Pilier

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En compétition
Image de Automne 2020

— Vous me mettrez des pierres à whisky, hein…
— Oui, Francky, comme d’habitude.
— Non, parce que je ne comprendrai jamais comment on peut gâcher ce fabuleux nectar avec des glaçons. Des casse-croûtes de pingouin, voilà ce que c’est. Ceux qui souhaitent diluer leur boisson, ils n’ont qu’à boire du thé. Sans déconner… Vous saviez qu’il y en a même qui osent mélanger du…
— Oui, Francky, je sais. On commence à connaître la chanson. Dois-je vous rappeler que nous nous voyons tous les jours ? Tout le personnel est au fait de vos « us et coutumes ». C’est d’ailleurs pour ça qu’on a toujours des pierres en stock au frigo : juste pour vous !
— Comme si j’étais le seul à préférer ça. Enfin peut-être… Peut-être… 

Fin de matinée, plein été. Le soleil, lui, avait dû passer une bonne nuit à en croire la lourdeur déjà moite de ses rayons. Les effluves de bitume rappelaient, dès le réveil, à quel point tout pouvait être pourri de l’intérieur. Oui, tout. Même ces débuts de journées estivales qui mélangeaient la musique des oiseaux avec le ballet sensuel et rafraîchissant des robes fleuries. Comédie musicale caustique sur fond de pots d’échappement, de klaxons et de véhémence routière. Une vie si tristement belle, pathétique comme un perroquet étincelant dans une cage en fer rouillé ou des odeurs de romarin, de jasmin et d’iode étouffées dans un vulgaire sac poubelle.
Mais heureusement, il y avait cette tireuse à bière, machine de délivrance, dont l’or givré suintait à l’arrière du zinc. Francky avait la main posée sur un de ces gros tuyaux glacés tel qu’il avait l’habitude de le faire en attendant son verre, comme pour recharger sa batterie, faible depuis trop longtemps. Étrangement, cette sensation lui rappelait les moments passés, enfant, à saliver devant ces emballages d’esquimaux chez le marchand de sorbets, les cheveux encore trempés, salés par l’océan. Ah ! L’époque des filles et des glaces à la vanille…
D’un coup de poignet habile, le barman lança le sous-verre comme un frisbee à travers ces souvenirs réfrigérés. Dans une dernière vrille, le bout de liège stoppa sa course sur le comptoir juste en face du vieil homme. Dans un souci d’achèvement de son œuvre, le serveur y déposa délicatement le verre à whisky.
— À la vôtre, Francky !
— Merci, Julien, ne changez rien, vous êtes vraiment parfait, se réjouit-il en replaçant son chapeau Pork Pie feutré sur l’arrière de sa tête, prêt à affronter l’intensité de ce breuvage.
L’œil lumineux, il porta le verre à ses lèvres et le sirota avec le même bruit qu’un buveur de thé à la menthe.

