Pitcairn, l'île du pouvoir

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PITCAIRN

Voilà déjà plusieurs jours et autant de nuit que tout l'équipage montrait des signes de découragement. L'océan jetait ses malheurs sans développer la moindre hésitation. tous les Tahitiens sentaient bien quíls devaient accepter cette situation puisque eux aussi représentaient en quelque sorte la rébellion. Un chef - et un père- avait pleuré de rage il y a seulement six lunes. Ne supportant qu’à contrecœur la situation... Comment sa fille, sa princesse refusait-elle sa destinée ? Au lieu de ça, elle s'en allait avec dix amies, 6 hommes de la tribu mais encore avec neuf mutins anglais. Ces diables dirigés par Fletcher. Où leur aventure continuerait-elle ? Le capitaine désigné portait apparemment sur ses épaules les attentes de tout un groupe. La naissance d'une nouvelle communauté mixte était déjà en œuvre car trois jeunes femmes avaient le ventre rond. Leur union correspondait un désir puissant de changement ; peut-être plus que d'amour.

À la tombée du soir, John Adams pointa du doigt une île aux contours découpés.
“ Terre, terre, terre cria-t-il rageusement. Je ne sais ce qu'il en sera mais il faut encore tenter le coup !
Par Dieu oui, affirma Fetcher. L'espoir a toujours fait vivre, même le plus heureux des hommes. Et puis, que faire d'autre, nous n'avons plus de vivres ?
La princesse tahitienne lui adressa à cet instant précis un sourire radieux et engageant. Il le prit d'ailleurs comme un signe positif, comme une proposition de l'île elle-même. Ils accostèrent à l'abri du vent et du courant parce qu'une pointe rocheuse avançait, impériale, dans le Pacifique.

Le petit et le gros matériel ne posèrent pas de problèmes insurmontables. Simplement, lentement, les hommes emplirent les deux chaloupes du Bounty puis firent des allers et retours vers la plage de sable au grain rond et épais. L'idée qui semblait faire l'unanimité conduisait les Anglais surtout à détruire leur navire. Celui de Bligh puis de Fletcher Christian. Oui mais aussi celui de Bligh. Un indice, une preuve, une trace, un souvenir, une crainte, un cauchemar. Le Bounty sur l'eau jurait en bien ou en mal. Il affectait aussi bien le passé que l'avenir. Mieux valait s'en débarrasser ! Son expédition devait se terminer ici. On se contenta, pour ce premier soir sur la terre ferme, d'arracher quelques planches de bois du vaisseau qu’on ajouta aux coques de coco ramassées et ce fut un véritable feu de joie qui brilla sur l'îlot des aventuriers.

La peur de l'inconnu, d'ennemis invisibles pour le moment réactiva un peu la conscience du groupe. Rama, le plus jeune homme parmi ceux du Pacifique, se souvenait avec terreur des coupeurs de têtes. Cette rencontre avait glacé de même le sang des autres, à n'en pas douter. Pourtant, aucune mauvaise intention n’avait été manifestée de la part des révoltés du Bounty, aucune. Les indigènes s'étaient arrangés de la couleur des présentations : leurs pirogues ainsi que leurs sagaies avaient parlé pour eux. Une première expérience de ce genre devait rester unique. Il fallait donc se tenir sur ses gardes. Des surveillance furent préparées toutes les trois heures et ce jusqu'aux lueurs du matin. Après un repos plus que nécessaire, Anglais et Tahitiens se joignirent puis formèrent trois groupes mixtes. Un petit effectif maintiendrait le feu et une présence sur la plage tandis que les deux autres bandes partiraient à l'est et à l'ouest de l’île. La mission affichée demeurait claire pour tous : découvrir s'il y avait âme qui vive au milieu de cette étendue verte, au relief plutôt accidenté. Fletcher conduirait l’une, John Adams l'autre. On aurait pu penser que les Anglais se seraient supposer davantage à la hauteur alors que certains tahitiens correspondaient aux piliers d'une tribu qui savait tout aussi bien être guerrière que pacifique. Cela, les marins l’avaient rapidement oublié dès les premières initiatives. Mais au milieu de cette jungle, il était plutôt difficile de progresser. Les sabres des mutins étaient les plus efficaces tandis que les réflexes des hommes de la tribu se révélaient meilleurs car cet environnement naturel, fait d'une végétation dense, quasi impénétrable, d'une faune inattendue et grouillante posait évidemment des problèmes permanents pour les premiers. La dénivellation, douce au départ, commençait à se raidir alors que le terrain en lui-même devenait très glissant car mêlé d’humus et aussi de boue.

