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Plus fort que la tradition

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Ans Col

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C'est Ton's Lybass qui vient me chercher. Je suis ravie comme tout qu'il se soit proposé pour me récupérer. Aucun autre visage familier ne pouvait m'aider à mieux accepter l'idée de devoir passer deux semaines dans ce pays. Un grand sourire, une étreinte forte d'amour et de protection, comme il n'est pas permis d'en faire en public à une femme ici, et toutes mes peurs s'envolent.
Quand nous montons dans le tout-terrain, un homme est assis sur la banquette arrière. Mon Père. Il n'est même pas descendu. Je lui dis bonjour en essayant de mettre dans ma voix toute la chaleur que j'ai pu puiser en moi. Il me répond sans poser un regard sur moi. Je m'abstiens de m'assoir à ses côtes. Qu'aurions-nous à nous dire ? Juste avant qu'il démarre, Ton's Lybass me lance un regard voilé d'un désolé manifeste. Mais je sais qu'il n'a pas dû avoir le choix. Ce que père veut, père l'obtient. Si père dit ça se passe comme ça... ça se passe comme ça !

Ce matin, ce sont des passages incessants devant ma chambre - enfin, depuis que je suis partie c'est plutôt celle de ma cousine Léna - qui m’extirpent de mon sommeil. Je savais que je pouvais faire un trait sur les grasses matinées en descendant dans la maison familiale (je m'en serais bien passé d'ailleurs mais Ton's Lybass a pensé que c'était mieux) ; mais là, ils mettent une détermination certaine à empêcher que ça arrive.
— Ah, bonjour. Tu es réveillée depuis longtemps ?
—J'ai essayé de me rendormir, je n'y suis pas arrivée. Qu'est-ce qu'il se passe Léna ?
— Il y a des gens pour toi.
Officiellement, ce sont des gens qui viennent rendre visite à mes parents. Derrière la visite, se cache une demande en mariage. Ou plutôt un arrangement. Bien sûr je n'ai pas mon mot à dire, m'a souvent soufflée la tradition. Mais moi, je ne suis pas mes sœurs. Donc j'ai mon mot à dire. Je n'ai pas décollé un seul centimètre carré de mon corps du lit. Ton's Lybass vient me suggérer, sur le bout des lèvres, de rejoigne la délégation. Je réponds simplement que je suis malade sans même feindre une once de symptômes pour le prouver. Il n'insiste pas. Plus tard, Maman est venue me prier de sortir. Je lui donne la même réponse. Elle insiste. Je reste sur ma position : je suis vraiment malade.
Mon père ne m'a pas adressé la parole pendant deux jours. Le silence c'est son calme à lui avant la tempête.