Francky était un vieillard qui avait autour de 70 ans. De ceux que l’on croise au quotidien, accoudés au comptoir, sans jamais vraiment les voir. Un chapeau de qualité, couleur crème, toujours vissé sur son crâne chauve comme dans les films américains de sa jeunesse. Ces films dans lesquels des mafieux tirés à quatre épingles faisaient la loi dans le New York des années vingt. Il aurait rêvé vivre à cette époque : mais comme un acteur de cinéma bien sûr, parce que la réalité de la prohibition aurait sûrement eu raison de lui. Rêveur et alcoolique, mais loin d’être un homme d’affaires : c’est ivre, le corps criblé de balles entre deux alambics que son aventure lamentable se serait terminée.
La barbe blanche, lumineuse et bien taillée quoi qu’il arrive, Francky était loin d’être négligé. Il se le devait bien, du moins à son corps qu’il avait malmené une grande partie de sa vie. Un trench foncé sur ses épaules encore solides, qu’il pleuve ou qu’il vente, on pouvait dire qu’il avait une certaine prestance. Enfin, de dos en tout cas. En effet, Francky remontait toujours le long col de son trench afin de camoufler son visage et les séquelles visibles de son combat continuel contre lui-même. Les années imbibées de litres et de litres pour noyer ses peines avaient fini, faute de les emporter à tout jamais dans leur courant, par faire ressurgir ces douleurs imperceptibles et les marquer au fer blanc sur son front. Son cœur coulé dans le béton, il aura fallu que ses démons se fassent cheval de Troie pour arriver, quelle que soit la manière, à leur finalité : SORTIR ! C’est par la peau que la corrosion des sentiments s’était faufilée, en boursouflant son visage façon nectarine trop mûre. Lui qui n’avait jamais dit non à une petite prune s’était retrouvé la face vérolée par ces liqueurs acides. Quelle idée de génie ! Comment achever un homme qui ne peut plus regarder sa vie en face ? Faire en sorte qu’il ne puisse même plus regarder son propre reflet dans le miroir. Et ce fut une grande réussite.
Dans ce tableau inerte de Giuseppe Arcimboldo subsistait tout de même une chose qui n’avait jamais changé, comme une âme survivante enfouie profondément dans le monstre. Un témoin du temps passé, un coffre à trésor rongé, coulé dans les abysses depuis des siècles, un vestige de ce qu’il était vraiment : son regard. Un regard vert bleu profond dans de grands yeux cerclés d’un mascara noir intense naturel. Confiant et complètement paumé à la fois, fier et honteux : une brèche sur un monde plein de contrastes et de complexes. Ah ça, il en avait reçu des compliments sur ses yeux ! Des iris redoutables pour faire chavirer les cœurs des filles et amadouer qui que ce soit pendant sa jeunesse.
Bien loin de tout cela aujourd’hui, ce souvenir le faisait sourire. On pouvait pourtant aisément deviner qu’il avait eu un certain charme avant de ne plus rien contrôler.

Il farfouilla dans sa poche et en sortit un jeu à gratter, une des nombreuses addictions qui le maintenait encore proche de l’espoir et du rêve. « Le million, le million ! », se répéta Francky en s’acharnant sur le vernis opaque avec sa pièce de monnaie fétiche. Raté ! Il se réconforta en se disant que la prochaine serait sûrement la bonne. Ironique conviction : il ne saurait même pas quoi faire de tout cet argent.
— Vous m’en remettrez un autre, Julien, s’il vous plaît ?
— Avec plaisir ! répondit le barman en finissant de servir une bière pression à un autre client.
— Vous savez à quel point je vous apprécie tous, Julien ? Ça va faire combien de temps maintenant que je viens chez vous ? demanda-t-il en s’amusant à faire rouler les pierres dans son verre.
— Oh, dix bonnes années, mon bon Francky ! Et tous les jours ! Mais on vous aime beaucoup aussi ici, vous le savez !
— Dix ans… c’est fou… baragouina le retraité, la voix patineuse de fin d’après-midi. Vous êtes comme une deuxième famille pour moi. Non, la seule en vérité… Rien ne me rend plus heureux que d’être ici avec vous. J’avais besoin d’un petit coin de paradis, d’un endroit qui serait enfin « chez moi », je l’ai trouvé ! Et je ne pourrai plus jamais vivre sans vous. Si vous n’aviez pas été là, Dieu seul sait dans quel merdier je serais…

Si la vie de Francky devait se résumer en quelques mots, ce serait : fuite permanente. Inlassablement poursuivi par cette impression de ne pas être au bon endroit, de ne pas se sentir bien ni en adéquation avec ce qui l’entourait.
Enfant de l’étranger et arrivé en France à 17 ans un peu contre sa volonté, il découvrit le pays qui était le sien sur le tard. Il ne sera jamais arrivé à faire de cette richesse multiculturelle une force. Cette fracture radicale de la magie insouciante et chaleureuse de son enfance aura fait de lui un homme qui ne connaîtra plus jamais la sérénité nulle part.

— Et nous, papa, on est ni d’ici ni de là-bas finalement. On sera toujours de nulle part.
— Non, mon fils, tu te trompes. Bien au contraire, nous sommes de partout. Nous sommes toujours chez nous, peu importe l’endroit. 