“ Il n'y a que du vert ici ! , s'exclama Matthew Quintal dont l'humeur se détériorait d'heure en heure.
Arrête de te plaindre Matthew et pense à avancer aussi bien qu’eux, coupa John Adams.
C'est si faciile pour toi ? qui irait s'installer sur ces pentes la john ? nous sommes bientôt sur les crêtes et toujours aucun signe venant d'un clan quelconque...
Plutôt bon pour nous tous, non ? À toi, à moi, à eux de faire de cet endroit une communauté de vie sinon agréable tout au moins possible. Ces femmes sont notre avenir !
Évite ces discours papistes avec moi john. pour moi, le futur reste en Angleterre. seulement, entre ça et la potence, mon choix est vite fait...

Maimiti, accompagnée de Fletcher, et bien qu’encore sous le choc des séparations avec son peuple, avait des dispositions constructives avec les autres. Elle savait, à chaque instant, prodiguer un simple geste ou bien faisait paraître une expression du visage afin de soulager l'angoisse et l'énervement des membres de l'équipée. Son époux, quant à lui, s’en rendait compte ce qui décuplait ses forces. il n'avait pas d'ambition personnelle en arrivant sur l'île. Ses premiers espoirs rejoignaient ceux d'Adams. Les deux hommes ne s'étaient jamais entretenus à ce sujet. Leur attitude commune paraissait seule le démontrer aux yeux de ceux qui auraient tenté d'analyser les épisodes du débarquement, de l'installation et des battues à travers l'île.
Timotaai s’en était aperçu. Il souhaitait ne pas se tromper sur le comportement à adopter. Rama agissait trop à l'instinct. En fait, on aurait pu trier chacun des arrivants d'après ses propres réactions à l'égard des autres. Certains recherchaient plus à se rassurer, d'autres ne pensaient qu'à s'imposer et enfin il y avait ceux qui, en toute humilité, tentaient de bâtir ou de construire en vue d'un futur, certes fragile, mais nécessaire. Il ne paraissait pas du tout évident de se situer dans un avenir même proche. toutefois, quelle autre issue ?

Ce ne fut qu'en fin d'après-midi que les groupes semblèrent s'accorder sur la réconfortante évidence : L'île était inoccupée. Personne n'avait trouvé de trace d'une quelconque présence humaine. Cela facilitait tout de même le quotidien car les premières envies ne se tournaient pas vraiment du côté de la conquête. Ce sentiment, déjà ressenti puis exprimé et enfin acquis sur le Bounty envers et contre le capitaine Bligh, demeurait noble, certes, mais maintenant il appartenait aux gloires du passé. C'était l'avenir qui désormais comptait. Autour des dix-sept Tahitiens, neuf Anglais. Le couple Fletcher-Maimiti serait le symbole de l'Union, de la mixité, du nouveau départ. Celui qui s'était mutiné et celle qui avait abandonné son trône comprenaient les limites de ce paradis perdu. L'Eden trouva sa fin dans la division et la soumission. Pour eux, les décisions s'imposeraient à vingt-six adultes, très différents les uns des autres.

⧫ ⧫ ⧫

John Williams, John Mills et William Brown fabriquaient des pieux et des lances en vue de chasser aux premières lueurs du matin. Ils les avaient soigneusement taillés à l'aide de leurs poignards, amenés d'Angleterre. Ensuite, à travers le feu que les femmes avait préparé pour se protéger des bêtes de la forêt, les rudes chasseurs prirent soin de durcir leur arme à la flamme dans un souci d'efficacité. Pensaient-ils trouver du gros gibier ? Lentement, groupés, ils avancèrent en direction de la partie boisée la plus dense de Lille. L'endroit était loin d'être silencieux : des cris d'oiseaux et de singes semblaient brouiller la tactique quelque peu improvisée des trois hommes. C'était comme si les proies, du fait de leur nombre excessif, encerclaient en somme les traqueurs. Alors, en des gestes soudains et quasi simultanés, les trois bras décochèrent leur flêche selon trois directions différentes. seul Williams fut heureux au final. Une guenon transpercée de part en part gisait au sol.

“Réussi, John !, s'écrièrent les deux autres.
il va bien falloir toucher pour manger, non  ? , affirma williams sur un ton dominateur.
Il faut bien sûr poursuivre, coupa Mills.

