POIL D'OURS (suite 1)

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écrire pour se vivre encore et encore, pour jouer avec ses miroirs et ses mémoires. Ecrire pour se voir dans l'autre, pour voir l'autre en soi  [+]

Mon voyage commença donc.
Les premières journées de ma longue marche furent aussi sèches et brûlantes que les nuits furent glaciales. J’appris à distinguer les ombres, à les nommer et même à dialoguer avec elles. La nuit devint une complice absolue et tout mon être changea à son contact. Les jours, en comparaison, me parurent fades et sans enseignement. Ils ne furent que des étapes immobiles, de modestes tremplins pour m’engouffrer avidement dans les soirs que j’attendais avec impatience. Chaque crépuscule annonçait pour moi la naissance d’une nouvelle porte que je n’allais pas tarder à ouvrir. Une fois là et sculptant la pénombre de ses brillances, la lune disparaissait une autre fois et me laissait dialoguer avec d’autres formes, d’autres sensations, d’autres brillances. Jamais le noir ne fut complet, tant il allumait en moi de chandelles mentales.

Cette expérience-là ne fut, sans doute, qu’une expérience de plus à rajouter à mon existence. Mais je n’avais jusque là pas prêté une grande attention à ma façon d’avancer dans la vie et d’en saisir les enseignements. Ma découverte du contraste, ma découverte du jour et de la nuit alla beaucoup plus loin qu’un simple voyage d’un point d’observation à un autre. Je découvris d’abord que le noir était une couleur, malgré ce qu’en disent les manuels scolaires. C’est une couleur parce que le noir brille et que la nuit n’est jamais muette. Je découvris ensuite que le passage du jour à la nuit était un changement de temps et d’espace, que les reliefs, les sensations et les pensées ne sont pas immobiles et figées : elles appartiennent en propre à l’ombre ou à la lumière. Je ne raisonnais pas de la même façon sous le soleil ou au clair de lune. Il me sembla même que mes propos intérieurs furent contradictoires de l’un à l’autre.

Mon voyage commença donc, disais-je.
Je franchis, une à une, les frontières qui séparèrent la nuit du jour. Ces premières journées de ma longue marche furent aussi riches et brûlantes que les nuits furent glaciales. Je traversai des forêts, des déserts, des villages, des montagnes et des rivières et me mis à compter le temps au nombre de mes pas.
Le contraste entre le jour et la nuit généra chez moi des pensées qui rendaient ce contraste savoureux. En effet, j’appris de la nuit à en distinguer les ombres, à les nommer et même à dialoguer entre elles. La nuit devint une complice absolue et tout mon être changea à son contact. Les jours, en comparaison, me parurent fades et sans message essentiel. Ils ne furent que des étapes immobiles, de modestes tremplins pour m’engouffrer avidement dans les soirs que j’attendais avec impatience. Chaque crépuscule s’annonçait pour moi comme une nouvelle porte que je n’allais pas tarder à ouvrir. Mon esprit s’éveillait alors sur des sensations, des émotions que le jour était incapable de produire.
Je découvris d’abord que le noir était une couleur, malgré ce qu’en disent les manuels scolaires. C’est une couleur parce que le noir brille et que la nuit n’est jamais muette.
Je découvris ensuite que le passage du jour à la nuit était un changement de temps et d’espace, que les reliefs, les sensations et les pensées ne sont pas immobiles et figé-e-s : ils-elles appartiennent en propre à l’ombre ou à la lumière.
La lune elle-même, qui sculptait là la pénombre de ses brillances, disparaissait là-bas et me laissait dialoguer avec d’autres formes, d’autres sensations, d’autres brillances. Jamais le noir ne fut complet, tant il allumait en moi de chandelles mentales.

Et mes douze nuits passèrent ainsi sans que je n’eus vraiment compté les kilomètres qui me séparaient maintenant du vieux berger. Il était déjà loin, et je le devinai, près de ses moutons, sûrement en train de jouer un air de flûte ou de déguster un repas fait de jambon parfumé et de vin paysan.
A l’aube du treizième jour, je sentis en moi un emballement profond me gagner : j’allais avoir le rendez-vous qui me fut promis par Poil d’ours.
Le soleil se levait majestueusement, embrassant les herbes et les petits arbres de ses multiples rayons. L’horizon semblait came, à peine bercé par un petit vent qui semblait siffler une mélodie. Il n’y avait pas là un spectacle extraordinaire : j’avais souvent vu des levers de soleil aussi beaux, et même quelques uns qui avaient déjà imprimé ma mémoire à l’eau forte.
Pourtant, il se dégageait une ambiance particulière du paysage que j’avais devant les yeux. Les couleurs du feuillage des arbres n’étaient pas celles des chênes, des bouleaux ou des noisetiers de mes jardins d’enfance. Certains arbres étaient jaunes, d’autres bleus ou rouges et d’autres encore étaient multicolores.