Le baluchon sur l’épaule, son esprit aventurier et sa soif de découverte l’avaient mené à faire son petit tour de France. À la recherche de quoi ? Il ne l’a jamais vraiment su. Mais il savait ce qui le faisait vibrer depuis toujours. La liberté. Cette liberté d’aller et venir où et quand il le souhaitait sans vraiment penser au lendemain. Cette liberté d’apprendre de tout et de tous, de s’enivrer de rencontres et d’échanges en tous genres. Il avait en lui cette capacité de fédérer qui que ce soit, les cultures, les religions, les milieux sociaux. Chacune des étapes de son vagabondage le menait à de véritables melting-pots autour de dîners gargantuesques, d’apéros jusqu’au lever du soleil dont les rires et les coups de gueule résonnaient encore maintenant dans ses songes. Ah ces belles années… Il avait certainement souffert oui. Mais qu’est-ce qu’il avait pu rire aussi ! Il avait ri à en pleurer, à s’en crever le ventre. Il avait ri à se cramer, à s’en casser les dents. Sous des ponts, sur des toits, dans des halls d’immeuble, sur des plages, autour de verres a cocktail, il avait ri.
Mais il était un éternel nostalgique, le spleen le rattrapait à chaque tournant. Les choses se font alors que d’autres se défont : c’est peut-être cette partie-là qu’il n’arrivait pas à gérer.
Il fallait bien que jeunesse se passe, apparemment ! Il n’avait jamais ressenti l’angoisse de vieillir ni tout ce que cela pouvait impliquer. Son grain de folie, il savait qu’il le conserverait éternellement. Il se trompait… Il n’avait jamais été du genre à intégrer une case, une vie bien lisse : une petite maison en quartier résidentiel, un labrador, un boulot bien dans les clous. Il redoutait terriblement les quotidiens sans travers, sans surprises ni rebondissements : chiants à mourir.
Les années passèrent et emportèrent avec elles l’essentiel, son essentiel. La trentaine embarqua pratiquement toutes ses connaissances dans le flot des mariages, des bébés et des crédits immobiliers. Plus le temps pour divaguer, se laisser porter par ses rêves les plus fous. La simplicité de la vie, « le bonheur fait de petites choses » : pour lui, cela signifiait vivre en apnée sans jamais remonter, ne serait-ce que pour prendre une petite bouffée d’air. Qu’on l’enterre vivant plutôt que de lui enlever l’adrénaline de l’inconnu et de l’inattendu. Alors il laissait cette candeur à ceux qui en étaient encore capables.
Les discussions entre amis autour de barbecues et de bonnes bières étaient devenues si fades. Les gouvernements et les peuples s’étaient liés entre eux pour entamer une gigantesque partie de Battle Royale à coups d’égos tranchants. Chacun accusant l’autre de ses propres maux. Des débats de sourds où plus personne n’écoutait personne mis à part soi-même. S’entendre aboyer comme un chien malheureux en étant persuadé qu’au bout du compte, tous les autres sont des connards finis. Faire attention à ses propres mots, ses propres idées, ne pas aller trop loin sous peine d’être taxé de toutes les pires accusations. Un monde à fleur de peau qui se divisait lui-même sans s’en apercevoir une seule seconde. L’autocensure d’un peuple qui revendiquait paradoxalement l’abolition de la censure.
Face à ces attitudes insipides, fatigué par les grands moralisateurs, par les détenteurs de vérité absolue, il s’était tu et avait préféré s’anesthésier au goulot de plus en plus souvent et de plus en plus massivement.
Pudiquement, il ne voulait surtout pas afficher son aigreur grandissante à la vue de tous ; alors il s’était d’abord dit qu’il allait s’isoler géographiquement. Mais l’argent manquait comme toujours pour ses grands projets : il était aussi économe que la cigale, préférant en effet chanter tout l’été. Et puis, même au milieu des chèvres du Larzac ou de la campagne de la Creuse, il savait qu’il retrouverait tous ces grands penseurs et leur raison universelle. Non merci.

« Je redoute les face-à-face, qu’on me dise que je chante et que je fabule
Faites les cent pas dans vos cases, laissez-moi danser dans ma bulle. »

Julien avait baissé les lumières et avait disposé toutes les chaises sur les tables pour pouvoir entamer le nettoyage du sol.
— Mon bon Francky, il est 2 h ! Il est l’heure de rentrer chez vous, on ferme.
— Je suis chez moi, ici, Julien, balbutia l’amateur de whisky, rond comme une queue de pelle. Alors oui, je vais rejoindre mon dortoir, mais je reviens dès demain ! Vous allez me manquer terriblement tout ce temps. Je vous aime tous plus que tout.
Il ouvrit la porte du bar et disparut dans la nuit noire en titubant, guidé par la lune.

