POIL D'OURS (suite 2)

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écrire pour se vivre encore et encore, pour jouer avec ses miroirs et ses mémoires. Ecrire pour se voir dans l'autre, pour voir l'autre en soi  [+]

L’ouverture était étroite mais semblait s’élargir au fur et à mesure que je m’y engouffrais. L’orifice était en pente je m’y laissai glisser. Presqu’aussitôt je devinai une sorte de sous-sol illuminé par une torche qui était enfoncée à une extrémité dans la terre meuble. Je la pris et la fis évoluer autour de moi pour mieux éclairer le périmètre. Un long tunnel se profilait devant moi. J’en parcourus la longueur pendant une bonne cinquantaine de mètres et découvris à son extrémité un immense hall pavé, au milieu duquel se tenait un objet volumineux entouré et éclairé par une dizaine d’autres torches. Je m’approchai et vis qu’il s’agissait d’une malle.
Cette malle était une sorte de construction inachevée décorée de branchages et de feuilles. Elle me rappelait les tentatives de mon enfance, lorsqu’alors je tentai de bâtir des refuges dans les arbres ou des huttes à la lisière du premier bois venu. La même odeur naturelle de chèvrefeuille et de fougère en émanait, me ramenant inévitablement aux émotions que je découvrais à cet âge. Binouh lui-même apprécia l’odeur qui s’en dégageait puisqu’il se frotta langoureusement à la malle, jusqu’à plus soif, si je puis dire.
Je fis le tour de la malle, en observais les moindres contours et remarquai qu’elle était plus ou moins verrouillée par une branche plus épaisse que les autres et qui formait, avec quelques racines qui la recouvraient partiellement, un système de blocage de fortune.
La discussion que j’avais eue avec le berger me revint alors immédiatement en mémoire. La clé de Poil d’ours avait sans doute un rapport avec cette malle !
Je vérifiai sur le champ si mon hypothèse était exacte : j’introduisis délicatement la clé de feuilles dans une des ouvertures de la malle et fis pivoter d’un quart de tour l’instrument. La malle émit alors un grincement semblable aux bruits que l’on entend parfois lorsque l’on pénètre dans une vieille maison de la campagne et que le plancher craque sous nos pas.
La malle s’ouvrit. Je vis à l’intérieur un nombre phénoménal d’objets dont j’aurais eu du mal à dresser la liste. Je fouillai et fouillai encore, cherchant à comprendre ce qu’était ce trésor surprenant. Et puis, à force de tourner et déplacer les objets, je constatai que le fond de la malle n’existait pas ! Ou du moins que je n’en distinguai pas la présence. J’aurais pu ainsi tenter de vider ce coffre que je n’y serais sans doute pas parvenu dans une journée entière. C’était une malle magique !
A l’intérieur, il y avait de tout : des photos, des papiers, des fusils, des bateaux en bois, des insignes, des tenailles, des masques, des médicaments et même des choses que je n’avais jamais vues dans le commerce : des rayons de soleil, des nuages, des herbes folles, etc.

Je ne compris pas. Qu’était donc ce grand coffre, quelle utilité avait-il, sinon de remplir les yeux d’une multitude d’images et de satisfaire la curiosité d’un touriste ?
Soudain, je sentis les cicatrices que m’avait faites Ravah me brûler la peau. Elles se réveillaient, comme elle me l’avait promis, pour lancer en moi le goût de la compréhension et me consacrer à l’essentiel. Oui, l’essentiel, mais quel est l’essentiel ? Je supposai que la malle fit partie en son temps des accessoires de Poil d’ours. Que si sa clé ouvrait bien ce coffret gigantesque, et qu’il me l’avait confiée, c’était sans soute pour que je prenne sa suite dans la découverte du monde.
Les cicatrices cessèrent de me brûler. J’avais donc vu juste !

