Pierre, Lier la Terre au Ciel

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Faut jamais jeter la pierre jamais. La pierre de pierre... La pierre porte la mémoire du monde, écarte la misère de l’homme à le caresser à crin et refuse le mol des choses. La pierre et mère et père de l’homme. Elle se dresse pour élever le ciel ce au plus haut des nuées et peu de gens le savent mais elle est monnaie d’échange entre le ciel et la terre sous la caresse de la mer et épluche les jours.
Et façonner la pierre quelle jouissance pour l’homme au cœur de la femme.
Lui Demi-Pouce arrose et arrose et arrose la pierre sans fin au fil des jours. Il l’arrose le matin au lever du jour et le soir à son coucher, il l’arrose à minuit au cœur de la nuit et à midi au sein du jour. Mais pour les solstices et les équinoxes il double la mise, tous les jours des jours, il arrose sa pierre en sus à laudes et à tierce, à none et à vêpres pour être encore plus cardinal avec le soleil. Un boulot harassant. Demi-Pouce les arrose à l’heure de la sieste canoniale, à la sieste du jour et à la sieste de la nuit et toutes les trois heures à s’épuiser quasi mortellement ainsi va le monde des adorateurs de pierre. Il y a la rose des vents pour les gens qui taquinent la mer, Demi-Pouce lui taquine la rose de prières bien qu’il soit athée de Dieu mais très fervent de la nature du monde en son univers. Il se fatigue.
« Qu’est-ce que tu fais, lui demande son fils, tout le jour ?
– J’arrose ma pierre.
– Je vois bien mais pourquoi ?
– Pour qu’elle pousse.
– Ça peut durer longtemps.
– C’est pas problème je suis jeune. Je travaille pour le temps long, très long, très, très long, très, très, très long. Il y avait les dinosaures, il n’y a plus les dinosaures.
– Mais ? Les dinosaures c’est vivant, pas la pierre !
– Si ! Aussi. Mais c’est beaucoup, beaucoup, beaucoup plus long. Le temps de la disparition des dinosaures remonte à des millions de millions d’années ébé ! Le temps que pousse ma première fleur, la première petite fleur de pierre, le temps que la pierre s’ouvre au vivant, il faudra un million d’ères glaciaires, le temps qu’une fleur fleurisse sur ma pierre, il faut au moins que le temps dure trois disparitions de dinosaures multipliées par trois millions de disparitions de dinosaures multipliées par trois milliards de disparitions de dinosaures et plus encore.
Il faut vivre un temps long, très long pour que les pierres soient fleur issantes. Je suis prêt à tenir le temps qu’il faudra.
– Je crains que tu es la cervelle du dinosaure.
– Je te dis que je tiendrai et je tiendrai.
– Il n’y a que les saints qui rencontrent l’éternité. Hihihi !
– Je suis un saint des pierres.
– Oui enfin une peu beaucoup tordu tout de même.
– Ne t’inquiète pas, je tiens le temps dans ma poche.
– Oui enfin j’ai peur que tu es la tête en compote de concombre à chou-fleur fleuri genre seconde guerre mondiale nazi.
– Tu es à côté de la plaque chauffante. Je suis de la race des temps longs, ma race c’est le temps long c’est tout L’Entier. C’est simple très simple.
– Simple, simple ? Moi c’est la marche.
– La marche ?
– Oui la marche, j’y trouve mon âme ou plutôt c’est là où mon âme me trouve.
– Euh ? Oui ? Peut-être ?
– Je marche pas à pas enfin plus exactement je suis marché.
– Tu es marché ?
– Oui je suis marché. Mes pas sont en bataille et plus précisément mes pieds se chamaille en permanence tout le temps. Mon pied gauche fait un pas, aussitôt mon pied droit avance d’un pas du même pas mais mon pied gauche ne veut pas être en reste alors il avance encore d’un pas, ce que ne supporte toujours pas mon pied droit qui à son tour fait un pas. C’est ainsi que je marche.
– Finalement tu ne marches pas c’est tes pieds qui marchent.
– Absolument ! Mes pieds se jalousent d’où la marche perpétuelle de mon corps.
– Je vois. Ça doit te fatiguer des masses ?
– Pas du tout c’est mes pieds qui fatiguent et qui marchent, c’est pas moi du tout.
– Mais enfin c’est tes pieds tout de même c’est ton corps !
– Oui mais mes pieds sont très indépendants, ils prennent tout le poids de la marche entièrement sur eux. C’est l’avantage.
