez avec une charmante personne qui n’eut par l’air surpris de notre arrivée et qui portait au bras, enroulé autour de celui-ci, un rouleau de papier mince. C’étaient des tickets de cinéma. Comme ceux que détachait l’ouvreuse lorsque je lui présentai mes sous, tout enfant.

Derrière elle, je vis les deux battants d’une entrée magnifique, décorée de velours grenat.
Comme je m’avançai vers elle pour la questionner, elle me salua et me tendit un ticket jaune sur lequel était inscrit : « Entrée permanente – gratuit ». Je me rassurai car je n’avais point trop d’argent à dépenser, surtout en cet endroit qui était décidément de plus en plus surprenant.
Un cinéma ! Je n’aurais jamais imaginé qu’un cinéma puisse exister dans le ventre humain. Quoi que... à la réflexion, c’est vrai, le genre humain n’a pas dû inventer le cinéma seulement par goût de dépaysement. Peut-être lui était-il venu d’une inspiration intime, de l’intérieur de lui-même. Du reste, ne m’avait-on pas souvent dit : « Arrête ton cinéma !... ». Ces pensées m’amusaient.

Les battants de la porte centrale se mirent à vibrer puis à s’ouvrir. De minuscules bonhommes, tout ronds et de différentes couleurs s’y pressaient, se poussant les uns les autres avant de s’engouffrer dans la galerie que nous venions d’emprunter. Sur le dos de chacun d’eux était inscrite une énorme lettre de l’alphabet : A, L, M, etc.
Le spectacle était d’une drôlerie peu commune ; leurs petites pattes étaient si courtes et si peu visibles qu’ils semblaient rebondir sur le sol...
La longue colonne de petits bonhommes qui s’était maintenant constituée sous nos yeux, disparut à un des angles de la galerie, sans que je pusse distinguer si elle se dirigeait vers les étages supérieurs ou ceux d’en-dessous.

« Bonjour, nous dit l’ouvreuse en nous saluant largement, je vous attendais.
Surpris de cette déclaration, je rendis son salut à la jeune femme et la priai de m’expliquer la présence de ce cinéma.
« Chaque chose en son temps, me répondit-elle. Ici, vous êtes en terre de découvertes, et l’impatience n’est pas la bonne méthode.
Je vous attendais parce que je savais que vous viendriez. Je savais que vous viendriez parce que tout communique dans le ventre humain et que vos trépidations ont été ressenties jusqu’ici. Le ventre humain est sensible. Il sent les pas qui vont et qui viennent et les prend en compte ».

Elle s’interrompit puis reprit :
«Ne soyez pas surpris par tout ce que vous voyez ici. Votre présence même dans ce lieu ne vient pas de l’inconnu et du hasard. Vous êtes là parce qu’à ce moment de votre voyage vous ne pouviez être ailleurs. Cette salle de cinéma est aussi la vôtre. La différence est que vous la voyez aujourd’hui en face au lieu de la sentir à l’intérieur de vous.
Les personnages qui ont failli vous bousculer en sortant de la séance, tout à l’heure, sont des créatures inoffensives et extrêmement passives. Ce sont des momenti. Très curieux au premier regard, ils sont pourtant d’une simplicité exemplaire. Ils ne mangent pas, ne boivent pas, ne fument pas. Ils ne le pourraient pas , d’ailleurs, puisqu’ils n’ont ni tube digestif ni poumons.
La nature humaine les a ainsi conçus. Ils sont creux comme des ballons et ne respirent pas. Ils sont également indifférents à ce qui les entoure, n’utilisant leurs yeux que pour se diriger dans les galeries du ventre humain...

J’écoutais l’ouvreuse parler. Et pendant qu’elle parlait, je sentais des questions venir à mon esprit. Comment ces petits êtres pouvaient-ils vivre et se reproduire s’ils n’étaient que des sortes de ballons sur pattes ? Quel était leur rôle et d’où venaient-ils ?
Je crois qu’elle sentit mes interrogations puisqu’elle ajouta :
« L’homme est un curieux animal. Par le fait qu’il pense, il est amené à fabriquer des émotions. Et il s’attache progressivement à ces émotions en essayant sans cesse de les reproduire. De peur qu’elles ne disparaissent un jour pour de bon, il passa à un deuxième stade de fabrication : il généra des momenti pour qu’ils puissent, en permanence, transformer ces désirs inconscients en scénarios. Les momenti sont comme des machines ; ils vont dans la salle de projection, attendent qu’on les appelle et puis, dès que l’ordre est venu, ils gesticulent. Voilà leur seul rôle.
« Ils gesticulent ? Dis-je.
- Oui, c’est ça, ils gesticulent. Leur créateur leur a donné un rôle. Ce rôle consiste uniquement à gesticuler; tout seul si le scénario est simple, et enchaîné à d’autres momenti si le scénario est complexe. »
Comme je ne comprenais pas ce que l’ouvreuse m’expliquait, je lui demandai de clarifier ses propos.
« Nous avons ici un stock important de films. Tous les films de la vie. De la séduction à l’agonie ou de l’orgueil à l’introversion en passant par le drame ou la paix, nous possédons tous les scénarios. Chaque jour, nous passons un ou plusieurs films selon ce que les messagers nous indiquent ».
Je n’avais pas encore vu les messagers dont elle me parlait ; elle m’expliqua qu’ils circulaient régulièrement dans les galères, d’un étage à l’autre, et que si je ne les avais pas encore vus c’était sans doute qu’ils avaient pris un peu de repos.
L’ouvreuse continua :
« Si les messagers nous disent : « Culpabilité » ou bien « Dépression nerveuse », alors immédiatement nous faisons projeter un film traitant de ce sujet. Pendant que le film se déroulera dans la salle de projection, seuls les momenti « C » ou « D » gesticuleront. Parce que « C » signifie ; « culpabilité » et « D » : « dépression ». parfois, d’autres momenti interviennent pour gesticuler aussi ; par exemple « V » pour enchaîner la violence à la culpabilité ou bien « S » pour apporter le scénario du suicide. »
A la vue de mon visage décomposé, elle rajouta :
« Vous trouvez cela compliqué, non ? »