Le lendemain matin, il se réveilla en pleine forme. Cela faisait bien longtemps qu’il ne s’était pas senti aussi léger. Sur le chemin de son lit aux toilettes, ces genoux n’avaient pas craqué une seule fois !
Il habitait un petit studio de 25 mètres carrés depuis plusieurs années, dans lequel il avait amassé les restes de son existence mouvementée qui s’était figée, là, sur des étagères en contreplaqué. Du moins, ce qu’il avait pu sauver de ses pérégrinations incessantes. Certains objets s’étaient transmis de génération en génération et semblaient l’observer fixement comme pour lui remémorer qu’il venait bien de quelque part, mais qu’il était trop tard pour s’en rendre compte.
Comme tous les jours, il pressa trois oranges, versa le jus dans un verre highball et le posa sur la table basse. Il s’affala dans un vieux canapé Chesterfield couleur camel, élimé à plusieurs endroits, et craqua une grande allumette. Il la regarda quelques secondes, fasciné par la vitesse à laquelle elle pouvait se consumer, puis se décida à allumer son cigarillo « Fleur de Havane ». Il aspira la première taffe à pleins poumons et recracha une épaisse fumée bleue qui s’engouffra dans les sillons lumineux que les stores laissaient s’exprimer dans la pénombre de la pièce. En se dissipant, la fumée fit réapparaître les visages d’un jeune homme tout sourire qui serrait dans ses bras un enfant hilare, tentant d’échapper aux chatouilles de son père. Une photographie de son fils, il y a 30 ans. Il ne l’avait plus vraiment revu depuis cette époque. Par webcam, rapidement, un soir où, complètement bourré, il avait trouvé judicieux de le recontacter afin de lui souhaiter un joyeux anniversaire pour ses 18 ans. Échec cuisant.
Il avait souvent pensé à foutre tous ces souvenirs à la décharge ou à y mettre le feu, mais n’était jamais arrivé à sauter le pas. Eczéma éternel dont il ne pourrait se passer : le gratter l’infectait mais le soulageait tellement à la fois. Lorsqu’il avait déniché cet appartement, il s’était estimé plus que chanceux. Il ne s’en était jamais plaint mais l’air y était vite devenu suffocant. Il n’arrivait plus à vivre le fait d’être épié, jugé par des fantômes moqueurs qui squattaient ses murs, son lit, sa salle de bain, ses chiottes et son putain de canapé.
Oh et puis merde ! Il n’avait pas envie de s’apitoyer sur son sort ce matin et le bar allait bientôt ouvrir. Il n’avait jamais raté une ouverture ni une fermeture en dix ans, ce n’est pas aujourd’hui que ça allait commencer ! L’idée de retrouver Julien et son équipe le rendait tellement heureux : il savait où aller dorénavant, il avait une vie, bordel ! Tout ce temps à éponger sa solitude, à ruminer sur des broutilles qui, de toute façon, ne se résoudraient plus : tout ça c’était avant ! Maintenant, il avait la chaleur des relations humaines, l’adrénaline des discussions endiablées, la convivialité des apéros sans fins.
Il bondit de son canapé, avala son verre de jus d’orange cul sec et s’enferma dans la salle de bain. Dans son élan d’optimisme, il se surprit à faire ce qu’il n’avait plus fait depuis une trentaine d’années. Il posa ses deux mains sur les rebords du lavabo, le regard fixé sur le robinet ébréché. Il prit une grande inspiration et leva les yeux pour les plonger dans le miroir comme si, enfin, cet ennemi juré ne lui faisait plus peur. Là, derrière les coulures de calcaire et les projections de dentifrice séché, il aperçut le monstre. La bête froide, laide, affichait un sourire cynique et toujours le même œil accusateur. Il ne put s’empêcher de penser au roman d’Oscar Wilde qu’il avait étudié au lycée : Le portrait de Dorian Gray. Le tableau répugnant de ce pauvre Dorian était similaire à ce reflet qui l’accablait à travers chaque miroir mais aussi à chaque coin de rue. Sur les vitres des fenêtres, les vitrines de magasins, l’eau des lacs et des rivières, dans le fond des verres vides, au centre des pupilles des femmes : aucun répit ne lui était accordé. C’était une chasse à l’homme.
— Tu sais quoi ? Va te faire foutre ! gueula Francky dans un râle qui lui déchira les entrailles.
Il prit sa brosse à dents dans la bouche et brossa énergiquement sans jamais baisser les yeux un seul instant. Une fois le chapeau posé sur son crâne luisant, il décida qu’il prendrait son trench dans la main cette fois. Finis le camouflage et toutes ces conneries ! Il remonta même les manches de sa chemise, prit ses clefs, jeta un dernier regard sur l’appartement et claqua la porte en sortant. Le cendrier fumait encore un peu, le cigarillo s’éteignait petit à petit pendant qu’on pouvait entendre notre ami siffloter en s’éloignant dans les escaliers de l’immeuble.