J’attendis là plusieurs heures et rien ne sembla bouger. Et puis, j’entendis une musique légère s’élever dans les airs et, presque aussitôt, une voix féminine qui lui fit écho :
« hoo – la – ooh – hoo – la – ooh... »

Simultanément, je m’aperçus que quelque chose s’animait tout autour de moi: comme guidés par la musique et par cette voix étrange, des oiseaux apparurent et puis des petits animaux de toutes familles : lapins, mulots, écureuils, belettes et bien d’autres encore qui m’étaient moins familiers. Ils semblaient sortir d’un dessin animé à la Walt Disney.
Tout ce mouvement disparut au moment où la voix s’arrêta de chanter. Les oiseaux se posèrent sur les branches des arbres à proximité pendant que les autres animaux s’assirent sur la lande. Un impressionnant silence s’installa. Je remarquai que tous les animaux avaient le regard braqué sur le plus majestueux des arbres qui poussaient là.
Je vis alors quatre femmes émerger l’une après l’autre de cet arbre et se diriger vers moi. Le spectacle était étrange, sorti tout droit de quelque recueil mythologique. Je remarquai qu’elles étaient d’une beauté sans égale, toutes quatre parées d’une tresse qui leur descendait à mi-cuisse. La première, qui était nue, s’adressa à moi et me tint un langage que j’eus du mal à saisir :
« Toi, l’homme, que crois-tu venir chercher ici ? Est-ce le bonheur ou le drame ? Est-ce un miroir ou la porte de la connaissance véritable ? Es-tu prêt à perdre jusqu’à tes amis et tes racines ? »
Je ne savais pas si cela était de véritables questions. Plutôt des formules incantatoires. Comme je ne répondais pas, la femme nue s’avança plus près de moi, me frôla le visage de sa main, plongea ses yeux noirs dans les miens et me dit :
« Que sais-tu de l’amour et des mystères de la dualité ? »
Je lui répondis que j’étais novice en la matière et que je n’avais jamais bien compris ce qui guidait réellement un homme vers une femme.
« Bien, bien, fit-elle. Tu es un humain respectable. Tellement d’hommes ont mal emprunté le chemin... tu as encore le cerveau vierge, et c’est très bien. »
Puis elle enroula sa tresse autour de mon cou, fit glisser sa main sur ma poitrine et y enfonça sèchement ses ongles. Je n’eus pas le temps de crier. Quatre sillons bleutés apparurent sur ma poitrine.
« Ceci est ton laissez-passer pour la connaissance, me dit-elle. Ces marques indélébiles seront là jusqu’à la fin de ton passage terrestre. Elles te rappelleront la règle première de l’existence : tout contact a une mémoire, rien ne s’efface complètement. Rappelle-toi, toujours, que ta condition d’humain peut te pousser à oublier ce que tu rencontres ou ce que tu vis. Mais cela reste un mensonge. Ton corps n’oublie jamais ce qui l’a imprimé, même si la trace n’est pas toujours visible. Les empreintes que je viens de te faire sont celles de la nécessité. A chaque fois que tu oublieras l’essentiel, les cicatrices se réveilleront et te feront souffrir. C’est mon cadeau pour toi. C’est mon cadeau pour toi, parce que je suis Ravah, la mémoire. »