Il me fallait en lever le secret. Concentrant en moi toutes mes capacités de déduction, je laissai mon esprit poser les bonnes questions : quel lien peut unir tous ces objets ? Sont-ils tous utiles ou plaisants ? Faisant cela, je réalisai vite que tous ces objets pouvaient être classés en plusieurs familles. Je les sortis un à un de la malle, pendant des heures, cherchai à identifier les points communs et, d’hésitations en décisions je finis par les disposer en quatre tas distincts, jusqu’à ce que j’eus l’impression que le compte suffisait pour ma compréhension. Au bout de six heures de tri, les quatre tas représentaient l’équivalent de quatre terrils de plus de vingt mètres de hauteur, transformant le paysage environnant en chantier immense.
Ce travail méticuleux fut de l’action pure : je faisais avant de comprendre et je le faisais pour comprendre ; tel était le sens exact du précepte d’expérience que m’avait enseigné Tanah. Et, en effet, mon esprit s’ouvrit sur une conclusion qui m’apparut logique ; tous ces objets, sans exception, pouvaient être classés, dans ma conscience d’homme, dans l’une des quatre familles suivantes : les jouets, les armes, les déguisements ou les outils.
Cette malle était la malle de la vie, dans laquelle puisent constamment tous les hommes tout au long de leur existence.
Ce fut là ma brève conclusion lorsque, à la faveur d’un mouvement brusque de ma part et donc de la torche que je tenais en main, le fond de la malle sembla s’éclairer sur la vision d’un papier qui y était oublié. Je saisis le morceau de papier. C’était un semblant de parchemin, déjà jauni par le temps mais miraculeusement intact. Je fis venir la lumière de la torche à la verticale et parcourus un texte qui y était inscrit...
C’était un message de Poil d’ours ! Il commençait ainsi :
« Moi, celui que l’on surnomme Poil d’ours, et qui ai découvert la loi de jouvence et la clé de l’existence, j’arrive maintenant au terme de ma recherche.
Un fou plus fou que moi continuera mes travaux et découvrira comme moi les étages de l’humain et, sans doute, les autres étages inférieurs réservés aux poètes de l’insondable.
En son temps, j’ai utilisé cette malle et ai découvert avec elle les tarots personnels à utiliser quand sonnent midi et minuit profonds dans le ventre de l’humain.
Je pars maintenant pour l’ultime voyage mais lègue cette malle à qui pourra relever le défi de m’accompagner. »

A la lecture de ce message, je réalisai la surface exacte de Poil d’ours. Ce devait être, à l’intérieur de lui-même, un bonhomme immense ! Que d’expériences avait-il dû vivre et que je lui jalousais... ainsi il avait découvert la loi de jouvence ! J’imaginai sans peine la sérénité qu’un homme ou une femme peut atteindre lorsqu’il ou elle ne vieillit plus et que la vie lui paraît limpide et logique. Je me dis cependant que la vie doit avoir un côté triste si l’accident, l’imprévisible, le surprenant ne font plus partie de son circuit. Mais enfin, déjà pouvoir anticiper sans peur le futur et pouvoir écrire le scénario de sa vie avant même qu’elle ne naisse véritablement, quel progrès ! Combien de gens frappés durement par le destin pourraient, grâce à cela, reconstruire une autre vie.
La loi de jouvence... est-ce ne plus vieillir ou bien est-ce plutôt ne plus sentir ses rides ni ses peurs ? Est-ce simplement ignorer la mort et penser constamment à tout autre chose ?
Je crois que je compris bien le message de Poil d’ours ; ce qu’il disait résonnait bien en moi... à l’exception de « midi et minuit profonds ». Que pouvait donc bien dire ce passage ? Et quels tarots désignait-il dans son message ? Je lus et relus ce parchemin, et je crois bien que j’eus un des plus intenses maux de tête de ma vie. Je me sentis impuissant devant une telle énigme.
Et puis, soudain, je sentis les cicatrices, à nouveau, me brûler la peau ! Le goût de la compréhension... discerner l’essentiel... Cette malle était là, comme un signe, pour que je me l’approprie et que, peut-être, je la remplisse à mon tour. Pourquoi pas ?
Je supposai, supputai plutôt, à la relecture du papier, que les « tarots personnels » dont parlait Poil d’ours étaient une métaphore et que j’aurais pu tout aussi bien les appeler « les trucs » ou « les machins intimes ». Et qu’il me fallait, peut-être, aussi de la dérision pour nommer ces choses-là. Et si j’avais du mal à comprendre ce que signifiait « midi et minuit profonds », qu’importe, j’en découvrirais la véritable définition plus tard, dans la pratique et l’action.
Les cicatrices cessèrent de me brûler. L’empirisme de mes déductions était donc déjà une bonne méthode pour avancer. Binouh couina, comme pour confirmer cet état de fait.

