POIL D'OURS (suite 3)

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écrire pour se vivre encore et encore, pour jouer avec ses miroirs et ses mémoires. Ecrire pour se voir dans l'autre, pour voir l'autre en soi  [+]

Ainsi donc, j’avais la chance, avec Binouh et Poil d’ours, de figurer parmi les seuls mortels ayant la possibilité d’étudier l’être merveilleux que nous sommes non pas avec un microscope ou avec des traités de psychologie mais bien dans une visite guidée et active. Quel voyage merveilleux, me dis-je. Complètement abasourdi par cette découverte, j’appelai Binouh, le caressai longuement, lui fis des câlins démesurés et m’assis contre un remblai proéminent pour mieux goûter le spectacle de ce premier étage de la conscience humaine.
Le considérer m’apportait un confort étrange. le comprendre, le voir, le sentir, cela rendait mon corps tout entier infiniment soulagé, reposé, comme l’accès à une longue sieste réparatrice.
Je croisai mes mains derrière la tête et me basculai légèrement en arrière pour mieux sentir voguer le flux douceâtre de mes pensées.
J’imaginai les personnages que nous étions parfois chercher plus ou moins inconsciemment dans la malle les attitudes à adopter, les mimiques à soutenir, les embryons de réponse à décortiquer. J’imaginai notre main à tous, tremblante, ou confiante peu importe, tâtonner dans le labyrinthe de nos étages et y chercher au premier, dans tout ce fouillis, l’objet salutaire à déposer dans la malle de la vie.

Binouh avait l’air aussi intéressé que moi. Tous ces objets l’excitaient. Il avait envie de les mordre, de les lécher ou de les faire rouler sous ses pattes.
Je profitai de l’occasion pour mesurer la compréhension de mon compagnon. Après tout, nous n’avions pas eu jusque là beaucoup de temps pour nous épancher l’un sur l’autre... Je lui désignai les objets et lui répétai plusieurs fois, lentement :
« Binouh, tout ce qui est là est l’arrière-salle des secrets des hommes. Je vais jouer avec toi et voir si tu es aussi rapide que l’affirmaient tes maîtresses... »
Je sentis une légère moue de reproche chez lui. Peut-être Binouh pensa t-il que je m’adressai à lui comme à un demeuré, lui mon lien entre le réel et l’imaginaire ? Il fit remuer ses oreilles d’une façon qui me renseigna exactement sur ses facultés : il relevait le défi !
Je lui dis : « Jalousie ! »
A peine avais-je fini de prononcer ce mot qu’il se précipitait déjà sur la deuxième étagère et en décrochait un masque blanc-plâtre qu’il ramenait à mes pieds...
« Bien, bien, Binouh. Mais es-tu sûr que la jalousie ce ne soit que de l’indifférence ? »
Il comprit et retourna vers les étagères. Cette fois-ci il en revint avec un fléau d’armes, une tenaille, une tapette et un sous-vêtement décoré bon marché... « Binouh a de la ressource », pensai-je. Je continuai mon jeu :
« Carrière ! »
Ce qu’il me ramena fut un uniforme de policier et un jeu de monopoly.
« Amour ! »
A mes pieds, il déposa un invraisemblable fatras de déguisements divers, des billets de banque, une rose fanée et même... des guenilles !
Notre jeu dura une bonne demi-heure. Nous nous amusâmes, je n’ose le dire, comme deux gosses.
De penser que tout humain puisait constamment dans ces étages à la recherche de toujours nouvelles reliques renforçait mon plaisir.
Finalement, l’humain est un piocheur de supermarché. Il prend ce qu’il peut là où il peut, pensai-je.

Le temps passa vite, ce jour-là, puisque j’allais de découvertes en amusements. Mais il me fallait continuer mon voyage.