Quel cadeau ? Pourquoi un cadeau, me demandai-je. C’est alors qu’une des autres femmes s’avança à son tour et me tendit un arc.
« Tiens, prends, fit-elle. Et choisis une de ces flèches. »
Elle me tendit un carquois contenant une bonne quinzaine de flèches. Je n’avais jamais vu de flèches aussi bizarres que celles-ci. Elles n’étaient pas toutes pointues. Certaines faisaient à peine la moitié de la taille des plus grandes et ressemblaient plus à des bâtons multicolores qu’à de véritables flèches. Des guirlandes semblaient accrochées à certaines pendant que d’autres ressemblaient à des engins de torture, plantés de plein d’hameçons et de pics.
« Laquelle choisis-tu, homme », me demanda t-elle.
Je sentis que ma préférence allait vers la plus banale et la plus insignifiante des flèches. Sans doute par une sorte de modestie... Je tirai donc du carquois un trait de couleur verte d’environ quarante centimètres de longueur. A l’un des bouts était fixée une lame en métal blanc finement ciselée sur laquelle je pouvais deviner une lune souriante. Le symbole me plaisait bien ; aussi je désignai cette flèche à ma protagoniste.
« Je vois, homme, que tu as du cœur et de la patience. Ce sont deux bonnes choses : tu n’es pas le plus mauvais des hommes. Tu peux donc participer à l’épreuve... »
Quelle épreuve ? La réponse vint quand elle me pria de tirer la flèche. Elle me désigna les animaux, les arbres, l’horizon, les autres femmes et me dit :
« Choisis la cible que tu veux. Choisis celle qui apportera le plus de plaisir à ton acte. »
Je fis tourner l’arc tout autour de moi à la recherche d’une cible, mais n’en trouvai point.
Je n’avais nulle envie de tirer sur ces êtres animés qui m’entouraient ni même sur l’un de ces arbres. J’avais appris, il y a longtemps, le respect pour toutes les choses vivantes et ne pus donc me décider.
L’archère le sentit et me questionna :
« Dis-moi, homme, as-tu vraiment envie de tirer cette flèche ?
Je lui répondis que oui, mais que je ne voyais pas là, dans les choses qu’elle me désignait, la cible à atteindre.
- Alors, quelle est ta cible ? Insista t-elle.
Je sentis à ce moment-là comme une inspiration frôler mon esprit : oui, j’avais bien une cible, mais elle était abstraite et invisible, presque indéfinissable.
- Je comprends ce que tu cherches, homme. Je le vois à ton hésitation et à ton regard. Les cibles matérielles te sont de peu d’importance parce que tu cherches le dialogue avec les dieux. Mais il n’y a pas de dieux alors tu ne trouves pas les cibles. Il y a un peu d’orgueil chez toi si tu ne quittes pas cette folie. Le seul dieu que je puis te faire connaître et qui peut être ton éternelle cible, c’est le temps. »
Elle me prit alors le bras, me fit tendre la corde, viser un arbuste et m’ordonna de lâcher le trait.
La flèche vint se ficher dans le tronc de l’arbuste, vingt cinq mètres plus loin.
A peine le son de la lame contre le tronc se fut-il estompé que je vis la flèche prendre feu et l’arbuste avec. Comme s’il s’agissait d’un simple feu de paille, nous attendîmes là jusqu’à ce qu’il n’y ait plus que cendres à l’endroit où la flèche avait été décochée.
« Voilà, homme, ce que tu vois est le fruit sans cesse renouvelé de ton existence. D’un moment à l’autre, d’une flèche à son impact, il n’y a plus rien que le bruit qui résonne encore en nous et un brin de mémoire qui semble n’avoir fait exister que l’invraisemblable. Le résultat est pourtant là. Quelque chose s’est passé. Quelque chose a disparu. Quelque chose aurait pu exister. Peu importe la cible si tu sais armer ta flèche. Ne te laisse pas tromper par l’apparente fragilité du résultat. Ceci est le véritable pouvoir : le temps est toujours présent et tu peux toujours lutter avec lui. »
Puis se tournant vers moi, elle tendit ses mains sur mes joues et m’embrassa sur les lèvres. Et ajouta :
« Je suis Tanah, l’expérience. Parce que tu es homme de confiance et d’avenir, je me donne à toi pour que toujours l’expérience soit ta première respiration avec le monde. Sans la volonté de l’expérience, un homme ne vaut pas plus qu’un vent d’hiver, toujours réduit à lui-même. »
Tanah m’embrassa à nouveau puis se recula.