Il sortit du bâtiment comme une balle, plein d’assurance. Il s’arrêta cinq secondes pour lever la tête vers le ciel et sentir les caresses du soleil sur sa peau. Exquis… Quelle merveilleuse journée l’attendait ! Passage au bureau de tabac obligatoire avant de retrouver son cocon où Julien devait déjà l’attendre. Il tourna, rue des sept troubadours, et failli percuter une dame d’à peu près son âge, jolie. Il s’excusa en relevant son chapeau de la main droite, celle-ci lui rendit un grand sourire. Fou de joie, il fit un tour sur lui-même en claquant des doigts et osa même une petite chorégraphie d’une demi-seconde. C’est qu’il se prendrait presque pour Fred Astaire, le Francky !
Il entra dans le tabac en braillant :
— MESDAMES, MESSIEURS, BIEN LE BONJOUR !
Le buraliste fut bien surpris, agréablement, et lui demanda ce qui le mettait autant de bonne humeur aujourd’hui.
— Mais la vie, mon cher Monsieur, la vie ! Qu’y a-t-il de plus beau que la vie quand on s’en rend compte ?
Mort de rire, le buraliste lui tendit son paquet de cigarillos et son jeu à gratter. Il lui offrit même un paquet de chewing-gum à la fraise. Francky le remercia chaleureusement et sortit.
10 h 30, les terrasses étaient déjà bondées. La ville se remettait à vivre, embaumée par les senteurs de café et de chocolatine. Dans la rue piétonne, un saxophoniste interprétait du John Coltrane. Devant lui, une valisette ouverte était posée à terre. À l’intérieur, plusieurs disques du musicien : Francky y déposa un billet de 10 euros et récupéra un album en faisant un clin d’œil à l’artiste qui lui adressa un signe de tête sans s’arrêter de jouer.
Plus il s’approchait de son troquet, plus l’air se faisait moite. Une odeur de plastique chaud commençait à étouffer celle de l’asphalte déjà très pesante. Mais Francky était trop occupé à penser à ce qu’il allait raconter à Julien : sa victoire contre lui-même, son début de nouvelle vie !
C’est en arrivant devant le bar qu’il s’arrêta net. Bouche bée, figé comme un chien de chasse. Sa main laissa tomber son trench dans la poussière du trottoir couvert de suie. Les jambes en mousse, il prit appui sur le capot d’une Peugeot 207 garée là et retira son chapeau pour le ramener à sa poitrine. Vision apocalyptique.
La devanture du bar avait disparu ! À la place, un immense four, d’où s’échappaient des colonnes de fumée, faisant penser à la gueule ouverte d’une créature sortie tout droit des Enfers. Méconnaissable ! Le comptoir et tout le mobilier s’étaient volatilisés. Seule la tireuse à bière, teintée de bistre, trônait au milieu des braises incandescentes qui finissaient tranquillement d’engloutir son jardin d’Éden. Elle ne servirait plus jamais de bière, c’était certain… Les couleurs chatoyantes de la tapisserie s’étaient éclipsées derrière des murs noirs de charbon qui suintaient par endroits : dernières larmes de douleur face à la cruauté de la vie. Ils n’accueilleraient plus personne. La puissance de l’incendie avait propulsé la cadmie jusqu’au 4e étage de l’immeuble. Des griffes de poussière couleur ébène qui avait tenté d’en emporter encore plus. Heureusement, les pompiers étaient arrivés à temps pour sauver le bâtiment : ils luttaient d’ailleurs encore contre les derniers foyers de feu qui s’entêtaient à torturer son pauvre bar.
Sur le trottoir d’en face un homme était assis par terre, la tête entre les mains, et on pouvait l’entendre pleurer de tout son être. C’était Julien ! Pris de vertiges intenses, Francky tenta de l’approcher en zigzaguant. Arrivé à sa hauteur, il posa la main sur son épaule et bégaya :
— Mais… Mais… Qu’est-ce que… ? Qu’est-ce que… ?
En relevant la tête, Julien le reconnut et d’un geste violent du bras, vira la main de son épaule :
— Mais vous allez vraiment venir me faire chier là ? s’égosilla le barman, les yeux injectés de sang. J’ai tout perdu ! C’est ma vie qui est partie en fumée, vous vous en rendez compte ? Ma vie ! Vous pensez que j’ai besoin du réconfort d’un vieux poivrot à la con ? Dégagez ! Dégagez et laissez-moi seul, MERDE !
Le souffle coupé, Francky fit deux, trois pas en arrière. Incapable de parler ni même de penser, il resta une dizaine de minutes debout à contempler le désastre, médusé.
Ne sentant plus son corps, dans une semi-inconscience, il alla s’asseoir sur un banc dans un parc qui se trouvait à proximité. Le regard dans le vide, une montée d’angoisse l’envahit et il vomit son jus d’orange sur l’herbe verte. Il aurait souhaité mourir à cet instant. Qu’un infarctus l’emporte de suite. Lui, son destin pitoyable, son appartement miteux, cette ville étouffante et cannibale, et cette mélancolie acide qui le dissolvait à petit feu.
Les oiseaux continuaient leurs vies insignifiantes et se foutaient de sa gueule en piaillant comme des marmots capricieux. Les robes des filles poursuivaient ironiquement leurs danses macabres. Il ne voulait plus les voir, plus rien voir, ni rien entendre. Il ferma les yeux et s’endormit instantanément, assis sur ce banc.

