Plomberie alternative

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Auteur de textes courts et de poèmes, peintre, artiste numérique, photographe, je crois me définir le mieux avec cette citation de Hermann Hesse : "Ma tâche ne consiste pas à donner aux autres ce  [+]

Image de Hiver 2021

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Il y avait dans mon village un plombier, un artisan installé là depuis longtemps et qui paraissait bien en vivre, un type un peu bourru, mais sans histoire, visiblement proche de la retraite. Depuis quelque temps j’avais un robinet qui fuyait et le phénomène s’aggravait lentement. Le bruit des gouttes qui s’écrasaient au fond du lavabo et la crainte d’une facture d’eau élevée finissaient par me torturer l’ouïe et l’esprit.

Un matin, en rentrant de chez l’épicier, je rencontrai mon voisin sur le pas de sa porte. Afin d’agrémenter une conversation trop souvent météorologique et ennuyeuse, j’eus l’idée de lui parler de mon problème ainsi que, compte tenu de mon incompétence en la matière, de mon intention de le confier au professionnel local de la tuyauterie. Sa réaction fut instantanée et véhémente :
— N’allez surtout pas chez lui, c’est un escroc !
— Pourquoi ? lui demandai-je assez surpris et regrettant déjà de ne pas m’en être tenu à l’évolution des cumulo-nimbus.
— Pas plus tard que la semaine dernière, pour la même chose que vous, il m’a facturé un robinet entier, en plus des frais de déplacement !
Sans attendre ma réaction il se précipita chez lui, en ressortit illico, et me brandit sous le nez la facture qui confirmait ses propos, à la nuance près qu’il y était mentionné « tête de robinet », mais ça faisait quand même assez cher et je n’avais pas tellement envie de le contrarier. Prudemment, j’avançai seulement : 
— Ah oui ça fait un peu mal ! Mais si c’est ce qu’il fallait faire…
— Rien du tout oui ! J’ai regardé sur internet, mais trop tard ! On répare un robinet simplement en changeant un vulgaire joint à trois francs six sous ! Un escroc je vous dis ! Mais croyez-moi, ça va pas se passer comme ça. Tout le village va le savoir !
Je n’avais vraiment aucune opinion précise sur la question aussi je restai muet, également troublé par la virulence de ce que j’entendais. Par contre, j’en avais une sur la capacité de mon voisin à ameuter la population. Il était réputé pour avoir des avis sur tout et une assez grande gueule qu’il ouvrait régulièrement au bar de la place de la mairie. Prenant sans doute mon silence pour de l’approbation, il se sentit autorisé à poursuivre en empruntant des airs de conspirateur. Il s’approcha de moi en baissant la voix :
— D’ailleurs ça vous paraît pas bizarre toutes ces fuites ? D’abord moi, puis vous ? Et j’ai entendu dire que d’autres dans le village avaient déjà eu des fuites aussi par le passé. Vous croyez que c’est un hasard ça ? Meuh non ! Tout ça, c’est un coup monté. Et j’ai des preuves !
J’étais estomaqué :
— Des preuves ?
Il chuchotait presque :
— Oui, écoutez bien… Je suis membre d’un groupe Facebook. Ça s’appelle « Plomberie alternative ». Y a plein d’astuces comme, tenez, remplacer un robinet par un bête tuyau d’arrosage qu’on pince… Je vous conseille d’y aller ! Ah on y apprend des choses là hein ! Là, les gens se lâchent et ils racontent tout. Parce que y a pas que les robinets. Y a aussi les chasses d’eau, les chaudières en panne et j’en passe. Incroyable le nombre de victimes. Des milliers et des milliers ! Un vrai scandale. Et tout ça on n’en parle pas ! Les médias disent rien parce qu’ils sont de mèche pardi !
— De mèche ? De mèche avec qui ?
— Mais c’est ça qui est bien avec Facebook, c’est qu’on est bien informés, à condition d’aller au bon endroit… Les journalistes sont en cheville avec tous les plombiers. Eh oui ! Parce qu’ils sont tous pareils les plombiers, tous pourris ! Et ils sont bien organisés en plus. Mais pire, en réalité ils obéissent à des ordres venus du dessus. Et au-dessus, il y a du lourd, croyez-moi. C’est toute l’industrie du sanitaire et du chauffage qui dirige tout ça ! Des multinationales, vous voyez ? C’est eux qui font que les robinets se mettent à fuir au bout d’un moment ou que les chaudières tombent en panne, partout dans le monde. Et eux, ils ont des gens très bien placés tout en haut. Les politiques sont au garde-à-vous parce qu’en face c’est des milliers d’emplois à la clé et c’est aussi leur intérêt. Et les journaux sont à qui ? Aux gros bonnets de l’industrie comme par hasard. Tout ça, c’est un plan à l’échelle mondiale !
Assez médusé, j’osai quand même insister :
— C’est énorme, c’est sûr ! Mais… Les preuves ?
— C’est pas compliqué ! Toutes ces fuites, là, ces pannes, elles existent bien, non ? Et puis il suffit de chercher un peu pour voir qu’il y a des chambres syndicales de plombiers. Ça prouve bien qu’ils sont organisés et ils se cachent même pas !
En me pointant du doigt : 
— Et surtout posez-vous la question : à qui profite le crime ? Quand un robinet fuit, d’abord le plombier se fait payer grassement pour son intervention, en profite pour changer tout le robinet au lieu du joint. Hé ! j’ai la preuve hein ? Vous l’avez vue ! L’industriel est trop content d’avoir vendu un robinet pour rien, l’État touche des taxes au passage et les journalistes bouffent au râtelier. CQFD ! Tous dans la combine ! Mais terminé ! On va plus se laisser faire. D’ailleurs avec deux ou trois copains on va aller voir le plombier et lui faire cracher le morceau !
— Ils ont tous eu des fuites ?
— Non ! Mais ils sont d’accord que c’est un scandale ! Et puis ils l’aiment pas trop ce type… J’y pense, ça vous dit de venir ?
L’idée me paraissait plutôt effrayante, mais n’ayant pas le courage de repousser l’offre de cette personne dont je me méfiais un peu, je préférai louvoyer :
— Oh merci ! Je vais y réfléchir et je vous dirai. Heu… je dois y aller là ! Et merci aussi pour toutes ces informations. À bientôt !
— Pour moi c’est tout réfléchi ! Allez sur Facebook, « Plomberie alternative » ! Y a tout dedans vous verrez. À bientôt !