La troisième femme était rousse et avait le visage maculé de taches de rousseur. Elle portait sur le côté une sorte de grande gibecière où je devinais des petites étoiles luminescentes.
« Je suis Adirah, la sœur de Tanah et de Ravah. Mes sœurs sont très espiègles, comme leur étoile. Parce qu’elles sont la mémoire et l’expérience, elles jouent souvent ensemble avec l’esprit des hommes pour les dérouter. Notre mère, à notre naissance, disait qu’une vie humaine était semblable à une de ces lanternes qui, bout à bout, éclairent la chaîne humaine dans le noir de l’humanité. Chacune de ces lanternes a besoin, en plus d’elle-même, d’avoir la mèche, le pétrole... et l’allumette !
C’est pourquoi notre mère voulut avoir quatre filles : Ravah, qui rend la vie possible, Tanah qui transforme l’abstrait en concret, moi qui permets – parce que je suis l’imagination et le rêve - à la vie de sourire et, enfin, notre sœur Satinah qui veille sur nous et sur la vie des hommes.
Tu vois, je suis ton allumette. Aucune lampe ne peut s’allumer sans cette allumette. A nous quatre, nous pouvons faire briller la conscience de chaque homme, de chaque femme, de cette planète. »

Elle s’interrompit, ouvrit son sac et fouilla pour en extraire une poignée de ses étoiles. Elle s’agenouilla et les disposa sur le sol. A ce moment-là, les étoiles s’animèrent et se mirent à former un ballet, comme un feu d’artifice silencieux, un théâtre de flammèches et de jets multicolores.
« Attrape une de ces étoiles ! », me dit-elle.
J’osai à peine tendre la main car j’imaginai que ce devait être brûlant. Mais elle insista et, forçant mon courage, j’en attrapai une à la volée.
Je fus stupéfait du contact étrange que cela me procura. Ma main semblait s’être fermée sur un duvet de la plus extrême douceur. Je sentis comme une médecine puissante animer mes doigts et, aussitôt, le plaisir gagner mon esprit. A la place de la brûlure que je pouvais escompter, je ne sentis que du bien être.
Adirah appela ses deux sœurs Tanah et Ravah, les fit placer face à moi et me dit :
« Si tu devais épouser une de mes sœurs, laquelle choisirais-tu ? »
Je fus surpris d’une pareille question, surtout en de telles circonstances. L’espace d’une seconde, je me demandai si je ne délirais pas. Finalement, je me retrouvais là, dans un lieu sans doute mentionné dans aucun atlas, entouré de femmes venues peut-être d’une autre planète, avec une sorte de coton vivant dans la main ! C’était absurde !

Je délirais sans doute, mais c’était si agréable ! C’est à ce moment de ces pensées que je remarquai la présence de la quatrième sœur, qui était restée près de l’arbre, muette, fixant ses yeux extraordinaires sur moi.

Un étrange magnétisme émanait d’elle. Elle devait avoir dans la famille une place particulière et sans doute un rôle majeur. Elle semblait observer la scène de mon initiation avec le recul des juges ou des arbitres.
J’étais déjà parti dans un dialogue sourd avec elle mais Adirah me ramena à la question qu’elle m’avait posée :
« Je vois que ton regard est mobile et que tu es porté vers l’inconnu que représente Satinah. Peut-être même est-ce elle que tu choisirais pour épouse parmi nous quatre. Mais tu n’es pas encore prêt pour une telle échéance. Ton regard n’a pas assez mûri ni ton corps suffisamment franchi d’épreuves pour cela.
Aussi, je te demande : si tu devais épouser une de mes sœurs, laquelle choisirais-tu ? »
Je réfléchis et répondis :
« Je crois que c’est Ravah que je choisirais. »
Adirah hocha légèrement de la tête et me lança un petit ricanement :
« Tu ne m’étonnes pas. Ravah attire toujours les hommes qui n’ont pas assez vécu. Elle est sensuelle, très belle et c’est la plus accessible.
Puisque tu l’as choisie, offre-lui l’étoile que tu as dans la main. »
Je tendis ma main vers elle. Ravah la prit, la dirigea sur son sein et la fit s’ouvrir. Je vis alors l’étoile tournoyer sur elle-même, émettre une sorte de traînée orangée puis aller d’un point à un autre, de son sein à son autre sein, de son autre sein à sa bouche, de sa bouche à son ventre... jusqu’à ce qu’elle dessine une figure épousant parfaitement la forme de Ravah. C’est à ce moment-là que, malgré moi, j’eus envie de faire l’amour avec Ravah.
Je tendis mes lèvres vers elle. Mais à peine mon corps approchait-il du sien qu’elle disparut complètement, ne laissant à cet endroit que le spectre orangé engendré par l’étoile.
Je restai là, ahuri et déconcerté.
Adirah reprit la parole :
« Tu vois, la magie est puissante. Un peu de mémoire et un peu de rêve et tu redeviens alors un homme de fantasmes et de désirs. La mémoire et le rêve, ensemble, s’unissent pour troubler tes sens d’homme commun et limiter tes vues. Tu as choisi Ravah, le plus facile des choix, et tu n’es pas à blâmer. Mais, tu vois, il ne reste plus rien maintenant, sauf un désir qui n’a rien construit.
Mais rassure-toi. Ravah est maintenant en toi et continuera de t’habiter jusqu’à la fin de ton existence pour faire vivre tes désirs... et les cicatrices qu’elle t’a laissées.