Je décidai de prendre la malle et la hissai sur mon dos. Elle faisait un bon poids mais épousait merveilleusement le haut de mon dos, ce qui rendit son transport plus aisé. Eclairant mes pas avec la torche que je repris, je m’avançai dans la galerie suivante.
Cette galerie menait à un immense escalier de pierre qui semblait mener vers d’autres sous-sols. Je descendis avec Binouh peut-être cent ou cent cinquante marches, et puis, quel spectacle extraordinaire ! Là, devant nous, à quelques mètres, une salle immense, de forme ovoïde et dont la voûte semblait vouloir rejoindre le ciel, s’offrait à notre regard et laissait percevoir sur ses flancs un ensemble d’étagères accolées au mur sur presque toute sa hauteur de plusieurs mètres. Ce n’était pas gigantesque, c’était gargantuesque ! Comment le dessous des choses pouvait-il parvenir ainsi, loin de notre vue terrestre, à prendre ces proportions ? Comme si cela ne suffisait pas à mon entendement, et en découvrant ce qui fourmillait littéralement sur les étagères, c’était un spectacle déjà vu mais démultiplié qui m’invita à la réflexion... je retrouvai sur ces étagères à peu près les mêmes choses que celles qui étaient enfermées dans la malle... plus des milliers d’autres. Comme si la collection la plus invraisemblable se trouvait soudain là, à la portée du dieu le plus fétichiste de l’univers !
Je m’en rapprochai, pour les sentir, les toucher, les répertorier. Il n’y avait pas de doute ; ces objets étaient de même nature que les précédents, eux aussi classifiables: d’un côté les jouets, jouets en bois, jouets en métal, finement dorés ou travaillés. Des bateaux, des petits bonshommes, des crécelles, des automobiles et des fiacres, des manèges, etc. De l’autre, une multitude de déguisements : des masques, des habits, des uniformes, des parures, des trousses de maquillage...
Certaines étagères croulaient sous le poids du métal ; c’était celles où étaient disposées les armes. Des centaines d’armes de tout genre et de tout système : fusils d’assaut, grenades, fléaux, couteaux aiguisés, baïonnettes... et même des chars et des obus !
Enfin, disposés dans un fin alignement, comme s’il s’agissait d’un dépôt exposé à la vente, les tarauds voisinaient avec les meules et les outils de coupe affûtés, les jauges et les cales de précision jouxtaient les comparateurs à cadran, près des limes, des ciseaux à bois et des tenailles... Tournevis, machines, accessoires et raccords étaient là, aussi. C’étaient les rayons, si je puis dire, des outils.

Je vis à ce spectacle que j’étais là à un rendez-vous majeur dont le sens m’échappait encore un peu mais dans lequel je me devais de saisir le rapport entre ces milliers d’objets et moi-même. Fallait-il que je remplisse une aussi petite malle, fût-elle magique, avec autant d’objets ? Le bon sens me soufflait tout de même qu’il n’en était pas question ! Car la tâche eût été impossible et absurde.
Pourquoi cette disposition ? Pourquoi fallait-il que ce fussent ces objets-là et pas d’autres qui étaient alignés ainsi dans ce sous-sol ?

Je sentis les brûlures des cicatrices de Ravah me taquiner. Il y avait là, je me le répétais intérieurement, quelque chose d’important à saisir. Pourquoi Satinah ne se manifestait-elle pas ? Elle aurait sans doute pu m’aider à lever le mystère.
Mais si elle n’était pas là, c’était précisément pour que je trouve seul la réponse. Il fallait que je comprenne. Pour le bien de mon existence. Et en mémoire de Poil d’ours. Binouh, lui, avait l’air d’être en territoire connu ; il s’affairait à renifler et à gesticuler, couinait de plaisir et m’invitant sans doute à faire de même !
Alors je fis et refis les comptes dans ma tête, fis s’enchaîner et se mélanger toutes les explications et implications. Je fis appel à Ravah, la mémoire, et à Adirah, l’imagination. Je sentis leur souffle embraser en moi les inextricables sens et réveiller les possibles enchaînements. Je fis de la logique et de la kinesthésie en même temps. Mais de ce fouillis qui emplissait ma tête il me fallut, pour le résoudre et e canaliser, faire appel aussi à Tanah, l’expérience, qui me manquait terriblement.

L’expérience, cela voulait dire agir, passer à l’acte. Pour lever le secret, je laissai mon esprit poser les bonnes questions : si ces objets étaient là, c’était pour que je constitue mon stock personnel et que j’en remplisse la malle, aussi invraisemblable et impossible que me parut être cette tâche. Binouh avait l’air de me comprendre et dans ses yeux ronds je vis un signe d’approbation.
Je commençai donc à trier dans chacune des étagères les objets que je sentais utiles ou agréables et qui me paraissaient indispensables.