Dans mes souvenirs de petite fille de huit/dix ans, j'aimais beaucoup le repas familial du dimanche. Une vingtaine d'années plus tard, la seule chose qui le rend supportable, c'est qu'il ne se passe plus systématiquement chez le paternel mais aussi, à tour de rôle, chez une de mes sœurs. Avec neuf sœurs, toutes mariées à des hommes qu'elles n'ont commencés à aimer que bien plus tard - ou jamais -, je n'aurais vraiment pas eu de chance si aujourd'hui le rassemblement avait été chez leur père. Marième est la troisième de la fratrie. La seule – avant moi – qui a bien tenté de s'opposer au destin que lui avait dessiné le chef de famille. Mais ça s'est très mal terminé. En fin de compte, ça n'a simplement été pour le roi qu'une occasion en or de faire un exemple, si ignoble et traumatisant qu'il est resté mythique et a calmé toutes ses filles suivantes. Malgré tout, elle semble heureuse aujourd'hui. Elle semble...
Salutations chaleureuses et interminables. Bonjours bienveillants, touchants – amusants aussi – de mes neveux et nièces. Retrouvailles d'une joie sincère ou de façade. En tout, j'y passe une heure dont un bon quart d'heure à supporter une nouvelle délégation. Une de celles qui s'accroche. Je retourne dans la cuisine d'un pas agacé.
— Qu'est-ce qu'ils font là ? lancé-je.
L'assemblée, exclusivement féminine, fige son regard sur moi. Je sais alors que ma voix est toute sèche et emplie de contrariété.
— Qui ça ? murmure Marième d'un air hébété.
Ooh, qu'elle ne joue pas à ce jeu, s'il lui plait. Elle sait très bien – elles savent toutes – de qui je parle... Oh ! Eux... Eh ben, ils sont invités à déjeuner. Ils leur rendent visite très régulièrement, je sais ! Ils ont toujours été très proches de la famille. Je ne l'ai quand même pas oublié ça ?
Ce que je n'ai pas oublié c'est ce qu'une personne parmi eux a fait. Dès le début, sur le bout des lèvres, on m'a traité de petite menteuse. J'ai défendu ma version bec et ongles, prête à la déballer sur la place publique. Mais avant que je mette mes menaces à exécutions, l'aveu, sur le bout des lèvres également, est arrivé. Faute avouée est à demi pardonnée ? Faute à demi avouée est totalement pardonnable. Particulièrement avec le temps qui passe. Voilà ce que mes parents et les siens ont conclu. Et qu'ils n'étendent plus parler de cette histoire !
— Tu sais, tu devrais faire des efforts, Papa y tient beaucoup...
— Marième, je n'ai que faire de cet hom... (je me retiens, mais trop tard, l'assemblée n'est pas dupe)... de Papa et ses projets.
— Personne n'ignore comme il est redoutable et je ne te souhaite pas la même chose que ce qu'i...
— Que ce qu'il t’a fait ?
Le silence en réponse. Je sens la douleur encore vive qui lui reste de cet épisode. Si cet homme tente la même chose envers moi, il devra se salir les mains cette fois et ça ne restera pas impuni.
Ce repas est comme une exception qui confirme la règle : au moment de manger, il n'y a plus de séparation des genres. Hommes et Femmes prennent place presque alternativement autour des grands plats. Ce n'est plus trop dans la tradition de manger en silence, mais aujourd'hui je le respecte scrupuleusement. Pendant que les avis s'enchainent sur divers sujets, je reste muette. Je l'ai évité depuis le début de la journée. Il a cherché mon attention dès l'instant où j'ai posé le pied chez ma sœur. Avec la même audace qu'il y a quelques années, il finit par m'approcher dans la cuisine où je transporte la vaisselle débarrassée.
— Tu veux de l'aide ?
— Qu'est-ce que tu veux Malhé ?
— Simplement te filer un coup de main...
— Soit tu es l'homme le plus pervers et de la pire espèce, soit je n'ai pas été suffisamment claire, il y a douze ans. Alors je te le répète : ne m'adresse plus jamais la parole !
— Ton père n'a donc pas exagéré, tu es une devenue femme rebelle.
— Ca s'appelle du "caractère" et bien sûr pour une grande partie des hommes ici, c'est incompatible avec le mot « femme ».
Pourquoi je reste autant bloquée sur le passé ? Comment cette question lui a-t-il même traversée l'esprit ? Cela arrangeait, peut-être, tout le monde que l'affaire se résume à la bêtise, sur fond d'ivresse, d'un jeune garçon amoureux d'une fille belle et innocente... Mais pas moi.
— Nous savons tous les deux que tu n'avais jamais bu une seule goutte d'alcool. Tu peux le nier jusqu'à la fin de tes jours, mais même dans l'au-delà ça reste une tentative de viol.
Les trois derniers mots avaient explosé de nouveau. Le silence, oppressant et aux accents d'aveu pour lui, s'en était emparés.
— Je connais ton secret, finit-il par lâcher.
Je garde le silence. Il me regarde droit dans les yeux et poursuit :
— Les rumeurs n'ont pas de frontières et le monde est petit. Il suffit de pas grand-chose pour les confirmer.
Il me dit que cela ne le dérange pas. Si j'accepte simplement l'évidence que nous sommes faits l'un pour l'autre, je peux être heureuse. Mon secret restera un secret et je pourrai le vivre aussi longtemps que je voudrai... jusqu'à ce je m'en lasse.
—Tu auras tout à y gagner, n'est-ce pas ? rétorqué-je.
Les mots qui se retiennent en lui, je les connais. Je les ai toujours connus. Mon secret est une abomination dans cette partie du monde. Une maladie de l'esprit qu'on éradique à coup de guérisseurs savants et de marabouts de grandes lignées. Quoi de mieux qu'un arrangement pour ne pas abattre le déshonneur sur sa famille et vivre, jusqu'à la fin de sa vie, avec la disgrâce et la condamnation sous toutes ses formes les plus atroces imaginables. A ses yeux, je suis la partenaire idéale.