Je me demandai ce qu’aurait été le résultat si j’avais choisi Tanah. Car je commençai à comprendre l’épreuve initiatique que je traversais. Ces quatre sœurs étaient quatre symboles vivants, quatre personnages apparus là pour valider toute l’histoire humaine.
Que vaut une vie sans Ravah, la mémoire ?
Que devient-elle sans Tanah, l’expérience ?
Que produit-elle sans Adirah, le rêve ?
J’imaginai sans peine le cocktail de vie que pouvait représenter l’union de telles forces. Une telle association ne pouvait que donner l’indispensable sens tant recherché à toute action humaine.
Et pourtant, je sentis qu’il manquait un élément à cette chaîne. Et mes yeux se tournèrent inévitablement à nouveau vers Satinah, qui était toujours près de l’arbre à m’observer. Je crus même deviner chez elle un petit scintillement du regard, comme un message qu’elle m’adressait.


J’avais du mal à me détacher de sa personne. Peut-être parce que j’avais compris qu’elle ne pouvait être que la sagesse, l’indispensable synthèse des trois autres formes de la vie.
Elle était la sagesse capable de nouer dans le même cordage l’invincible jeunesse du rêve avec l’infatigable ressource de la mémoire et la très éducative force de l’expérience. La sagesse capable de faire le choix du combat ou de la paix lorsque l’heure est venue.
En d’autres temps, Satinah eut à réconcilier ses sœurs qui s’étaient brouillées au cours de leur jeunesse. C’est cette expérience qui lui fit définitivement prendre l’ascendant sur sa famille. D’ailleurs Satinah aimait rappeler à l’occasion qu’elle puisait sa force dans la simple observation de ses trois sœurs et que la sagesse, finalement, vient avec le regard.

C’est cette histoire-là que continua de m’expliquer Adirah jusqu’à temps qu’il me fût possible de parler de leur enseignement avec science et conviction.
A la fin de la journée, les sœurs conclurent la fin de mon initiation et me ramenèrent au but de mon voyage, c'est-à-dire à ma quête de Poil d’ours.

« Tu es enfin prêt, me dit Satinah, à affronter les terribles miroirs de la vérité et à poursuivre ton chemin. Ravah et Adirah t’accompagneront de l’intérieur parce que tu auras besoin constamment de faire appel à ta mémoire et à ton imagination pour comprendre les écrans que te renverra l’existence. Certains écrans seront des pièges, d’autres seront des opportunités pour aller plus loin.
Le solitaire que tu es peut croire qu’il ne suffit que de lui-même pour dénouer l’écheveau de la vie tout entière. Mais ta quête serait vaine s’il n’y avait pas un petit fil, même ténu et fragile, qui ne te reliait à la réalité. Ce fil, ce raccord, ce contact avec l’extérieur de toi, ce sera l’influence nécessaire que tu ne devras jamais négliger ; ce sera Binouh... »
Et elle désigna du doigt un petit animal fort étrange qui me regardait, tapi derrière les jambes d’Adirah. Il était d’une espèce que je ne connaissais pas, mi-boule de poils mi-écureuil ; il me fixait avec des yeux ronds qui forgeaient la sympathie et l’envie de le caresser. Il avait la tête plantée de deux oreilles gigantesques de couleur rousse qui faisaient contraste avec le brun foncé de son petit corps.
Je n’eus pas de peine à me faire adopter par le petit animal, car il se mit aussitôt à japper – ou plutôt à couiner – et à me montrer des signes d’affection.
Satinah reprit :
« Quant à nous, Tanah et moi, nous n’avons nul besoin de t’accompagner car tu as déjà commencé, dès la première minute qui a suivi ta naissance, à faire ta propre expérience de la vie et à forger un embryon de sagesse. Seul le reste de ta vie peut t’apporter encore un développement prodigieux de ces qualités. Nul ne l’apportera à ta place. Binouh, parfois, t’aidera. Nous sommes confiantes en toi et nous savons d’avance que l’homme que tu recherches sera trouvé par toi.
Il est certainement déjà très loin et ton voyage réel ne fait que commencer. »

