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Planète en pleurs

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Symphonie

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Joseph consulta à nouveau la montre à chaîne qu'il tenait précieusement dans l'échancrure de son gilet. Déjà 13 heures ! Certes, depuis quelques minutes, il avait vu apparaître, au loin dans la grisaille, l'imposante silhouette de la cathédrale de Strasbourg mais, à la vitesse où l'on progressait, il faudrait encore au moins une heure ou deux avant de rallier « la petite France » et le fameux restaurant sur les bords de l'Ill cher à Dieter. Dieter, si ponctuel, l'attendait à coup sûr et, vu l'appétit qu'il lui connaissait, il devait commencer à trouver le temps long. Si seulement il avait pu le prévenir de son retard en utilisant ce télégraphe de Chappe dont il apercevait les relais çà et là, juchés sur des collines. Mais non, on avait beau être en 1816, un an après Waterloo, ce genre d'invention était toujours aux mains des militaires et de l'administration.

La pluie redoubla d'intensité. Ce mois d'août était consternant : à l'instar de ce qu'avaient été juin et juillet, on ne vivait qu'au rythme des nuages épais et d'une pluie froide et lancinante. Le soleil manquait cruellement et le pays entier végétait, comme figé sous une chape de plomb qui anéantissait jusqu'au goût de vivre. La France se remettait à peine des années de guerre qu'une catastrophe climatique déferlait sur les campagnes : le blé, qui était le pain, qui était la vie, le blé se mourait par champs entiers, épuisé par la verse, la pourriture et l'invasion de maladies cryptogamiques inconnues. Les cours avaient déjà quasiment doublé depuis quelques mois. La menace de famine prenait chaque jour un peu plus de consistance.
Joseph avait le dos en compote. Précautionneux, il avait pris la malle-poste dès son départ de Sarrebourg la veille au petit matin (c'était quand même plus rapide que la diligence) mais avait dû composer avec une route en mauvais état, ravinée par les pluies et parsemée de nids-de-poule. Il compulsa pour la énième fois ses notes et graphiques, soigneusement consignés sur son carnet météo. Il n'y avait aucun doute, cet été était totalement anormal. La lettre que Dieter lui avait envoyée d'Allemagne la semaine précédente lui confirmait que le phénomène n'était nullement confiné à la France. Les deux amis avaient convenu d'un rendez-vous express à Strasbourg pour faire le point.

Joseph entra précipitamment dans le restaurant. Quelques clients étaient attablés dans la salle principale. Il rechercha fébrilement Dieter. Pourvu qu'il l'ait attendu ! Il se sentit soudain happé par derrière et soulevé comme un fétu de paille.
— Alors, petit Franzose, on fait attendre son vieil ami !
C'était Dieter, fidèle à lui-même, jovial en toutes circonstances. Il n'avait pas changé depuis un an, lui le colosse au visage replet, orné d'une petite barbe hirsute et aux yeux étonnamment doux.
— Notre belle France est bien mal en point, tu sais. Avec ce temps pourri, nos routes sont devenues de mauvais chemins, bourrés d'ornières.
— Je te l'avais annoncé : qui dit Restauration dit Régression. Bon, à propos de restauration, si on allait déjeuner, je meurs de faim, moi. Je crois qu'une bonne choucroute nous attend.
Dieter s'exprimait dans un français impeccable avec un léger accent. Ouvert aux idées de la révolution dans ses jeunes années, il avait adhéré à la cause napoléonienne peu après Austerlitz et avait participé à de nombreuses campagnes. Son enthousiasme avait faibli quand à ses yeux la guerre de conquête avait pris le pas sur la croisade pour la libération des peuples. Cependant, il n'avait jamais trahi. C'est au cours de la campagne de France de 1814 qu'il avait connu Joseph. Dans une armée qui vacillait sous le nombre des coalisés, ils s'étaient entraidés, épaulés, soutenus. Une profonde amitié était née, attisée par ce sentiment qu'ils partageaient les mêmes valeurs, les mêmes passions. Au cours d'un bivouac, Dieter avait fait part à Joseph de son goût pour une science toute nouvelle, la météorologie. Un jour, il en était convaincu, on saurait comprendre les vicissitudes du climat et on pourrait même faire des prévisions sur une semaine.
— Alors, lança Joseph, quelles sont les nouvelles d'Allemagne ?
— J'ai soigneusement analysé les tableaux et graphiques que tu m'as envoyés. Ils sont conformes à mes propres observations. Nous vivons une ère nouvelle avec un changement climatique majeur et personne n'a le commencement d'une explication crédible. Chez nous aussi, les récoltes vont être catastrophiques. Dans certaines régions, les blés ne seront même pas récoltés. Je n'ose imaginer les futures famines à venir. D'ailleurs, je vais reprendre un peu de choucroute moi, on n'est jamais trop prudent, eh, eh !
— Est-ce que tu as des nouvelles d'autres pays ?
— Justement. Tu te souviens de ce cousin d'Amérique dont je t'ai parlé à plusieurs reprises... Figure-toi qu'il est en voyage en Europe pour la quinzaine. Je l'ai vu il y a deux jours. Il m'a assuré qu'il est tombé de la neige à Boston fin juin. On m'a dit aussi que des gelées ont été enregistrées en plaine, en Suisse. On parle aussi de pluies ocre en Italie... mais là, j'ai des doutes.
— Un de ces jours, on va nous annoncer qu'il est tombé des couleuvres ! Ne crois-tu pas qu'il y a déjà eu d'autres étés pourris dans nos régions tempérées ? Ces conditions climatiques sont peut-être tout à fait fortuites.
— Là, mon vieux Jo, je ne crois pas. On a parfois enregistré un mois voire deux mois pourris en été mais jamais trois. À Karlruhe, de début juin jusqu'à ce 28 août, je n'ai enregistré que trois journées de véritable été, avec des températures ne dépassant jamais les 25 °C.
— Alors quelles sont tes hypothèses ? Tu as bien dû y réfléchir...
— Comme tu le sais, j'ai quelques contacts avec des scientifiques. Vu que l'ensemble de la Terre semble touchée, certains pensent que le soleil est entré en rémission, c'est à dire que la masse du combustible solaire diminue inexorablement. La chaleur produite se réduisant, nous irions vers un refroidissement progressif de notre planète. D'autres esprits bien-pensants songent à une intervention divine pour punir les hommes de s'être combattus pendant vingt-cinq ans. Comme tu vois, il y en a pour tous les goûts.
— Et toi, tu n'as pas une petite idée ?
— J'en ai bien une mais je ne sais si je dois t'en parler. Elle est un peu saugrenue...

