« Plus que nue ! »

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Le grand bal costumé des Affaires étrangères battait son plein en ce mois de février 1857. Pour celles et ceux qui à cette occasion faisaient leur entrée dans le monde, c’était une telle profusion de fleurs et de lumières, d’argenterie, de cristaux et de miroirs par-dessus les parures éclatantes des femmes, que les yeux en étaient d’abord blessés. On ne pouvait tout voir, tout regarder, sans être pris dans un tourbillon à vous faire manquer la prochaine valse. En raison de la présence de l’empereur et de l’impératrice, tous avaient rivalisé d’élégance. Les hommes qui pouvaient arborer une tenue militaire d’apparat ne s’en privaient pas, les autres multipliaient les costumes flatteurs et les crinolines précieuses aux reflets changeants tourbillonnaient gaiement dans les deux grands salons d’apparat.

La cour s’amusait : l’impératrice était en Bohémienne, Diane chasseresse croisait une étrange Indienne africaine, un courtisan de Catherine de Russie échangeait quelques propos avec sa voisine costumée en Mauresque ; les époques et les classes sociales ré-interprétées se mêlaient. L’empereur à son habitude se pensait incognito.

La plupart des dames d’âge se contentaient souvent d’une coiffure de tête, d’autres d’un loup, vite enlevé.

À mi-bal, la belle Eugénie avait quitté son costume pour un simple domino à peine jeté sur sa robe de bal. L’empereur avait ôté son loup. Généralement, le couple impérial profitait de ce moment pour converser avec les uns et les autres par petits groupes, faisant ainsi le tour de l’immense salon ovale qui laissait libre en son centre le grand espace dévolu aux danseurs, les invités se pressant sur les côtés. Dans cette pause, l’on servait glaces et rafraîchissements, les éventails battaient l’air et bien des messages ainsi s’échangeaient en toute discrétion.
Les invités qui ne dansaient pas conversaient, assis, dans les autres salons, plus intimes.

Et comme à l’habitude, Eugénie rayonnait au milieu de ses dames d’honneur, toutes les épaules nues et en grand décolleté à l’instar de l’impératrice. C’était le paradoxe de cette époque tout de même corsetée que de se vanter d’offrir les plus beaux décolletés d’Europe, dont ceux de la princesse Mathilde, cousine de l’empereur et, bien entendu, de l’impératrice.

Alors que leurs majestés se trouvaient à mi-chemin du salon, il se fit un petit mouvement côté jardin bien avant que l’orchestre ne revienne. La foule à droite s’écartait pour laisser passer une femme accompagnée de trois autres invités. On était saisi de stupeur, d’admiration peut-être – et même sans doute – et d’une vague crainte. La Castiglione, maîtresse de l’empereur, et de quelques autres têtes couronnées, réputée plus belle femme de son temps, faisait son entrée. Se pouvait-il qu’elle eût été invitée, l’impératrice étant présente ? Ou bien forçait-elle l’entrée, certaine de son impunité ? Allait-on vers un scandale ?

L’impératrice avait été aussitôt prévenue de la présence incongrue de la Castiglione. Fougueuse, la belle Espagnole n’en était pas moins une femme de tête. Elle en voulait surtout à la comtesse d’avoir séduit l’empereur pendant qu’elle-même était enceinte du petit prince, l’embarquant, au sens propre du terme, un soir de fête, vers une petite île d’où elle était revenue sa toilette fort dérangée, à la consternation de tous. Pour le reste, Eugénie savait les appétits charnels d’un homme vieillissant devant une Vénus de dix-neuf ans.

Sans doute la comtesse était-elle ce soir-là une des femmes les moins parées du bal. Il est vrai que néanmoins pas un regard ne pouvait se détacher d’elle en la croisant tant sa toilette était extravagante : une gaze fine, comme cousue sur elle, et transparente, révélait son corps splendide. Sa chevelure magnifique cascadait sur ses épaules. Et, scandale absolu : elle ne portait pas de corset, laissant ainsi apercevoir ses seins et le bas de ses jambes sous les jupons froncés et relevés de la jupe. Toutefois, de-ci de-là, quelques cartes à jouer avaient été brodées sur des bandes de satin, en des endroits qu’il eût été inconcevable de dévoiler, pour ce costume de « dame des cœurs ».

Il y avait du baroque dans cette tenue indécente de carte à jouer, à se jouer des cœurs qu’elle avouait captifs, tous de velours rouge perlé et tous enchaînés sur son vêtement : cœurs en tête dans son diadème, cœurs en sautoirs, cœurs intimes aux endroits impudiques, cœur révélé sur sa jarretière découverte par une fente de la tunique, petits cœurs en soie rouge sur ses bas et cœurs découpés à ses pieds sur ses fins souliers de cuir, cœur enfin entravant une de ses chevilles sur une fine lanière.

L’assemblée était saisie, comme à chacune des apparitions de l’extravagante Italienne. Si, à la dérobée, beaucoup la détaillaient, y compris les femmes, fort curieuses, on restait perplexe. Car la créature traînait avec elle un parfum de scandale. Ne disait-on point qu’après avoir ruiné son époux, désormais séparée de lui, elle engloutissait sa fortune personnelle dans d’infinies et coûteuses recherches pour mettre en scène cette beauté dont elle semblait amoureuse, tel Narcisse de son image ? Et qu’elle versait dans les nouvelles découvertes, courant à grands frais se faire photographier dans ces stupéfiants costumes ? On la disait aussi espionne, mise dans le lit de Napoléon III par les partisans d’une Italie unifiée. Elle inquiétait autant qu’elle fascinait et déjà il semblait que l’empereur se détachait d’elle. Il faut dire que cet impénitent coureur de belles femmes lorgnait la petite Waleska, plus douce que la capricieuse Castiglione, et restait par ailleurs attaché à son épouse dont il appréciait la fantaisie, la piété et le bon sens.

Bien des regards se dirigeaient vers Eugénie qui souriait entre Louis-Napoléon et la princesse d’Essling. Elle pouvait encore feindre de ne pas avoir vu la comtesse et se diriger vers la partie gauche des salons, plonger ainsi dans des conversations successives. On se reprit à bavarder. La petite comtesse de Montebello ne put s’empêcher de s’exclamer que la Castiglione était nue ! Ce à quoi le marquis d’Hertford répliqua : « Non, Madame, elle n’est pas nue mais plus que nue ! ». On rit et le mot fusa, de proche en proche.

Tout en conversant avec la marquise de Las Palmitas, Eugénie prit familièrement l’empereur par le bras. Le couple impérial, en poursuivant son chemin vers la droite, ne pouvait que croiser la maîtresse en titre.

Fatalement, au milieu de la salle, les deux femmes se trouvèrent face à face. Arrivée devant la comtesse, Eugénie, qui agitait son précieux éventail, le referma d’un coup sec. Elle prit le temps de sortir de son corsage un ravissant lorgnon pour toiser et jauger lentement l’insolente, qui esquissait une révérence.

Le bal allait reprendre et Eugénie adorait danser.

Fixant alors l’as de cœur niché entre les cuisses de la comtesse, elle lança à voix haute, claire et intelligible :

« Le cœur est placé bien bas, comtesse ! »

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