Quand elle eut prononcé ces derniers mots, Satinah s’approcha de moi, me prit les mains et les garda serrées dans les siennes un long moment. Etait-ce un au-revoir chaleureux qu’elle m’adressait ou bien était-ce un pouvoir qu’elle me transmettait ? Je fus en tout cas extrêmement sensibilisé par ce dernier contact avec elle. Je suis certain aujourd’hui que si Satinah avait été une femme que l’on peut rencontrer quelque part dans notre monde humain, j’en serais tombé éperdument amoureux. Le regard qu’elle eut encore une fois, au moment de notre séparation, fut d’une intensité et d’une durée inoubliables.
Cet adieu de Satinah était le signal pour l’ultime cérémonie que les quatre sœurs me préparaient.
Elles me firent étendre sur le sol, firent le vide dans mon cerveau et demandèrent à mon corps d’être le plus disponible possible.
Puis Adirah se coucha sur moi, et se fraya un chemin à travers mon épiderme pour venir m’habiter et rejoindre Ravah qui était déjà en moi.
La transition fut étonnante. Je sentis dans ma tête basculer les possibles périmètres de ma vie pour laisser place aux inexplorés et inexplorables sentiers du devenir. Je sentis, lorsqu’elle eut passé cette drôle de frontière qu’était mon corps d’homme commun, que je devenais plusieurs personnages à la fois et que le grand univers n’était plus intouchable. Plusieurs vies allaient dorénavant vivre en moi, démultipliant ainsi à l’infini tous mes sens. Une nébuleuse de possibles s’allume mentalement quelque part en moi, et je me découvris soudain plein de force et plein de douceur aussi. Plein de probables.
Son infiltration en moi générait une commotion intense avec moi-même, m’hydratant de génie et de joie de vivre. Quelque part, c’était certain, c’était une part de moi qui se gommait d’un coup, avec ses vestiges et ses ruines, et une autre part qui s’appropriait des outils nouveaux d’exploration.
Je me faisais l’amour, grâce à Ravah et Adirah.

Ce jour-là, je devins à moi seul la moitié du cosmos, par simple osmose avec deux fées.
Je m’endormis doucement, comme pour une deuxième naissance... Je sentis Binouh se coller à moi pour trouver lui-même le repos.

Lorsque je me réveillai, je poussai un grand cri.
Le cauchemar que je fis me rappela à mon entière condition d’homme+, fragile et trompeuse, par définition.
De ce cauchemar, je ne retins que l’image de ma tête se coulant avec mes membres dans un sablier de sang. L’impossible et douloureuse synthèse s’affrontant au verdict du temps. Combien de fois avais-je rêvé cette atrocité ? Cela finirait-il un jour ? Cesserai-je un jour de lutter avec l’horloge ?
Et puis, brusquement, je réalisai mon état : n’étais-je pas, il y a quelques heures encore, à la recherche de Poil d’ours ? N’étais-je pas également en communication avec des amazones de légende qui me léguèrent leur animal fétiche ? Me revinrent alors en mémoire tous les mots entendus, toutes les sensations engrangées, de cette rencontre que je venais de vivre, et qui émergeait de moi comme un rêve, comme un non-sens.
Et pourtant, je n’avais pas rêvé. Je tournai ma tête pour reconnaître les lieux, qui étaient bien les mêmes, mais presque tout avait disparu : les quatre sœurs, les animaux et même l’arbre creux. Binouh, l’animal étrange, lui, était là, dans la même position que lorsque nous nous étions endormis. Il couina, comme pour me saluer, et se blottit davantage contre moi. A l’endroit où était situé l’arbre creux, je distinguai une ouverture qui s’enfonçait dans le sol.
Je me frottai les yeux, me levai prestement et nous nous dirigeâmes, Binouh et moi, vers cette ouverture.
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Marsile Rincedalle · il y a
Ma profession m'obligeait d'arpenter les rues de ma ville, la nuit. Et comme votre héros, je la préférais au jour.
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Jean-Marc Nassiet · il y a
lisant ce "conte onirique" je pense à un auteur que j'aime, Laurent Gaudé. Tu connais certainement.