Je fis mine que non. Car je voulais l’entendre poursuivre sa démonstration. Elle continua :
« Chaque homme fabrique ses momenti. Il commence à le faire tout jeune, vers les cinq ou six ans, en gonflant les momenti. A huit ans, tous les momenti sont gonflés ; il ne reste plus qu’à les peindre et à leur donner leur rôle.
Les humains sont très attachés aux momenti qu’ils gonflent eux-mêmes et ont du mal à en changer. Ils y sont habitués depuis leur plus jeune âge. Si leurs parents, par exemple, leur ont fait comprendre que, pour être aimés ou simplement acceptés par eux, il fallait qu’ils soient tristes, alors ils vont gonfler le momento de la tristesse et le faire gesticuler ensuite toute leur vie. Et plus tard ils ne se rappelleront plus du momento gonflé et ne sauront même pas pourquoi ils demeurent tristes. Il en va de même avec le scénario »Pas de chance » ou le scénario « M’en fous »... Heureusement, il y a de bons momenti qui remplissent l’âme et la vie de plein de joies. Mais ce ne sont pas les plus nombreux, hélas !
Au moment où elle disait cela, je faillis être renversé par un momento qui vint rebondir sur mes pieds avant que de reprendre le chemin emprunté précédemment par ses collègues.
« Encore en retard ! dit l’ouvreuse. Celui-là, c’est le momento «A », celui de l’alcoolisme. Il se prend tellement à son rôle qu’il en rajoute ; il a fait un complexe d’identification à l’humain qu’il est censé servir. C’est probablement l’ennui qui l’y a conduit... ou trop de compassion... »

La déambulation hésitante du momento fit notre ravissement jusqu’à ce que les méandres de la galerie et l’obscurité l'eurent soustrait à notre regard. Nous n’eûmes même pas mauvaise conscience, avec Binouh, de rire des malheurs de ce personnage !
Une question me brûla les lèvres :
« Dites, est-ce que vous vous attachez à ces personnages ? Y en a-t-il que vous trouviez plus sympathiques que d’autres ?
- La question est pertinente, répondit-elle. Les momenti ont tous la même allure... mais ils sont tellement différents !
Avec le temps, j’ai appris à les connaître. Ils sont de ma famille, maintenant. »
Elle prit un instant de réflexion, fit rouler les yeux sur le haut de sa paupière, vers le front, comme pour fouiller sa mémoire :
« Nous étions tous des enfants lorsque nous avons fabriqué les momenti. Nous avons ensuite vieilli, mais eux pas. Ils sont les témoins de ce que nous avons retenu de la vie lorsque nous étions tout jeunes. A ce titre, ils sont nos enfants, ils sont les miens et je les aime.

En moi-même, je fis flotter une pensée qui me venait du passé ; je me rappelai avoir lu quelque part que l’unité venait sans doute au moment où l’on pouvait, enfin, devenir son propre père et son propre enfant. Les momenti ne sont-ils pas, finalement, le fruit de ce difficile accouchement ?

Un bruit sourd vint du fond de la galerie. Je détournai la tête et eus à peine le temps de deviner une sorte de choc qui s’était produit entre le momento qui venait de passer et un des fantômes hallucinatoires.
« Ça, c’est une mauvaise rencontre ! fit l’ouvreuse. Il arrive que nos momenti, grisés par leur rôle, cherchent leurs limites. Celui-là ne reviendra plus, hélas ! »

Nous prîmes congé de l’ouvreuse et lui souhaitâmes bonne chance. Quelque part, j’aimais l’idée que ce fût cette femme-là et non une autre qui veillât sur les momenti de notre existence.

Quelques dizaines de mètres plus loin, à un endroit où la lumière devenait faible, nous décidâmes de stopper pour nous engouffrer dans le sommeil, non sans nous être auparavant restaurés.
Au moment où mes paupières allaient se fermer, je laissai mes lèvres articuler : « Et un, et deux, et trois, et... ». C’était que je venais de me mettre à compter les moutons, poussé par je ne sais quelle envie de plaisanterie.
J’imaginai le mouton du petit Prince qui aurait été prisonnier de cet endroit ; c’eût été forcément qu’une main l’aurait dessiné et qu’au bout même de cette histoire le petit Prince n’aurait pas été loin. Peut-être même figurait-il en bonne place parmi les momenti...
Cet endroit était féérique. Et s’il était féérique, c’est surtout parce qu’il laissait à l’imagination tout le temps et l’espace pour s’y ébrouer. Mon esprit n’avait pas, ici, à souffrir des bornes de la conscience humaine. Les ratés de la civilisation sonnent dans ce lieu à peine plus qu’un grain de sable tombant sur un coussin.
Le silence nous emporta tous deux, Binouh et moi, vers le pays des rêves.

(suite à venir)
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