– Je vois, c’est trouble mais assez clair.
– C’est pour ça que je marche pas à pas sur le monde dans le monde. C’est mes pieds qui choisissent le chemin, moi je suis.
– Hum !
– Tu doutes Demi-Pouce ?
– Non, non mais je suis dans l’étonnement grand format.
– On peut, on peut. Tracer des chemins c’est ma vocation ouvrir le monde est ma mission, l’objectif de ma vie, c’est ce qui me justifie. Je suis mes pieds sans fin et je crée les sentiers du monde. Ceux sont mes pieds jaloux qui connaissent les chemins, ils génèrent le tracé moi je ne fais que suivre, je n‘ai aucun mérite.
– Oui enfin. C’est ce que disait Saint Jacques de Compostelle mais enfin ?
– Moi j’ai le pas athée.
– Non mais tu es le corps de la marche ?
Bien faut que j’y aille, c’est l’heure d’arroser ma pierre.
– Bien sûr moi aussi il faut que j’y aille, il faut que j’allonge le pas pour rattraper mon retard. Salut l’ami au cœur de pierre hihi ! »
Du haut de sa stature acérée dans sa chevelure de nuages la montagne qui est une maman de pierres, est pauvre non pas de ciel et de soleil mais de végétal et ça la gêne qu’elle soit singulière, elle est tout au singulier, elle ne connaît pas le pluriel et ça la blesse, elle aimerait tellement rencontrer les joies de la famille et du village, vivre la vie de troupe dans un groupe tandis que les pierres elles toujours sont plurielles, jamais célibataires, elles manquent totalement d’intimité et ça les agace. Elles vivent en troupeaux, en grappes, sont toujours multiples sur la peau de la terre et même en son ventre. C’est rassemblé qu’elles disent des choses et vivent les choses et qu’elles ont un sens et finissent par fleurir. Le monde est plus rempli et plus solide avec les pierres ; surtout avec les pierres qui se posent en cercles pour pouvoir discuter à l’infini des jours. Elles imitent la forme et la course du soleil lorsqu’elles sont au meilleur de leur forme, elles composent une ronde parfaitement ronde pour honorer le soleil, le soleil qui est assez bouffi d’orgueil plus même que la grenouille, en est des plus fier. Il adore se mirer dans ce miroir de pierres circulaires qui honorent son portrait et sa course, aussi se lève-t-il chaque matin pour se mirer dans son miroir de pierres et le soir se couche le regard fatigué de s’être tant aimé. Le soleil s’est toujours adoré et la terre n’est pas contre ; elle est très femme. On dit que c’est pour cela que la terre est ronde, pour être aimé du soleil, je ne sais pas si c’est vrai mais le soleil lui le croit, il est très crédule il est en feu et de feu. Enfin on dit tant et tant de choses aussi ! Tant. Mais je crois que la pierre est toujours un hommage au soleil. L’argile riche d’un peu d’eau dans l’air des hivers de glace s’est figée en pierre en piedrahita ou en peirefite comme on le dit en haut-gascon, cette langue qui court les montagnes où Pyrène n’en finit pas d’écouler sa détresse en chagrin de Méditerranée à l’Atlantique en veuve d’amour. Oui la pierre est une offrande de la terre au soleil, la terre a toujours été très dévote. Elle rend quotidiennement un culte au soleil qu’elle adule. Elle prend un peu d’eau pour façonner de son ventre les pierres qu’elle offre à la vénération du soleil. Cette eau d’amour qu’elle tend au soleil, atténue l’incendie qui consume le soleil de douleur. Elle s’efforce d’apaiser le feu ardent qui explose le soleil avec les larmes de son ventre enfanteur. Ainsi va l’amour, toujours il crée la lumière.
« Tu ?
– Non rien.
– Mais si tu voulais dire quelque que chose !
– Non c’est rien je t’assure.
– Mais si L’Entier fait pas ton timide, je sais que tu voulais dire quelque chose ; tu l’as même tout au bout de la gorge si tu ne l’as plus tout à fait sur la langue.
– Oui enfin ? Je voulais te demander pourquoi tu arroses cette pierre ?
– Parce que c’est Hortensia.
– Pardon ?
– Oui je l’arrose pour qu’elle fleurisse, elle donnera...
– Mais c’est une pierre, les pierres ne fleurissent jamais.
– Si, si, si tu les arroses longtemps, longtemps, très longtemps elles fleurissent, si. Et cette pierre s’appelle Hortensia parce que lorsqu’elle fleurit, elle s’offre des fleurs d’Hortensia.