Le soir, lorsque nous rentrons enfin, mon corps ne tient plus. Dormir, c'est tout ce qu'il réclame. Mais avant, mon père a deux mots à me dire. Quand ma mère me délivre ce message, je me rends lucidement dans la suite parentale. Je sais de quoi il retourne. Petite, j'avais le ventre noué rien qu'à l'idée de me faire convoquer dans cette chambre pour mes bêtises et surtout mes affronts. Dans notre culture, c'est là qu'on règle les affaires sérieuses. Les situations graves. Je me rends compte, quand je foule le sol carrelé, que ce tribunal ne m'impressionne plus. Assis au bord du lit, le maître des lieux me fait signe de prendre place sur une des chaises adossées au mur, en face de lui. Je m'exécute. Il va droit au but :
— Je n'ai pas besoin de t'expliquer pourquoi je souhaite m'entretenir avec toi. Ça ne peut plus durer comme ça.
— Si tu parles de tout ce « tourné manage » qui est organisé depuis mon arrivée, lui réponds-je sans sourciller, je suis d'accord : ça ne peut pas durer.
— Ne me provoque pas. Tu me dois le respect. Je suis ton...
— Tu es le chef de cette famille...
Je ne peux pas le laisser prononcer l'autre mot. Venant de sa bouche, cela m'irrite. Et je poursuis, sans respirer.
—... Et j'admire ta foi en la tradition et toute la détermination qui t'anime pour la perpétuer. Mais je suis pas mes sœurs.
— Je t'interdis de me parler de la sorte. Tu es ici chez m...
— Je sai...
—Tu arrêtes de m'interrompre ! rugit-il en se dressant violemment.
Droit comme un I, il me domine de toute sa masse d'homme macho ne supportant pas qu'une femme lui tienne tête. Je me dis que nous y sommes ! Cet instant que j'ai longtemps imaginé, souvent redouté. Dans le pire de mes scenarii, j'encaisse des coups, on essaie désespérément de stopper cet homme en rage, des litres et litres de larmes coulent - pas que les miennes -, ma mère fait un malaise, Ton's Lybass s'opposant à son frère pour me protéger et pour finir, je suis reniée. Bannie. Officiellement, déclarée la Honte de la Famille. Seulement, rien de tout ça ne semble être exactement ce qui va se produire. Mon cœur bat comme contre ma protéine comme un marteau piqueur sur le bitume. Secouée par l'amour de ma liberté, noyée dans l'adrénaline, je me suis soudainement retrouvée dans la même position que lui. Je suis aussi grande que lui – la taille c'est tout ce que j'ai hérité de ses gènes, heureusement -, mais je n'ai que la finesse et le corps frêle d'une jeune femme. Il n'empêche c'est le moment ou jamais.
— Et toi ? Quand arrêteras-tu de tout faire pour interrompre la voie que j'ai choisie ?
Ma voix tremble mais reste déterminée. Les mots décidés. Je lui crie qu'il n'existe aucune vie au monde dans laquelle il choisit un mari pour moi. Le monde a changé, ce pays a évolué, il est temps qu'il en fasse autant et comprenne qu'une femme n'est pas une chose qu'on "refourgue" au plus offrant.
— Regarde ce que tu es devenue, a-t-il vomi en me poussant d'une force méthodique pour me rassoir sur la chaise. Tu as toujours été une enfant insolente.
De nouveau, il me domine. Ma tête est levée dans sa direction et mes yeux insoumis plantés dans les siens.
— Je ne suis plus une enfant... Je suis une FEMME.
Soudain, en même temps que raisonne la dernière syllabe de ce mot, un bourdonnement résonne dans mon oreille gauche. Une forte douleur l'accompagne au niveau de ma joie, comme si elle était en feu. Je n'ai pas vu la gifle venir. Mais je l'ai bien sentie. C'en est trop.
— J'espère qu'avant de quitter ce monde, ressuis-je à murmurer, tu connaitras une souffrance et une douleur aussi fortes que toutes celles que tu as infligées aux autres depuis toujours.