⧫ ⧫ ⧫

On prépara sans précipitation le repas du soir, rien ne pressait. Poissons de mer, gibiers et racines étaient présentés sur de larges feuilles. De jeunes noix de coco terminaient ce repas qui n'enviait surtout pas à ceux qui avait été servis à bord du Bounty. Ce fut au terme du dîner que John Adams et Christian Fletcher décidèrent de prendre la parole. Le capitaine mutin débuta sa déclaration, mise au point avec Adams à la va-vite.
“Nous sommes donc tous rassemblés ici sur cet îlot encore inconnu. il nous faut reconstruire un idéal, une paix de l'esprit pour ne pas rester dans la crainte du futur. je ne veux en aucun cas regretter mes actes récents. Je ne foule pas aux pieds mon pays non plus. Cependant, amis tahitien et frères anglais, restons côte à côte pour débuter ensemble une vie, solitaire certes, mais fraîche.”

Chacun le regarda étrangement, comme s'il parlait une langue incomprise de tous. seul Adams semblait comprendre. Aussi enchaîna-t-il sur ces mots :
“ Fletcher a parlé. Il n'est, je sais, pourtant pas dans une position de commandement parmi nous tous. C'est l'équité qui doit régner ici. l'inspiration c'est vous, toi, moi ! Nous devons croire en chacun d'entre nous. Pour nos enfants aussi.”
Ses paroles résonnèrent dans la nuit noire et épaisse. L'étendue de l'océan paraissait couler sur la toute neuve communauté.


Maimiti l'enchanteresse

-6 mois plus tard-

“Vous prendrez les araires pour ouvrir le sol que les hommes ont défriché les jours passés, s'exclama Maimiti.
N'est-ce pas un peu trop tôt ?, protesta Rama, comme à son habitude.

Sa réaction détonnait toujours avec celle du groupe. En fait le jeune tahitien semblait subir tous les jours davantage les décisions de l'épouse de Fletcher. Il trouvait anormal que cette femme s'arroge tant de pouvoir au sein d'une communauté telle que la leur. Adams et même Fletcher tombaient d'accord sur le principe d'une avancée équitable vers un futur, certes fragile, mais tranquille.
“Non ! Les herbes folles repoussent à une allure fulgurante ici. Ne laissons pas la nature reprendre ses droits ! Nous aussi devant survivre, c'est notre devoir.
Combien veux-tu de bras ?, demanda sans ciller Naamaturi, l'épouse d'Isaac Martin. Nous savons bien que tu es sage et droite. Laisse Rama à son arrogance.
Je ne parle que de liberté... de simple liberté ! Qu'est-ce qui pourrait bien m'empêcher de dire tout haut ce qui est souvent dit à voix basse ? Personne, vous m'entendez, non personne ne sait mieux qu'un autre sur cet îlot. Et je vous défends de me ranger parmi ceux qui vous gêne dans votre volonté de pouvoir.
Tu vas trop loin Rama, intervint Maimiti. Fais donc ce que bon te semblera. Tu as toujours été libre de tes choix.

⧫ ⧫ ⧫

Isaac comprit au regard de sa femme qu’un malaise s'était produit. Pour quelle raison, il l'ignorait encore. Bien que proche par son savoir-faire et ses choix de Christian et Adams, par la chaude entente entre son épouse et Maimiti, il avait du mal à distinguer l’humeur de ses hommes maintenant privés de leur habitat d'origine et retenus sur un autre. Même si les uns et les autres semblaient se contenter de cet exil forcé, tous ne réagissaient pas unanimement au contact du pouvoir. Maimiti décidait, choisissait tandis que Rama maugréait, subissait. De cette claire évidence résonnait mille échos de disputes de ci, de là. Les paroles s'envolent, certes, mais elles retombent tôt ou tard sur les têtes de ceux qui les ont prononcées et à l'encontre de qui elles l’ont été.