Le problème allait cependant se poser de savoir comment j’allais pouvoir transporter une malle avec autant d’objets choisis... car je n’avais pas lésiné sur le nombre. Je savais bien qu’ici rien ne pouvait se concevoir à partir d’une logique purement humaine et que, en conséquence, il me fallait compter sur une inspiration providentielle pour résoudre ce qui ressemblait tout de même à un casse-tête chinois. Pendant que je réfléchissais, je jetais un coup d’œil circulaire sur la pièce tout entière et je perçus l’ombre d’un objet posé à l’embrasure de la sortie. En me rapprochant de celui-ci, je vis qu’il s’agissait d’une balance fermière à plateau d’une largeur apparemment suffisante pour y peser un animal jusqu’à deux cents ou trois cents kilos tel que mouton ou cochon... ou des sacs de grain. Mais comme il n’y avait ici aucun animal domestique ni sacs de grains, j’en déduisis que son usage était peut-être réservé à la malle. Je la positionnai donc sur le plateau.
Par économie de poids, sans doute, je me disposai à effectuer un tri restrictif parmi tout ce que j’avais choisi... mais une surprise m’attendait dès les premiers objets introduits ! L’aiguille de la balance se bloqua à son maximum, me laissant médusé et désarmé. En effet, mes connaissances mécaniques, bien que limitées, n’autorisaient intellectuellement pas ce type de résultat ! Je pensai qu’un ressort ou un rouage quelconque avait dû céder, rendant inutilisable la balance... mais ce n’était pas ça. Car après une rapide observation du mécanisme je n’y voyais aucune anomalie. De nouveau, ma poitrine s’enflamma et je décidai donc de passer outre mes conceptions logiques : j’ajoutai à la boussole et au sextant, qui me paraissaient le minimum pour me repérer, un précis de mécanique générale et quelques outils de dépannage...
Et là, quelle ne fut pas ma surprise de voir le contrepoids descendre au lieu de monter ! « Décidément, les lois ordinaires de la nature ne s’appliquent pas partout », ironisai-je dans mes pensées. Aussitôt, et afin de vérifier ce que je pressentais, je disposai dans la malle un canot de sauvetage en bois de bambou... et le contrepoids descendit encore ! Je le retirai ensuite car qu’avais-je à faire d’un canot en bambou... et le mouvement de la balance fit marche arrière ! J’ajoutai une trousse de secours, en effet cela me parût plus utile et prioritaire... et le contrepoids redescendit.
Il n’y avait pas de doute : le poids de celle-ci diminuait au fur et à mesure que je la remplissais ! Cela voulait-il dire qu’une malle bien remplie est une malle qui ne pèse pas ? Qu’en somme, ce que l’on choisit bien et à bon escient, que ce soit en qualité et en quantité ne nous pèse jamais ? « Sans doute, peut-être, c’est possible », me murmurai-je...
Je me mis ardemment à l’ouvrage, et après avoir choisi au mieux ce qui me parut, dans l’instant, le plus judicieux ou le plus potentiel, je déversai un à un l’ensemble de mes objets fétiches.
Quand cela fût fait, c'est-à-dire quand j’estimai qu’il n’y avait plus lieu de cueillir indéfiniment, dans toutes ces choses à disposition, au risque de faire redondance ou tout simplement d’œuvrer pour rien, je jetai un œil sur la balance : le contrepoids semblait s’être stabilisé en position basse !

Je pris le coffre et tentai de le soulever ; je m’y attendais en partie... le coffre était léger comme une plume. Vide, il pesait son poids et n’était pas si facile que ça à déplacer ou à porter. Plein, il ne pesait rien ou presque ! Ce voyage me stupéfiait de plus en plus. Je pense même qu’à partir de ce moment-là, au moment où, au propre comme au figuré, je fus « outillé », rien de ce qui pouvait m’arriver maintenant ne me parut difficile à aborder. La confiance grandit instantanément. Le plaisir aussi. Tout ça allant de pair avec la curiosité, l’envie d’avancer, j’oserais même dire sans paraître un brin « dérangé » que je sentais même chez moi un élargissement des yeux, des oreilles, des sens en leur entier... j’avais l’appétit de devenir et de voir ! Comme sans doute l’ont tous les apprentis du monde quand ils ont réalisé leur première tâche : un brin de fierté et d’estime d’eux-mêmes.
Pendant ce temps-là, Binouh piaffait, se lançait dans des cercles de joie et de pirouettes et, entre deux éclairs de pupilles dans ma direction, repartait en sens inverse tout en jappant. Il n’y avait pas de doute : nous étions tous deux, dans ces instants, des sujets heureux, complètement insouciants de la suite des événements ! Nous étions prêts à avancer ; nous nous engageâmes dans la suite de la galerie...
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