– Hum ? Tu aimes beaucoup toi ?
– Oui enfin comme il faut pour vivre. Ça va toi ? Moi ça va je poursuis ma vie, elle se déroule comme au cinéma, je la regarde passer, c’est pas fatiguant. Avec les jours d’avant et les jours d’après, je suis pour les jours pendant. Le temps je le tiens, il est arrêté à ma discrétion. C’est comme qui dirait mon employé le temps en moi il ne saurait faire de ravage, je l‘ai domestiqué.
– C’est chanceux.
– Mais en même temps je suis en miettes réduit en miettes. Le regard éteint, le sourire dans un trou. Comment dire ? Je me tiens tout au fond dans le trou du sourire.
– Ça doit pas être rigolo rigolo tous les jours ?
– Surtout les jours pairs c’est difficile.
– Les jours qui vont par deux ?
– Non patatus enormus ! Les jours pairs pas les jours paireux, les jours qui se divisent par deux parce que je suis seul dans la vie. Je suis impair je fais beaucoup d’impairs.
– Impéripéties ?
– Tu vois ce fauteuil ?
– Où ?
– Ce fauteuil là ! En pierre !
– Ah ! Ah euh oui !
– Tu vois là le dossier, là c’est le siège, bien calé.
– Oui, oui !
– C’est un fauteuil de nuages. Lorsqu’ils se sentent fatigués de toujours voguer dans le ciel, ils viennent se reposer ici.
– Ah d’accord !! Aussi c’est très brume à cet endroit du mont !
– Exactement.
– Ah les nuages sont bien vite fatigués dans ce pays !
– C’est pour les fleurs.
– Les fleurs ? Y en a pas une.
– Non les pierres à fleurs. Les pierres pour faire des fleurs doivent boire beaucoup, il faut beaucoup d’eau pour qu’elles puissent s’épanouir et fleurir, c’est-à-dire vivre. Elles boivent à la source. C’est pour cela qu’il y a beaucoup de sources ici. Et comme il y a beaucoup de sources, il y a beaucoup de pierres à fleurs.
– Ah c’est une terre riche !
– Ceux sont de pierres de fontaines que nous avons.
Toutes ces pierres de granit rassemblées sur le Mont de l’Hospital collectionnent le monde et remontent à la dernière glaciation du monde, celle dite de Würm, celle qui en sa mort, ouvrit le monde au printemps, celle qui ouvrit le soleil au monde et qui offrit les fleurs à la terre, les fleurs et les arbres et toutes les plantes et les poissons à la mer, celle qui créa la vie. J’adore la nature, j’adore les pierres elles sont ma vie ; moi Demi-Pouce je suis leur servante et leur Grand-Prêtre Mais pour les aimer, pour les adorer, ternir la parole, faire advenir le silence, adorer le silence, le silence, soit le temps long qui crée le monde. Oui, que le silence soit sur le monde alors le monde sera.
Je silenciosise la parole pour prier silencieusement les pierres, les prier de l’intérieur, elles sont le ventre de ma pensée, ouvrent tous les demains et je leur porte la caresse. »
Demi-Pouce suivi de L’entier passe sa main sur chacune des pierres comme l’on bénit sur tout le tour et le pourtour de la montagne du Secours. Il fait le tour de ses pierres comme le berger rassemble ses brebis. C’est à peine si l’on n’entend pas les pierres bêler sous le cri des freux et des choucas. Le ciel le regarde, lui aussi aimerait bien que la main de Demi-Pouce le caresse.
« Tu vois cette pierre là ?
– Où ?
– Là.
– Mais c’est un rocher !
– Oui c’est un rocher mais je préfère l’appeler pierre c’est plus féminin, ça engendre mieux.
– On dirait un félin ?
– Mais c’est un félin féline plutôt.
– Une féline ?
– Oui une féline de 360 tonnes.
Fais le tour de la pierre oui derrière, derrière va ! Va !
– Mais c’est un ours ! Un ours géant ! Une tête d’ours géante.
– Non ce n’est pas un ours mais une ourse et elle porte un petit.
– Hein ? Tout autour ? Les pierres ?
– Non dans son ventre. Elle porte un ourson, un vrai ours.
Tu vois sa tête, sa grosse tête de face qui remplit tout le rocher ?
– Oui oui !
– Elle est double.
– Hein ?
– Regarde, tu es en face de la pierre, tu la vois de face.