Dieter se préparait à exposer sa théorie quand un semblant de luminosité sembla gagner la salle. C'était plutôt singulier car il était déjà 18 h et on aurait pu s'attendre à ce que la nuit arrivât très tôt vu l'épaisseur de la couche nuageuse. De la porte grande ouverte, une voix héla la clientèle : « venez voir, venez voir ! » La salle se vida en quelques secondes. Joseph et Dieter terminèrent leur café d'un trait et se dirigèrent posément vers la sortie.

Une foule silencieuse et interloquée avait pris place sur les quais de la « petite France ». Des gens accouraient des rues adjacentes. Tous les regards se portaient vers l'ouest face au couchant. Les nuages s'étaient complètement dissipés de ce côté laissant la place à un ciel de feu dont le rougeoiement s'étendait sur un bon tiers de la voûte céleste. On ne voyait du soleil qu'un halo mêlant les rouges, les ocre et les orange. Le plus étonnant, c'étaient toutes ces nuances qui évoluaient de minute en minute comme si le ciel, mû par je ne sais quel magicien, avait orchestré un spectacle pyrotechnique haut en couleur pour se faire pardonner des hommes. Sublimée par les multiples effets du reflet, l'Ill s'était métamorphosée en une rivière de feu qui charriait des braises incandescentes. Au fur et à mesure que la nuit tombait, des nuances plus sombres apparaissaient donnant à l'ensemble l'apparence d'un tableau psychédélique. Un homme équipé d'un orgue de barbarie avait pris possession des lieux et délivrait une mélodie entraînante. Quelques couples dansaient tandis qu'un vieil homme décharné prédisait, le poing levé « c'est la fin, c'est la fin ! »
— Que dis-tu de tout ça ? lança Joseph
— Je dis que ma conviction est confirmée mais que je n'ai rien pour l'étayer.

Ils rejoignirent leurs places au restaurant. Dieter commença à exposer son hypothèse :
— Comme tu as pu le remarquer tout à l'heure, il est clair que dans le ciel, à je ne sais quelle altitude, il y a un obstacle qui empêche les rayons du soleil d'arriver directement jusqu'à nous. Mon idée, c'est que cet obstacle est soit mécanique, soit chimique et qu'il concerne la majeure partie de la planète.
— Mais d'où viendrait-il cet obstacle ?
— Je pense à une éruption volcanique qui aurait envoyé dans tout l'espace des particules physiques ou des gaz en abondance.
— Et alors ?
— On peut imaginer que différentes réactions chimiques auraient pu entraîner la formation de composés sulfurés réfléchissant les rayons lumineux vers l'espace.
— Tu connais une éruption volcanique récente toi ?
— L'an dernier, une éruption majeure a eu lieu en Indonésie. Je ne l'ai appris que le mois dernier.
— Mais dis-moi, si ton hypothèse est juste, ce cauchemar va finir par se dissiper avec le temps...
— L'avenir nous le dira, mon ami. Mais je crois que oui. La nature, dans son infinie générosité, retrouve toujours son équilibre. Soyons optimistes, que diable ! En attendant, je te propose qu'on se détende un peu à présent. Que dirais-tu d'un bon vieux trictrac accompagné d'une coupe de champagne ? Il est grand temps qu'on fête nos retrouvailles !