Ce n'est qu'une fois dans ma chambre que je capitule face aux larmes que je sentais au fond de ma gorge. J'étouffe et je sens mon cœur se compresser exactement de la même manière que je compresse mes affaires dans la valise.
— Qu'est-ce que tu fais ? me demande Léna.
— Où est Ton's Lybass ?
— Mon père est ressorti... Tu vas pas partir comme ça ?
Si, je pars comme ça. Je n'en peux plus de ce dictateur qui sert de père à cette famille. Même si elle ne l'a pas encore subi, Léna a vu, depuis son plus jeune âge, ce que c'est de vivre cette pression. Par solidarité féminine, compassion ou par simple lucidité sur ce qui l'attend, peut-être, des larmes se mettent à perler sur ces joues innocentes. Ma mère l'intime d'arrêter de sangloter quand elle pénètre dans la pièce. Elle lui demande nous laisser. Je la sens se rapprocher mais je ne me retourne pas. Dès l'instant où elle verra mes larmes, elle s'y mettra aussi. Sa respiration est forte et nerveuse. Elle a peur pour moi.
— Ton père t'aime, tu sais ! dit-elle sans chercher à m'empêcher de partir. Il ne veut que ton bien.
— Il ne n'aime pas, maman, et tu le sais très bien.
Tu sais peut-être même pourquoi il ne me m'a jamais aimée, pensé-je.
— Comment peux-tu dire ça de ton père ?
— Il n'a jamais été un père pour moi. Si tu veux tout savoir, à mes yeux le seul à avoir joué ce rôle, et encore plus depuis que je vis à des milliers de kilomètres, c'est Ton's Lybass.
Quelques secondes d'un silence rythmé par sa respiration puis, soudain, un bruit sourd sur le sol. Je me retourne et découvre ma mère par terre.
— MAMAAAAAN !!!
Un cri déchirant s'échappe de tout mon être et raisonne dans la maison jusque dans ses moindres recoins.

J'ai voulu aller à l'hôtel ou chez une amie. Pourquoi, je n'ai pas de famille ? m'a lancé Marième. Je suis folle ou quoi ? C'est donc chez elle que Ton's Lybass vient me voir depuis deux jours. L'autre soir, il est arrivé à temps pour ma mère. A fait venir le médecin de la famille, un ami d'enfance de son frère et lui. Une crise d'angoisse. Plus de peur que de mal pour ma mère. Du repos et du calme pour y remédier. Apres le départ du médecin, il est resté dans la chambre avec ma mère, certainement pour l'apaiser face à ce qui semble évident : sa fille cadette se fait renier.
Chaque au-revoir, en fin de visite, est une promesse que je lis dans ses yeux. La promesse qu'il reviendra le lendemain. C'était une façon pour lui de rattraper son absence le jour de l'incident entre son frère aîné et moi. Peut-être aussi pour profiter, jusqu'à ma toute dernière heure, de ce lien fort qui nous rapproche, au-delà des frontières oncle-nièce. L'idée de lui dire l'ultime au-revoir me fend déjà le cœur comme la toute première fois quand je me suis envolée vers l'Europe. C'était lui aussi qui m'avait accompagné. En fait, c'était lui pour tout. Lui qui m'a encouragé sans relâche toute ma scolarité jusqu'au Bac. Lui qui a insisté pour que je demande à intégrer des universités hors du continent. Lui qui s'est ensuite occupé de toute la paperasse que je détestais déjà. Et très vite, j'ai fini par apprendre que lui, et lui seul, avait payé mon billet d'avion. Et le plus surprenant – agréablement – c’est que, contrairement à d'autres, il ne m'a jamais rien demandé en retour. Juste, dans mon regard, mon amour et ma considération.