Soulagé de pouvoir me réfugier chez moi, je passai longuement en revue ce que je venais d’entendre. Sa logique se voulait irréfutable, mais quelque chose clochait. Il y avait certainement des éléments de vérité… Comme tout le monde, je n’ignorais pas que l’industrie et la politique avaient des relations ambiguës pas toujours au service du citoyen, que l’indépendance des journalistes était loin d’être constamment garantie… Le tout mettait à mal la confiance des gens dans un système régi par un capitalisme opportuniste, peu soucieux de moralité, mais qui servait la consommation, dernier idéal humain. Pour autant n’était-il pas hasardeux de tout relier pour en faire une machination mondiale ?
Il y avait aussi dans la démonstration de mon voisin de vraies-fausses preuves et des exagérations. Que les plombiers soient organisés en syndicats n’en faisait pas automatiquement des mafieux. La facture correspondait bien à un certain travail, justifié ou pas. Elle indiquait aussi que mon voisin, en glissant de « tête de robinet » à « robinet », amplifiait en la déformant cette réalité pour qu’elle serve sa conviction. 
Mais surtout, cette logique avait tendance, selon moi, à inverser la cause et l’effet. Accuser les plombiers de profiter des fuites de robinet était comme accuser les secouristes de profiter des accidents… Difficile à admettre.
Restait ce doute sur l’honnêteté du plombier, fallait-il changer cette tête de robinet ou pas ? 

Restait surtout la fuite de mon robinet qui ne me laissait pas vraiment d’autre choix que de faire appel à un potentiel escroc… Je pris quand même rendez-vous avec lui pour la semaine suivante. Entretemps, malgré tout alerté par les dires de mon voisin, je me renseignai sur internet au sujet des robinets qui fuient et de leurs possibles réparations. J’y appris qu’il existait plusieurs types de robinets, certains à joints, d’autres à « disque céramique »… Mais complètement réfractaire, bien malgré moi, à la technique et aux longs exposés, j’en restai là avec plus d’interrogations que de réponses.

La veille du rendez-vous, je croisai à nouveau mon voisin qui devait me guetter et qui me héla d’un air excité :
— On vous a pas attendu, on y est allés !
Content de ne plus avoir à refuser cette expédition, j’étais maintenant curieux de savoir comment elle s’était passée :
— Alors ?
— Pfff ! C’est un malin ! Il est parti dans des explications tordues avec des histoires de céramique ou je ne sais quoi ! N’importe quoi, de l’enfumage complet. J’ai des robinets en métal moi, comme tout le monde ! Et gonflé en plus ! Quand on lui a parlé de tout ce qu’on savait de son trafic pourri, il s’est mis en pétard et nous a foutus dehors ! Mais il perd rien pour attendre celui-là, je vous promets…
Considérant ces menaces plutôt comme des fanfaronnades, je me contentai de hocher bêtement la tête :
— Ah mince…
— Et vous, votre fuite ? Ça va ?
Je voulais absolument éviter d’évoquer ce qui aurait pu paraître comme une trahison à ses yeux, alors je préférai détourner la conversation :
— Ça va, je m’en occupe… Il fait beau aujourd’hui hein ?
Et notre échange s’acheva rapidement, quoique pas assez à mon goût.