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NB : ce n'est qu'en 1913 qu'on a pu établir un lien certain entre l'éruption catastrophique du Tambora en Indonésie (plus de 70000 morts en 1815) et l'année 1816, « l'année sans été ».

PRIX

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Elena Hristova · il y a
j'adore la chute, très fraîche et pétillante, qui à elle seule, résume toute la portée universelle de votre récit
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Symphonie · il y a
Merci Elena. Ce commentaire me fait très plaisir.
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Yann Suerte · il y a
Au fil des sens et au grain des mots. Bravo! Si vos pas vous y perdent, je vous invite cordialement à visiter mon "Atelier". Belle journée
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Symphonie · il y a
Merci Yann pour ce joli commentaire. J'irai faire un tour dans votre atelier.
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Symphonie · il y a
Merci Bahamdoune.
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Utilisateur désactivé · il y a
Bravo! + 1. A vos risques et périls, je vous invite à lire et éventuellement voter pour Riviera, catégorie Nouvelles/Hiver 2017, cela me déridera peut-être: http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/riviera
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Symphonie · il y a
Merci Philippe.
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Barzoï · il y a
C'est très agréable de se cultiver, merci pour cette générosité, tout se vit ensemble, l'effet de tant d'effets, merci pour ce partage
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Symphonie · il y a
Merci Barzoi pour ce gentil commentaire.
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Miraje · il y a
Un texte "historique" auquel ne manque que la voix d'Alain Decaux ... et qui nous prouve, si besoin était, que chaque période subit ses dérèglements climatiques.
(De mon côté, c'est à une "levée de bonne heure" pas très heureuse que je t'invite ... http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/levee-de-bonne-heure)

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Symphonie · il y a
Merci Miraje. Très gentille cette référence au regretté Alain Decaux.
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Moniroje · il y a
Jolie fiction sur fait réel...
L'Histoire se répète: dans les années 60 ... du siècle dernier...
Paris sous les nuages de Novembre à début Juin,
d'aucuns accusaient les bombes atomiques
lors c'étaient des éruptions volcaniques.

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Symphonie · il y a
Merci Moniroje. C'est vrai que l'Histoire n'a fini de se répéter et qu'elle nous laisse parfois totalement impuissants.
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Symphonie · il y a
Ce commentaire me fait très plaisir. En fait, je suis du département de l'Orne mais j'aime beaucoup l'Alsace dont j'apprécie les paysages et les traditions. Je ne suis allé qu'une seule fois à Strasbourg mais j'avais aimé ce quartier de la petite France. Dans ma jeunesse je trouvais beaucoup de charme aux textes d'Erckmann-Chatrian. J'ai toujours été attiré par les romans sur fond historique. Je connais très mal le bon pays lorrain mais je compte bien, un de ces jours, grâce à vous, faire une escale au Mont Saint-Quentin au pied de la tour Bismarck.
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Guy Bellinger · il y a
Votre amour pour Strasbourg fait de vous un Alsacien d'honneur. Pour ma part, je ne connais pas du tout l'Orne. Et à part Condé-sur-Noireau où j'ai passé enfant des vacances chez ma tante et le Mont-Saint-Michel, je ne connais la Normandie que par Maupassant. Une lacune à combler surtout pour une département qui Orne la carte de France ! A un de ces jours du côté de la Tour Bismarck...
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Guy Bellinger · il y a
Voilà un texte insolite et plein d'une rafraîchissante originalité : le lieu (Strasbourg et la petite France, pas si souvent présents que cela sur Short), l'ambiance à la "Ami Fritz" (même remarque que précédemment), l'aspect historique (1816, le souvenir de l'époque napoléonienne, la Restauration qui commence, la météorologie naissante), le "suspense scientifique" (comme le dit si bien Subtropiko). Le tout rehaussé par un style impeccable (un seul mot m'a gêné, "psychédélique, qui n'est pas d'époque) qui tient le lecteur en haleine avec de petites choses.
Etes-vous Alsacien(ne) ? En tout cas, moi je suis Lorrain et aime bien également situer mes histoires dans un contexte précis. Le texte de moi que je vous propose se passe à Metz, au Mont Saint-Quentin et plus particulièrement au pied de sa Tour Bismarck. Il est très long (donc, c'est si vous avez le temps !) et s'intitule « Prends garde à la tour ! » (http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/prends-garde-a-la-tour)

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Symphonie · il y a
Ma réponse figure dans les commentaires généraux (erreur d'aiguiillage)
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Symphonie · il y a
Merci Subtropiko pour ce commentaire très bien documenté. Quand j'ai écrit la scène finale, j'avais dans ma tête les fameux tableaux rougeoyants de Turner, contemporain de l'événement et qui a trouvé là une source d'inspiration particulièrement féconde.
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