Dès les premières lueurs du jour, quelque chose m'a dit qu'il fallait que j'enregistre visuellement tout ce qui m'entourait, que je ressente la moindre émotion, que j'accepte toutes les bienveillances, les sourires comme si une boîte à souvenirs se remplissait toute seule sans me consulter. Ce sentiment ne m'a pas quitté dans la voiture en direction de l'aéroport. Les mots rassurants de ma mère n'y font rien. Pourquoi suis-je triste ? C'est elle qui devrait l'être car elle ne me reverra pas avant longtemps surtout avec mon père qui complique tout. Le temps ne bonifie pas cet homme.
Ma mère a rusé pour pouvoir se joindre à Ton's Lybass et Marième. La conduite de Ton's Lybass est apaisée. J'ai l'impression qu'il prend son temps pour me laisser le temps d'apprécier la ville qui défile devant mes yeux. Une dernière fois. Une sensation amère me partage entre la joie de retrouver mon bonheur là-bas et le déchirement de quitter ceux que je chérie ici.
— J'ai toujours détesté te voir partir, dit ma mère.
— Mais c'est mieux pour elle, ajoute Ton's Lybass.
Je leur sourie pour retenir mes larmes. Marième a les yeux brillants de larmes également mais elle est heureuse pour moi. Elle me l'a déjà dit, ce que je vis a toujours été son rêve secret. Alors, pour elle, pour toutes les femmes qui n'ont pas eu cette chance, elle m'en supplie, que je vive cette liberté pleinement et que je sois heureuse.
— Tu vas me manquer Marième, chuchoté-je dans son oreille lorsque nous nous prenons dans les bras.
Je m'avance vers ma mère et dès l'instant où le contact s'établit, son corps se met à hoqueter dans mes bras. Je sens ses larmes se diffuser sur mon haut d'une légèreté estivale. Nous restons un long moment dans cette bulle de silence ému et d'intensité de notre étreinte.
Entre Ton's Lybass et moi, les mots sont des intrus dans des situations comme celle-ci. Nous nous comprenons sans l'aide d'aucune syllabe. Je voulais que ses bras réconfortants soient les derniers à m'entourer.
— Je t'aime tellement, dit-il d'une voix simple et douce.
— Moi, encore plus. Parfois, La Nature n'en fait qu'à sa tête : des deux frères, tu es celui qui aurait dû être mon Père.
Je les regarde à nouveau, longuement, pendant que mon cœur se brise littéralement. Puis, je tourne les talons et, dans le silence, je laisse jaillir de chaudes larmes d'une abondance que je n'imaginais pas.
Ne te retourne pas, il ne faut pas qu'ils te voient comme ça.

Elle ne tient pas en place. Je l'aperçois tout de suite, étirant son long et fin cou dans le ciel pour voir au-dessus de toutes les têtes devant elle. La foule est nombreuse pour accueillir les voyageurs. Quand j'entre dans l'espace autorisé aux non-passagers, elle me repère enfin et se fraye un chemin hâtivement. Le temps qu'elle arrive à moi, je la contemple. Son élégance. Son aura bienveillante et ouverte. Son sourire. Sa beauté. Je l'aime. Elle se jette dans mes bras. Je la serre comme si plus rien n'existait.
En chemin j'ai appelé Ton's Lybass pour le rassurer, lui, ma mère et les autres.
A l'appartement, Julie et moi avons laissé nos retrouvailles durer en se moquant du temps qui passe. En laissant nos corps s'exprimer dans un langage tendre et chaleureux. Un langage universel. Que c'est bon d’être amoureuse.