Ce n’est que trois heures plus tard, en début d’après-midi, qu’il les rouvrit enfin. Il faut croire qu’il était toujours en vie, à son grand désespoir. Alors il fallait continuer, il se leva difficilement et récupéra son trench qui s’était empêtré autour d’un des pieds du banc. Il l’enfila comme on enfile un linceul, un linge mortuaire sur une âme en peine. Il remonta son col le plus haut possible sur sa gueule cassée et enfonça profondément son chapeau à en déchirer la calotte. Sa silhouette évoquait celle de l’homme invisible dans la série télévisée britannique des années cinquante : sûrement l’effet recherché. Seules deux topazes intimidantes et vitreuses se distinguaient dans l’ombre de son couvre-chef. Les mains dans les poches, le dos courbé, il se décida à avancer un pied devant l’autre en direction de n’importe où ou de nulle part.
C’est en traînant lourdement son corps fatigué sur plusieurs pâtés de maisons qu’il tomba par hasard sur une façade dotée d’une large porte vitrée bordée de boiserie aux teintes vert sapin. « Le Cerdan », c’est ce qui était inscrit en lettres cuivrées entre deux lampes murales vintages. Il pouvait entendre, provenant de l’intérieur, les paroles de Because I’m Black de Syl Johnson comme une invitation à entrer. Il attrapa la longue poignée en aluminium et poussa la porte, plus légère qu’elle ne paraissait.
Le décor intérieur était à lui seul un grand voyage dans le temps. Une déambulation mélancolique dans le Casablanca des années quarante. Une tapisserie chargée en fleurs, dans des tons moutarde, redonnait vie à de vieilles photos du grand boxeur casablancais Marcel Cerdan en pleine gloire. Des quartiers en noir et blanc de la mégapole africaine ornaient chaque pan de mur, certains plus défraîchis que d’autres, tout comme les quelques soûlards qui cuvaient leur potion magique, scotchés à leurs chaises en bois rétro. Cette cour des Miracles était tamisée par plusieurs suspensions en opaline verte qui pendouillaient pratiquement à hauteur de tête. Une allure de club de poker à l’ancienne qui donnait envie d’abandonner toute sa vie sur le tapis. Notre vieux briscard se sentit tout de suite apaisé dans cette atmosphère hors du temps.
Il s’approcha du bar, avec un regain d’espérance, semblable à un mort-vivant, fin prêt à franchir les portes du Paradis. Il se cala sur un des tabourets grinçants et, comme une poignée de main à Saint-Pierre, posa la main sur la tireuse à bière. Il s’étonnait toujours qu’autant de vitalité puisse surgir de cette bestiole à sang froid. Il se souvint du jeu à gratter qu’il avait rangé dans sa poche intérieure, le sortit. « Le million, le million ! » pensa-t-il très fort en le grattant. Toujours pas. Tant pis, la prochaine fois peut-être.
— Et bonjour, Monsieur, qu’est-ce que je vous sers ? lui demanda la patronne avec un accent pied-noir à couper au couteau.
— Vous avez des pierres à whisky ?
— Ah, c’est rare qu’on me le demande, mais je dois bien avoir ça quelque part, laissez-moi regarder. Ah si ! En voilà !
— Je vais vous prendre un whisky alors. Non, parce que je ne comprendrai jamais comment on peut gâcher ce fabuleux nectar avec des glaçons. Des casse-croûtes de pingouin, voilà ce que c’est. Ceux qui souhaitent diluer leur boisson, ils n’ont qu’à boire du thé. Sans déconner…