Au début de cette manœuvre, je me fixai pour but de n’extraire que deux ou trois objets de chaque lot, afin que la malle ne fût pas trop lourde à porter ensuite. Ce fut donc délicatement et parcimonieusement que je fis mon premier tri.
Mais, finalement, au fur et à mesure que je triai, je découvrais de nouvelles utilités, de nouvelles vertus aux objets que je touchais. Je découvrais que selon le contexte, selon le moment, tous auraient pu être utilisés différemment et à bon escient. Le parachute, par exemple, qui était curieusement classé parmi les déguisements, pouvait très bien faire l’affaire, selon moi, à l’homme qui aurait eu peur de se casser les jambes avant d’effectuer un saut vers l’inconnu. Le masque blanc me paraissait très bien adapté à qui veut se dissimuler dans la solitude et la grisaille. La lime et le papier de verre à qui veut usiner sa vie et en polir les surfaces. Le fusil d’assaut à qui veut exprimer sa violence, la sublimer ou s’inventer une cause. La corde à sauter à qui veut s’initier au vol du goéland, etc. Tous, oui, tous, avaient un sens. Et leur sens n’était pas figé ; cela dépendait exclusivement de leur utilisateur, de sa capacité à trancher parmi les symboles.
Alors, je me pris à mon propre jeu et, durant un couple d’heures, je fis un tas invraisemblable d’objets divers que je collectai comme l’on décore un arbre de noël, je veux dire avec l’appétence d’un petit garçon soudain aux anges. Pas un brin de fatigue ou de sueur ne vint écorner ces délicieux moments où le choix n’était plus hésitation ni douleur mais au contraire un ravissement exponentiel où les verbes prendre et comprendre devenaient synonymes. L’un allait avec l’autre ou en devenait son complément ou même sa source, son indispensable lien... je contemplai cette petite montagne d’objets et, je l’avoue, j’étais fier de mon œuvre car il me sembla que j’étais parvenu, ici, et à ma mesure, à rassembler pour la suite de mon voyage, tous les ustensiles utiles à ma vie d’homme.
Je pourrais plus tard, à ma convenance, piocher dans le tas et sortir le jouet, l’arme, le déguisement ou l’outil nécessaire à ma survie. J’en contemplai d’avance le déroulement et me délectai des réponses que je pourrais apporter dans telle ou telle circonstance, à chaque virage de mon existence...
Là encore, ce travail méticuleux fut de l’action pure, bien que baignée au jus de l’intuition, et le précepte d’expérience que m’avait enseigné Tanah fut mobilisé totalement... c’est alors que je sentis en moi comme un accouchement mental, un mécanisme de synthèse se mettant en route : je venais de comprendre ce que m’avait écrit Poil d’ours ! « Les tarots personnels à utiliser quand sonnent midi et minuit profonds », m’avait-il lancé, comme une provocation intellectuelle...
Les tarots personnels seraient ceux avec lesquels je remplirais ma malle ; ce seraient les cartes que je choisirais, comme un destin que je dessinerais moi-même parmi les objets de la malle.
« Midi et minuit profonds », je pressentis que ce pouvait être les états dans lesquels se trouvent projetés les hommes, à certains moments de leur existence. C'est-à-dire précisément au moment où ils entrent en contact avec un virage, une révélation, une soudaine opportunité ou une fortuite question. Midi profond, c’est lorsque je me confronte avec la raison pure et les enseignements majeurs du jour. Minuit profond, c’est lorsque cette confrontation a lieu avec l’obscur, le douloureux, le nocturne ou le caché. Midi et minuit sont les deux phases extrêmes de la connaissance et de la confrontation. Entre les deux, juste une errance et juste une attente.
Aux zéniths de ces deux états, à chaque fois un choix à faire ou une fatalité à supporter. Avec les tarots de ma fabrication en moi, je ne peux que faire des choix. Sans ceux-ci je demeure le jouet du destin et ne puis que ressembler à la marionnette que j’ai ajoutée à ma sélection méthodique.
Ma compréhension intellectuelle se débloquait. Quelque chose de lumineux se lançait.
« Le ventre de l’humain », avait-il ajouté...
Dans le ventre de l’humain ! Je sursautai instantanément. « Le ventre de l’humain », me répétai-je plusieurs fois

C’était donc cela. Les quatre sœurs m’avaient annoncé la poursuite de mon voyage, mais elles ne me prévinrent pas qu’il devait y avoir deux voyages. Oui, deux, un plus un. Le premier voyage n’avait pas lieu comme dans tout voyage ordinaire, dans la terre ou sur elle, mais à l’intérieur du corps humain. Nous étions avec Binouh, en cet instant, non pas dans une galerie souterraine, mais dans le ventre de l’humain, celui dont parlait Poil d’ours. Le second voyage, celui qui me mènerait jusqu’à lui ne commencerait qu’après mon exploration des étages de la personne et de l’individu.
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