— Oui, nous aussi, tu manques déjà... Ne t'inquiètes pas pour ça, je prendrais soin d'elle comme toujours... au-revoir !
— Pourquoi s'inquiète-t-elle encore ? demande Fatou.
— Qui d'autre si ce n'est pour toi, sa mère... C'est bien notre fille ça, toujours à penser au bien-être des autres.
— Lybass... nous... nous...
Elle l'entraîne discrètement vers la chambre de Léna, jetant de furtifs regards autour d'elle. Personne ne les voit. Dans le regard de Fatou, Lybass peut déjà lire les mots qu'elle s'apprête à lui prononcer.
—...nous aurions dû lui dire, chuchote-t-elle d'une voix teinte de regrets.
— Cela la détruirait, désapprouve Lybass.
— L'autre soir, ce qui a été mis sur le coup de l'angoisse, je sais que c'était autre chose. C'était mon cœur qui s'étouffait de la voir souffrir à ce point pour une chose qu'elle n'a pas demandée. J'ai peur qu'un jour ton frère devienne incontrôlable au point de tout lui dévoiler juste pour la blesser.
— Non. Il est trop fier pour ça, son ego ne le laissera jamais exposer un tel secret au grand jour.
Lybass aussi avait eu le sentiment qu'il pouvait lui dire la vérité. Qu'elle était assez grande pour comprendre qu'entre Fatou et lui, l'amour était plus fort que la tradition. Des années plus tard leur séparation de force par la société, au nom du droit d’aînesse, la douleur en eux était telle qu'ils devaient se rapprocher pour l'apaiser, s'aimer toujours – en secret – mais sans retenue dans les faubourgs discrets de la capitale.
— Tu es son père, poursuit l'amour de sa vie, c'est normal que tu aies peur de faire quoi que ce soit qui la rendrait malheureuse. Mais un jour il faudra bien qu'elle sache que le père qu'elle a toujours voulu avoir est son vrai père. Ça la comblerait de bonheur, je le sens. Une mère sent ces choses-là.
Apres un long silence qui le plonge dans le souvenir des moments passés avec sa fille, depuis son enfance à sa dernière visite, il s'avance vers Fatou. Il la contemple puis enveloppe son visage de ses mains tendres. Rien que de sentir la douceur de ses joues fait vibrer quelque chose en lui et lui procure une incroyable sensation de réconfort. Les mêmes sentiments et encore plus restent cachés quelque part dans le cœur de Fatou. Pendant un court instant, elle pouvait tous les libérer.
— Amina et toi, lui murmure Lybass, êtes les seuls vrais amours de ma vie.
Des pas se font soudainement entendre en même temps que la porte s'ouvre brusquement. Léna apparaît. Heureusement que ses mains n'étaient plus sur Fatou, pense Lybass en demandant à sa fille de leur laisser deux minutes.
— Excusez-moi, dit la jeune adolescente, je repasserai.

Léna a-t-elle entendu ce qu'elle a entendu ? Non, elle doit être folle. Elle a mal compris, c'est tout. Seulement, des semaines sont...

... passées depuis mon retour. Je ne me suis pas rendu compte de la vitesse à laquelle elles ont filé. L'intensité du travail ne m'y a pas aidé. Mais aujourd'hui, je lève enfin le pied. En attendant que le week-end ouvre la parenthèse du temps des passions à deux, des moments simples avec ma Julie, je flâne dans ma librairie préférée. Lorsque, soudain, mon téléphone vibre, je fais maladroitement tomber le tas de bouquins que j'ai dans les bras...
— Bonjour, Léna ! Ça fait plaisir. Ça va ?
— Oui.
Profonde inspiration, expiration. Puis silence tendu.
— Léna ?
— Amina..., j'ai quelque chose à te dire.
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