Le lendemain, le rendez-vous devait avoir lieu assez tôt le matin, mais le plombier arriva avec pas mal de retard, ce qui à mon sens correspondait bien à la réputation des artisans, et n’avait donc rien de surprenant. Ce qui l’était plus était la tête qu’il faisait. Il avait l’air complètement abattu et déprimé, la démarche déjà alourdie par une grosse caisse à outils :
— Figurez-vous qu’on a crevé les pneus de ma camionnette ! Vous avez de la chance, vous êtes pas loin, j’ai pu venir à pied… Si je tenais les salopards qui ont fait ça ! J’ai ma petite idée, mais sans preuve…
Afin de rasséréner un peu le malheureux, je lui proposai de s’asseoir pour prendre un café, ce qu’il accepta en s’affalant sur une des chaises de la cuisine. Son accablement faisait peine à voir :
— J’y comprends rien, ça fait plus de quarante ans que je fais ce boulot et c’est la première fois que ça m’arrive. J’ai toujours fait ça moi… Je suis un manuel. Mais j’aime ça hein, parce que je suis pas mauvais avec mes mains et que j’aime bien dépanner les gens… Il a fallu que je me forme un peu aussi, les choses changent, se compliquent, c’est pas si simple. Enfin voilà quoi... Oh et puis je m’en fiche, je prends ma retraite dans quelques mois et basta ! Les gens se débrouilleront très bien sans moi… Avec internet, on peut tout faire soi-même, devenir spécialiste en tout, pas vrai ?
— Je suis désolé…
— Bah… Pas grave allez… Et puis c’est pas ça qui va arranger votre robinet. Il est où ?

Je lui montrai le lavabo dans la salle de bain. Il manipula le robinet défaillant quelques secondes et annonça d’un ton rassurant :
— Oh c’est pas grand-chose, faut juste changer la tête de robinet, y en a pour cinq minutes.
— Ah ? C’est pas juste un joint à changer ?
Je le sentis se raidir immédiatement :
— Aaah vous allez pas vous y mettre vous aussi !
Puis faisant un gros effort sur lui-même :
— Écoutez, je vais vous expliquer. J’ai du temps, j’ai dû décaler pas mal de rendez-vous. Vous pouvez couper l’eau ?
Je m’exécutai. Il démonta rapidement le robinet et en extirpa une sorte de cylindre compliqué. Ensuite il sortit de sa grosse caisse un vieux robinet à papillon :
— Ça tombe bien, je l’ai changé hier celui-là, complètement mort. Je vais vous montrer. On peut se poser là ?

Nous nous installâmes autour de la table de la cuisine, et l’artisan commença à parler longuement :
— Avant, les robinets étaient tous avec des joints qui fuyaient assez régulièrement. Ceux de maintenant sont complètement différents. Plus besoin de faire plusieurs tours, en plus on règle le froid et le chaud avec une seule manette. Génial ! Et ça permet des formes variées alors que les vieux c’était forcément un papillon à tourner. C’est le progrès quoi ! Bon, ils fuient parfois aussi, ça aime pas trop le calcaire. Non l’inconvénient, c’est que pour réparer, ben faut changer toute la tête. C’est normal parce que…

Et il s’enfonça doucement dans un monde de précisions techniques émaillées du jargon des plombiers, sans doute nécessaires pour que je comprenne bien… Il ignorait mes limitations bien sûr. Rien que le mot « technique » fermait en moi des portes sans que je ne puisse rien y faire. Alors sans l’interrompre, avec un air faussement aussi concentré que le sien, je m’intéressai à la forme plutôt qu’au fond : c’était agréable de voir cet homme pénétré de son savoir qu’il cherchait à me transmettre. Je regardais ses doigts épais, mais habiles pointer des détails que mes yeux ne comprenaient pas.

Petit à petit, je réalisai que, même avec des gens capables de la saisir, cette longue, précise et méticuleuse explication, presque scientifique, n’aurait que peu de chances face au moindre discours simpliste, aussi infondé soit-il. Les robinets avaient changé, notre société probablement pas. Depuis toujours elle était plus avide de coupables vite désignés que de preuves patiemment élaborées. L'usage d'Internet aurait pu inverser cette appétence, il n'avait fait que la renforcer.
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