Pile ou Face

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Pourquoi on a aimé ?

Dans ce court récit poétique, le désir de chaque personnage est vécu à l’unisson, mais aussi de manière totalement individuelle, rendant ce

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Amoureuse de la vie, des mots, je regarde le monde tourner, vibrer, la vie se faire et se défaire, les destins se croiser. Et j'écris des histoires, pour le plaisir de partager ces instants de vie ... [+]

Image de Grand Prix - Hiver 2022
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Du fauteuil où je suis assis, par-dessus la couverture de mon livre – un pavé de quelque mille pages relatant les exploits d'un héros dans la fulgurance d'une guerre impitoyable, elles le sont toutes – je la regarde. D'un œil discret, distrait. Elle me fait l'effet d'un océan de fraicheur au milieu du carnage dans lequel mon imagination se perd à mesure des pages qui défilent.

Elle donne l'impression de s'ennuyer dans sa peau sage. Quelques gouttes se promènent sur le froissé de son déshabillé. L'eau chaude vient de couler sur son corps à l'abandon sous le jet, le savon vient d'épouser chaque centimètre de son être. Et j'ai préféré rester perché sur mon toit du monde aux allures d'apocalypse plutôt que de voyager avec elle.

Elle délaisse son déshabillé. Il échoue par terre, il s'étale. J'aperçois son grain de satin, sa cambrure fragile avant qu'elle ne traverse la pièce, sans un regard vers moi. On dirait qu'elle le fait exprès. Elle enfile une de mes chemises, et c'est comme si je m'enroulais autour d'elle, tel un serpent fou de désir. Je trace d'hypothétiques fantasmes sur l'écran de ses pensées. Elle n'attend qu'une chose, que je pose l'ouvrage, enfin. Que je délaisse ma guerre pour conquérir son territoire. Mais je reste là, à contempler la vie qui la traverse, enfermé dans mon silence de mort.

Elle prend place dans le fauteuil en face de moi, cheveux lâchés, pouls calme, visage dégagé, jambes délicatement croisées. Ses yeux sont deux billes de Sodalite qui me fixent et ne me laissent aucune chance de m'échapper. Elle se penche pour attraper une revue sur la table basse et la vision de sa poitrine, ronde, joliment dessinée, me rattrape. Le livre pèse lourd dans mes mains, je tente de revenir à ma lecture, mais les lignes s'entrechoquent.
Tout en elle respire la vie, l'envie, de moi, de nous, de ces ondulations réciproques qui nous promettent des ascensions vertigineuses.

***

Je sors tout juste de la douche et avance vers le salon, nue, quelques gouttes perlent au bout de ma chevelure. Et s'échouent sur ma peau brulante. Je le trouve assis au même endroit que tout à l'heure, sur son fauteuil vieilli, les yeux rivés sur le manuscrit qu'il doit finir de lire pour demain, une histoire sordide – la guerre l'est toujours. Il lève les yeux vers moi, j'y décèle un fragment de peut-être, une hésitation, un brin de prudence.

Ma peau se languit de lui. La texture de mon déshabillé apaise légèrement la fièvre qui pointe. En guise de réponse à ma proposition pour la douche, il a esquissé un geste de la main. Il savait qu'en m'accompagnant il pouvait dire adieu à son roman jusqu'à une heure avancée de la journée.

J'enfile une de ses chemises, à défaut de pouvoir avoir ses bras dans lesquels me lover. Un magazine pour patienter, un regard indifférent, un soupir inoffensif, un croisement furtif, un déplacement subtil. Combien de manœuvres pour qu'il cède ? Dans combien de temps délaissera-t-il son bouquin pour venir s'enivrer avec moi des parfums de l'aventure ?

La mort ne l'intéresse pas, il lui préfère la gourmandise de la vie. Je perçois son combat intérieur à sa façon de tourner les pages, à ses sourcils interrogateurs, à son regard horizontal, ses pieds qui bougent au rythme d'une musique pétrie d'impatience. Il n'accroche plus avec les lignes, il a perdu le fil de sa lecture. Il résiste pourtant à l'envie de poser l'ouvrage et de me rejoindre.

C'en est presque jouissif de le voir autant hésiter.
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Juan JAM · il y a
J'ai beaucoup plus aimé celui-ci.
Bravo!

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Marie Kléber · il y a
Merci beaucoup Juan!
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Guy Bellinger · il y a
Où l'on voit tout le rôle du cerveau dans le désir - suggéré, naissant, différé, entretenu... Subtil et raffiné.
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Marie Kléber · il y a
Oui c'est juste Guy
Merci!

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Al. O'WOLF · il y a
Une lecture qui saisit à la gorge et qui retient jusqu'au bout.
Bravo !!

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Marie Kléber · il y a
Un grand merci pour ce joli retour
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Éric Comines · il y a
Bel exercice de style !
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Marie Kléber · il y a
Merci Eric. J'aime les textes à deux voix
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Kruz BATEk Louya · il y a
J'en ai eu envie de poursuivre cette lecture poignante. +++

Si cela vous tente, n'hésitez pas sous ce lien,
Mon existence : c'est moi-même le maître (Kruz BATEk Louya)

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Pierre Leseigneur · il y a
Joli jeu de miroir, d'émoi, d'"énous"
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Marie Kléber · il y a
Merci pour ce joli commentaire

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