Place aux Anges

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— Arrête de courir Cléo !
— Suis-moi, vite !
— Mais pourquoi ?
— Tu ne vois pas la foule là-bas ? C'est sûr, il s'est passé quelque chose de grave. Tu n'as pas entendu le bruit tout à l'heure ?
Cléo courait le long de la rue pavée, tentant de rejoindre la place, son jeune frère Louis aux trousses. Cléo s'attendait au pire, leur mère aurait dû les rejoindre sur la plage depuis une heure déjà, et elle passait toujours par la petite place pour leur acheter des bonbons au kiosque ; elle faisait donc forcément partie de la foule.
La fillette attira les regards en arrivant, pantelante ; la petite assemblée, chuchotant, se tourna vers elle. Sur son passage, les gens s'écartèrent en silence.

A cet instant, Cléo se réveilla en sursaut dans sa chambre. Des rêves comme celui là, elle en faisait régulièrement, tantôt des souvenirs sur sa mère, tantôt sur son enfance en général... L'horloge indiquait 2h34, elle avait donc officiellement 23 ans, et quinze ans avaient donc passé depuis l'incident de la place. Sentant qu'elle ne se rendormirait pas, Cléo se leva et vint s'accouder à la fenêtre. Elle ne fermait jamais ses volets, elle ne supportait pas de ne pas voir le ciel, et la fenêtre restait le plus souvent ouverte, elle aussi. Ses yeux tombèrent sur la place aux anges, devant la maison, et elle s'enfonça de nouveau dans le souvenir de ce jour d'Août 1997.

— Reste là Louis, je vais voir.
— Pourquoi ? demanda l'enfant.
Mais Cléo ne répondit pas, elle avançait déjà, s'enfonçant au cœur du rassemblement, sous les regards lourds des amis et voisins du village. Le silence l'oppressait et elle sentait ses cheveux se dresser sur sa tête ; elle ne connaissait pas très bien ce sentiment, elle était terrifiée. Une femme était étendue sur le sol, comme elle s'y attendait. Un cri lui échappa lorsqu'elle la vit. Louis accourut, oubliant toutes les recommandations de sa sœur et parut étonné de découvrir cette femme, qu'il connaissait si bien, étendue par terre. L'enfant prit son temps, celui de tenter de comprendre, ne comprit pas, l'admit.
— Cléo, qu'est-ce qui se passe ?

Cléo se tenait toujours à la fenêtre, perdue dans ses pensées, quand son père entra dans la chambre. Comme chaque année, il apportait à sa fille un plateau petit-déjeuner pour son anniversaire. De sa fenêtre, elle pouvait sentir l'odeur du pain frais et du croissant encore chaud. Elle savait déjà qu'il y aurait aussi sur ce plateau un livre emballé dans une étoffe, une lettre et un bouquet de fleurs de Suzanne, la voisine aux mains si vertes qu'elle aurait pu faire pousser des coquelicots dans un désert de sable. Tous les ans les fleurs étaient différentes, cette année c'était des pivoines blanches ; celles-ci étaient à peine écloses, rondes, laiteuses encore.
— Déjà debout, ma fille ?
— Je n'arrivais pas à dormir, je n'ai pas remarqué que le jour se levait...
Dans le temps qui suivit ce propos, le bruit de la mer entra par la fenêtre ouverte.

Personne sur la place ne prit la peine de répondre à la question de Louis. Le silence était pesant, on n'entendait que le murmure des vagues, à quelques rues de là. Une flaque rouge s'étendait autour de la femme étendue au sol ; les habitants du village n'avaient jamais vu de scène aussi violente. Une dame près de Louis se sentit mal et s'évanouit dans les bras de son mari, un chien se mit à aboyer et à ce son, chacun sembla recouvrer peu à peu ses esprits. A ce moment précis un jeune homme arriva en courant, son appareil photo en bandoulière, et traversa la place jusqu'à se retrouver près des deux enfants, au centre de la foule.