Les travaux agricoles permettaient, après quelques mois difficiles, au groupe de bien manger sans risquer la famine. Quintal, de son côté, avait su mettre en place un semblant d'élevage de porcs sauvages. Toutefois, il fallait constamment se méfier de l'attitude de ces bêtes, prêtes à dévaster leur entourage par leur piétinement et leur appétit de tout. L'anglais avait fait fabriquer des baraquements en bois après avoir lutté avec le groupe tahitien dont Rama sabotait les initiatives. La chasse face à l'élevage : un dilemme préhistorique ! Que des inconvénients pour ceux qui étaient habitués à se défouler chaque jour dans l'espace vert de l'île, à faire vivre leur rage de survivre ici parmi ces étrangers ! Ces six Tahitiens parts sur les mers avec les mutins avait été choisis selon des critères bien déterminés : ils se devaient de servir les intérêts de l'équipée, ils restaient des bras dont on aurait besoin. Rama, pourtant, constituait en quelque sorte une exception puisqu'il avait été choisi par le chef des Tahitiens. En fait, ce dernier considéra que sa légitimité risquait d'être perturbée si Rama ne prenait pas la route de l'exil. Rama, issu d'une famille respectable, gênait depuis l'arrivée des Anglais, pressentant dans leur venue un malheur pour le clan. Ses prises de position débordaient le père de Maimiti puisque sa fille vivait sans honte une aventure avec Fletcher Christian. De fait, à l'aube du départ pour l'inconnu, Rama avait été rendu indésirable pour le clan mais par contre tout à fait apte à embarquer : pourquoi ne pas laisser s'exprimer ce cher Rama au milieu de toute cette folie ? Ainsi, au commencement de l'épopée de Christian, une décision politique qui le dépassait saurait faire son chemin...

Un soir, un peu avant la tombée de la nuit, Isaac Martin et Mathieu Quintal décidèrent d'aller parler à Fletcher Christian et John Adams au sujet des difficultés croissantes qu'ils semblaient rencontrer au quotidien. Les perpétuelles plaintes des gens de bonne volonté créaient un malaise dont il fallait crever, sans hésitation, l'abcès.

“ Rama. Sa voix coupe les envies, elle égrène le mal parmi le groupe. Naamaturi n'en parle plus que comme l'homme à abattre, commença Isaac Martin.
Chaque matin, je constate des dégâts près des porcs; des portes sont sciemment sabotées, la nourriture souvent souillée. J'ai même vu un animal boiter après une blessure volontaire hier, près des ongles des pattes, poursuivit Matthew Quintal. Même Maimiti, malgré toutes ses grâces et ses diplomaties, ne cesse de s'accrocher avec lui. Je dirais qu'il est en train de mener les uns et les autres contre nous. Il nous supporte que mal et dirige sa critique en direction des femmes qui ont déjà accouché et qui pourraient représenter pour lui le résultat d'une sorte de trahison.
Très bien, déclara Fletcher. vous avez bien fait de mettre à plat cette affaire !
Cette affaire, intervint rudement John Adams ! Je ne crois pas que ce soit la définition qui conviennent. Je dirais qu'il vaut mieux parler de complot. Lorsque je revois Bligh, j'ai un haut-le- cœur point. Mais nous ne sommes pas lui, du tout ! Je ne supporterais aucun trouble sur notre île. Toi et moi, Fletcher, nous la dirigeons. N'est-ce pas ? Qu'est-ce qu'un navire performant laissé à la dérive ? Même si Maimiti représente, quelque part, notre volonté au sein des Tahitiens, nous nous devons d'admettre que l'exécutif, c'est nous deux Fletcher.

Ses paroles franches apparurent trop directes aux oreilles de celui qui avait mené la révolte du Bounty. Pourtant, il fallait vraiment s'y faire car Rama anéantissait véritablement tous les efforts de la communauté. Pour la première fois, apparaissait au sein de toutes ces personnes, la plupart du temps unies dans la coexistence pacifique, cette créature bicéphale du pouvoir. Allait-elle être affamée ou assoiffée ? serait-elle docile et douce voir apprivoisée ? Isaac et Matthew cherchaient déjà à se la représenter en fronçant les sourcils. La bête était assise là et les regardait dans les yeux.
Devons-nous nous en débarrasser ?, s'étrangla Isaac.
Pour sûr, répondit en un éclair John Adams. Allez chercher McCoy ! On va lui expliquer la situation.
Croyez-vous qu'il faille en toucher un mot à Maimiti ? , osa Fletcher.
Déjà, une certaine forme de faiblesse émana de celui qui finirait ses jours un soir semblable à celui-ci, un soir de mort.
Oui, dit DAMS. Mais une fois la chose accomplie !