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Un petit mot pour l'auteur ? 17 commentaires

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Doria Lescure · il y a
voilà un personnage très dense, bien campés dans cette histoire en mode tranche de vie d'un pilier de bistrot dont toute la vie tient à l'établissement qui accueille ses beuveries. le fond est simple mais bien amené et cette histoire fonctionne.
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LES HISTOIRES DE RAC · il y a
Il a bien raison : ne jamais noyer un bon Single ! A la vôtre ♫
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Bateleuse · il y a
Qu'importe le cocon pourvu qu'on ait l'ivresse...Bien écrit.
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Mo Girou · il y a
Ton style est riche et très agréable à lire.
Belle observation et beau portrait de cet homme attachant dans cette déchéance humaine ! J'aime beaucoup la sensibilité avec laquelle tu dépeins ce personnage sans plus aucun repère,mis à part son verre de whisky ! Tu as réussi à m'emporter dans son univers, même si j'avais envie de lui mettre un coup de pied au c..! Bravo !!!

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Bisabelle · il y a
Belle analyse sur l'absurdité de la vie,surtout vers la fin!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!
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Kevin Eymin · il y a
Merci Bisabelle!
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RichardTri · il y a
J'aime le portrait touchant de cet homme sympathique qui semble vivre assez bien sa perdition. Votre écriture est recherchée, bravo : mon vote
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Kevin Eymin · il y a
Je ne sais pas s'il vit vraiment bien cette perdition.En tout cas, il s'y est lové confortablement!:)Merci pour votre soutien, Richard!
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Ginette Flora Amouma · il y a
Portrait touchant d'un vieil homme arrivé aux portes du crépuscule et qui craint d'en franchir le seuil dans la solitude.
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Kevin Eymin · il y a
Content que mon bon vieux Francky soit si touchant. Je vous remercie!
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Keith Simmonds · il y a
Une histoire bien écrite, bien menée et captivante ! Mon soutien ! Une invitation à venir accueillir “l’Exilé” qui est en compétition pour le Grand Prix Été 2020. Merci d’avance ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lexile-1
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Mireille Bosq · il y a
Il arrive une heure ou d'une ancienne gloire du grand ou du petit écran ne reste que les rites et quelques illusions de considération. Lorsque qu'après l'incendie de son bar favori, il voit ses rites et de fausses amitiés partir en fumée avec quelques autres gravats, l'essentiel de sa vie qui tient dans un verre à Whisky, se poursuivra de la même manière. Le temps des déconvenues est mort depuis longtemps. Portrait très réaliste.
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Kevin Eymin · il y a
Merci:)
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Paul Jomon · il y a
Ce texte est riche et habité. Le portrait de ce vieillard désabusé, ontologiquement libre et pourtant en mal de repères, est touchant. Il a retrouvé un port d'attache et pas des moindres, Casablanca où plane encore le souvenir du trench coat camel d'un certain Humphrey.
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Kevin Eymin · il y a
Un grand merci!Heureux de vous avoir apporté cette émotion!

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