Cléo s'était assise sur son lit et déjeunait tout en relisant la lettre de sa mère. Elle disait comme chaque fois qu'elle lui manquait, qu'elle était désolée, et qu'elle aimerait la voir si Cléo voulait bien, même rien qu'un instant, même cinq minutes, et qu'elle l'embrassait, ainsi que Charles, son époux qu'elle aimait tendrement. Cléo ne répondait jamais, son père s'en chargeait pour elle. Il l'aimait toujours, lui aussi, et lui avait pardonné depuis longtemps, tout comme Louis, trop petit à l'époque du drame pour se rendre compte de sa gravité. La jeune fille se refusait à pardonner : ce que sa mère avait fait était trop grave, et elle avait compromis sa famille en même temps qu'elle-même ce jour là. Elle posa la lettre, sentant qu'elle commençait à s'impatienter, et détourna son attention vers le livre . Elle dénoua le cordon qui retenait l'étoffe et se retrouva face au titre : « la colère et le pardon : Un chemin de libération » de Jacques Poujol. Sa fureur augmenta.
Ce qui avait frappé Cléo lorsqu'elle s'était retrouvée au centre du rassemblement, ce n'était pas la vision de la femme qui gisait au sol dans une flaque de sang presque noire, mais plutôt la femme tenant le revolver toujours tendu vers une silhouette maintenant au sol, et dont le visage était bloqué dans une expression à la fois de haine, de douleur, de choc et d'exultation. Cette femme que Cléo imaginait être la victime et non le bourreau de cette horrible scène : sa mère. Le jeune homme commençait à prendre des photos, c'était Vincent, le rédacteur de la rubrique faits-divers de la gazette. A part lui, bien que remis du choc, les gens n'osaient toujours pas bouger : ils attendaient la réaction des enfants, et peut-être s'attendaient-ils aussi à ce que leur mère s'explique... Dans la rue, au bas de l'immeuble, un cri de femme retentit.

— Et bien ma chérie, tu en fais une tête pour ton anniversaire ! Ton frère dort encore, j'ai essayé de le réveiller mais tu sais comme il est... Ils commencent à tout installer sur la place, j'imagine que les voisins tiendront encore un stand de pâtisseries, on leur prendra ton gâteau. Tu veux lequel cette année ?
Cléo n'écoutait pas vraiment sa grand-mère, elle avait l'habitude de son incessant babillage et savait qu'elle n'attendait pas de réponse... Mais à ces paroles elle était retournée à la fenêtre pour voir la préparation de la fête. La place aux Anges commençait déjà à se remplir, sa grand-mère avait raison : l'estrade était déjà en place et la fanfare commençait à s'installer ; la Saint-Jean était une fête très importante au village. Emma continuait son bavardage, sans se rendre compte du désintérêt de sa petite fille ; elle avait fait le tour de la pièce en remettant tout en ordre, comme une tornade de la propreté ; elle sortait à présent de la chambre, une pile de linge sous le bras gauche et le plateau vide de Cléo en équilibre sur sa main droite. La jeune fille regardait sa grand-mère sortir, amusée de la voir toujours si énergique, tout en enfilant rapidement ses vêtements. De la musique s'éleva par-dessus la rumeur d'une foule qui commençait à se former sur la place ; la fanfare appelait les habitants.

Le cri avait déchiré le silence. La mère d' Hannah, la victime, accourait vers le centre de la place. Ses yeux allaient de sa fille à l'assassin, apparemment incapable de faire le lien entre sa fille, couchée sur les pavés, et Lucie, qui tenait encore un revolver pointé vers elle.
— Hannah ! Comment... Qu'est-ce qu'il s'est... ? Explique-toi Lucie ! Explique- toi...
En entendant son nom, Lucie avait commencé à bouger et son visage changea de masque, mais Cléo ne reconnaissait pas sa mère. Elle n'avait plus rien de doux et maternel, elle paraissait folle. Elle se mit à hurler, mais son cri se transforma soudain en sanglots d'une violence extrême, puis elle se jeta au sol près de sa victime et ne bougea plus. Apparemment, toute dignité l'avait quittée à jamais.