⧫ ⧫ ⧫

Dans la nuit noire, Les griffes de la Bête errèrent qu'à ce qu'elle finisse par trouver Rama dans son sommeil. Dans la précipitation, elle frappa ailleurs à trois reprises. Seulement deux Tahitiens furent épargnés : ceux que Maimiti avait pour préférés. Étrangement, le lendemain, la femme de Fletcher christian sembla se délecter, en se passant la langue sur les lèvres, des décisions de la Bête lorsqu'elle les connut. C'était comme si la seconde tête de la gouvernance s'était métamorphosée en une nuit et passait de Fletcher Christian à sa femme Maimiti. Désormais, la chose s’affirmerait et malgré l'amour existant entre les deux époux, le couple politique reviendrait à John Adams et Maimiti. Ce manque de clarté dans les relations entre ces trois individus mènerait insensiblement la communauté au chaos puis à la dictature du plus puissant d’entre eux
Au petit matin, des cris stridents émanèrent de la hutte de Rama qu’entouraient toutes les tahitiennes. Ellesen se tenait la tête entre les mains; leurs longs cheveux d'ébène tombant recouvraient les visages en larmes. Toutes les formes de cruauté conduisaient aux larmes voire aux crises d'hystérie. Seule Maimiti restait droite, plus calme, le visage tendu et fermé. Ses yeux brillaient. L'enchanteresse ne s'intéressait plus aux défaitistes, le monde des insulaires avançait...


Caractères

McCoy était le bourreau. il tuait à la demande d'Adams. Comment s'était-il retrouvé dans ce rôle là ? L’emprise d'Adams avait opéré au fur et à mesure des semaines à l'écart de cette civilisation qui vous apaisait les hommes en leur lissant l'esprit de démocratie et de constitution. Le degré de sauvagerie allait s'accélérant... McCoy réunissait peu à peu en son âme et conscience la dose d'agressivité nécessaire pour anéantir sur commande. Éliminer pour mieux y voir dans cette nuit, vider ce qui obstrue la clarté du pouvoir organisateur, unificateur de l'île. Christian Fletcher constata ce matin-là aussi tout l'impact qu'avait Adams sur les anciens mutins. Mais seul William McCoy gardait presque naturellement le regard éteint comme s’il demeurait une créature fantoche téléguidée par le bras supérieur d'une puissance.

Abattre Rama et les autres, n'était-ce pas un peu se supprimer soi-même ? N'y avait-il pas une certaine forme de finitude dans ces crimes ? Oui, il fallait en finir avec l'autre, celui qui n'arrivera jamais à constituer son semblable. L'idée perverse de génocide apparaissait au grand jour à travers ce massacre et les cris des pleureuses de Tahiti. La stridence des lamentations féminines aurait raisonné jusqu'aux extrémités de l'Univers ce matin-là. En fin de compte, seul l'homme, en tant que mâle, avait été l'objet du mépris de John Adams. Les deux derniers tahitien s'étaient enfermés dans une hutte et avait tracé sur tout leur corps les signes de l’être qui va t'en guerre. Ces deux chevaliers égarés au beau milieu de la vie, épargnés cette fois-ci par la mort, ne pouvaient se permettre de croire en un futur serein. Les pleurs retombaient pareil à la saison des pluies, en gros bouillons éclaboussant le sol humide et ensanglanté.
Sur le visage de McCoy, seule une larme coulait lentement sur sa joue creusée de fatigue par la veille.

⧫ ⧫ ⧫

John Williams, John Mills, William Brown, Isaac Martin et Christian Fletcher en tête regardaien ce spectacle sans voix. Les Anglais n'étaient plus frères : Leurs visions de la communauté divergeaient; une question de vie et de mort apparaissait.

⧫ ⧫ ⧫

Timotaai et Sumotoï, tout peinturlurés, attendaient, sans idée de ce qui pourrait déferler sur eux deux, les derniers mâles de Tahiti. La nette domination de la virilité anglaise comptait plus que jamais. Il fallait donc la contenir, mais comment ? En s'opposant à la mixité, en tuant ou au contraire en procréant ? Agir avec violence ou plutôt se ranger sagement dans le rang ?






⧫ ⧫ ⧫

1808, 18 ans plus tard...

Un navire américain mouilla non loin de l’épave abandonnée. Le Topaz avait tenté d’approcher cette île maintes fois. Seulement, les pistes avaient été abandonnées successivement pour des raisons mystérieuses et sans intérêt... Le baleinier avait face à lui les proies les plus innocentes de son histoire : des dizaines de jeunes femmes et d’enfants menés par un certain John Adams, les abordèrent en un anglais parfait, récitant des cantiques et des psaumes. Un Eden constitué d’un seul homme, mi- patriarche, mi-roi et mi-démon...
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Chan Jau · il y a
A bientôt sur tes pages félicitations!
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Christelle CHAKER · il y a
C'est un vrai plaisir de te lire : continue à écrire....
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Youri Billet · il y a
Merci beaucoup... Ce texte a été long à écrire et j'en suis parti puis revenu maintes fois !