Cléo connaissait tout le monde au village, depuis le temps qu'elle y passait tous ses étés. Chaque année, c'était la reine de la fête : tout le monde savait que c'était son anniversaire et elle passa donc la journée avec son frère sur la place à se faire chouchouter par tous ses voisins et à faire danser les plus jeunes. Ses pensées revenaient souvent à sa mère, mais elle les chassait facilement en se laissant emporter par les rythmes de l'orchestre. Une dame juste devant l'estrade encourageait son mari, un des trompettistes du groupe qui était apparemment une nouvelle recrue et qui achevait son solo.
— Recommence, dit la dame, c'est trop beau !
Cela fit rire toute l'assemblée et le trompettiste devint aussi rouge que son costume. C'est pour ces moments-là que Cléo aimait tant son village.

Cléo fit un pas vers sa mère, mais un voisin la retint. Même la mer semblait trop silencieuse à présent, et la fillette entendait son cœur battre jusque dans sa tête. La mère d'Hannah s'était agenouillée devant le corps de sa fille et chuchotait des phrases inintelligibles tant son chagrin était intense. On pouvait quand même entendre quelques phrases, telle que : « comment a-t elle pu te faire ça, toi, sa meilleure amie, qui l'aimait tant, depuis la petite école, pourquoi... »
Et Lucie, qui semblait répondre à ses accusations par un autre monologue tout aussi inintelligible : « elle voulait me voler mon Charles, elle lui parlait des heures en cachette, elle allait me l'enlever, mon Charles... »
La scène dura une éternité, et des sirènes finirent par se faire entendre, des hommes en uniforme enlevèrent Lucie, d'autres prirent le corps, d'autres nettoyèrent la place, la foule commença alors à se disperser, dans une sorte de mutisme et le ciel, lentement, se décolora.

Louis et Cléo avaient mal aux pieds tant ils avaient dansé. La journée était presque finie mais la fête battait encore son plein. Les deux complices s'éloignèrent de la foule pour se reposer, le crépuscule commença à balayer la mer. Ils discutèrent un moment puis Vincent arriva ; ils s'étaient énormément rapprochés depuis l'enfance. Louis les laissa seuls, sous le prétexte de rejoindre son père et sa grand-mère pour préparer la soirée d'anniversaire. Vincent était légèrement plus âgé qu'elle, mais il l'avait toujours énormément appréciée. Il lui tendit un petit paquet. La jeune fille l'ouvrit, ravie qu'il ait pensé à elle. La petite boite de velours bleu contenait une bague.

Quelques mois plus tard, eut lieu le procès de Lucie en présence de tout le village. Elle fut incapable de prononcer un mot et fut condamnée à la réclusion à vie sous le chef d'inculpation de  « meurtre avec préméditation ». Lorsque que Charles vint lui parler, avant qu'elle soit emmenée dans la prison la plus proche, elle lui expliqua ses raisons :
— Charles, je ne supportais plus tout ça, je savais que tu me laisserais tomber, que tu partirais avec elle... vous n'arrêtiez pas de vous appeler, toujours dans mon dos, tu crois que je n'ai rien remarqué ? Chaque fois qu'elle venait à la maison, depuis un mois ou deux, vous faisiez des messes basses...
A ces mots Charles fondit en larmes, à la grande surprise de Lucie.
— Alors c'est pour ça ? c'est simplement ça qui t'a poussée à tuer ta meilleure amie ?
L'homme n'arrivait presque pas à articuler, perdu dans sa tristesse.
— Ce n'est pas possible ! Si j'avais su, je t'aurais tout dit depuis le début... Ma Lucie, oui nous te cachions quelque chose, mais tu n'y étais pas du tout ! Encore trois semaines et tu aurais tout compris : je préparais un voyage pour toi, Lucie ; et Hannah m'aidait à tout organiser, c'est tout !

— Ne t'inquiète pas, ce n'est pas une demande en mariage, hein ! dit Vincent sur le ton de la plaisanterie, bien qu'il ait commencé à rougir.
Cléo ne répondit pas, elle eut un petit rire nerveux et l'embrassa avant de s'enfuir. Elle se sentait comme une gamine, légère et timide. Le rose de la journée finissante colora le ciel tout entier. Elle traversa la place et rentra chez elle ; Vincent l'avait suivie. Elle oublia sa mère et ses idées noires ; sur la place aux Anges, quelques personnes dansaient encore, d'autres avaient allumé des feux et riaient en sautant par-dessus : le village était plus gai que jamais...

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