– Oui.
– Bien, maintenant tu te déplaces de seize pas sur la droite.
– Sur la droite ?
– Oui sur la droite bien perpendiculairement. Va y ! »
Un petit silence très silencieux règne sur les pierres, le temps que L’Entier se déplace de seize pas.
« Oh ! C’est pas possible, une deuxième ourse !
– Non ce n’est pas une seconde ourse c’est la même mais de profil cette fois-ci.
– Ah oui ! C’est extraordinaire.
– C’est une déesse. Elle est le Dieu de ce lieu.
– Ça me rappelle c’est tout kaléidoscopique un vrai hologramme c’est comme ces stylos à regards ou ces cartes-postales avec la Joconde. Si tu regardes la Joconde de face, elle te regarde de face et si tu la regardes de biais, elle te regarde de profil ou ces femmes qui sont tout habillées lorsque tu les regardes de biais et se retrouvent complètement à poil quand tu les regardes de face.
– Attention un peu de respect, c’est une déesse, elle règne sur ce lieu, elle a plein de pouvoir.
– Ah oui pardon, excuse-moi !
– C’est pas trop grave, enfin j’espère pas mais ne parle pas si fort, je te prie, ça pourrait indisposer les Dieux et les Dieux en colère tu sais, c’est pas contrôlable. Et c’est pas fini.
Remarque, tu as raison c’est tout à fait ça ce que tu dis un kaléidoscope-hologramme, l’image du Dieu Ourse, c’est tout à fait ça. Mais c’est pas fini, non.
– Hein ?
– Attends ! Tu as regardé la pierre de face puis tu as fait seize pas à droite maintenant reviens et remets-toi de face bien puis fait seize pas sur ta gauche toujours bien perpendiculairement.
– Voilà et alors ? Ah mais Oh ! Elle a un bébé ! Dans son ventre elle porte un enfant, elle porte l’ourson dans son ventre.
– C’est le soleil avenir. Comme la Déesse Isis elle porte le monde. Elle est riche de trois faces, elle se porte en trinité Ourse la Grande Déesse de Pierre qui enfanta le monde.
– On est dans un lieu sacré.
– Infiniment sacré infiniment pierré. L’ourse sacralise le lieu comme le lieu sacralise l’ours. Ce gros caillou culmine le Mont, Peno dech Ous est son nom ; soit : le Sommet de l’Ours et cela n’a rien d’innocent. C’est toujours la pierre qui sacre le ciel. »
L’air est léger. Un milan royal pigmente le ciel de sa queue d’aronde. Les nuages en auréole de couronne illustrent le Peno deth Ous* où la courbe du vol du milan huit dans le ciel du Mont son huissement prolonge son vol. Au pied du Sommet de l’Ours l’herbe est fanée l’air aussi. Le temps est arrêté c’est un temps de pierre, un temps de Dieux. Les temps des pierres qui lient la terre au soleil et le soleil au ciel et par ricochet calcaire la terre à la mer et la mer au ciel et la terre au ciel. Lourdes sont les pierres pour dire les choses dans la lourdeur des choses et lentes sont les pierres pour dire la lenteur du monde en sa profondeur.
Au cœur des choses de pierre règnent les forces des êtres, un caillou gigantesque, de 687 tonnes minimum, il est le sommet des monts. Et sous le regard monstrueux de ce géant endormi hiberne notre Ourse des cavernes qui remugle le soleil de toutes ses facettes. C’est une tombe de granite, il est le roi de tous ces mégalithes qui percent la montagne et la force incarnée du mal. Il faut le tenir endormi en son regard de pierre si jamais il se réveille, il fera pleuvoir une pluie de pierres jouant aux météorites qui écrasera la terre tout entière ; toutes ces pierres qui grumellent l’estive* sont ses troupes qui éveillées, ne connaissent que l’invasion, contagieuse et anéantissante est la rage du géant. Aussi en permanence les hommes à quatre genoux en cohortes de hordes prient des messes en chapelets visant l’éternité pour ne point que le géant ne s’éveille. Ainsi va ce monde où les hommes sont esclaves des Dieux et des mauvais Génies. Ainsi va le monde. Ce géant endormi regarde le sud, il ouvre le regard des dieux ; il lie les forces occultes et divines au mal dans le religieux du mal. Demain sera le même jour. Méchant est le géant, il porte le mal, givre le froid et glace le monde et incise les peurs ; le tenir irrémédiablement endormi pour fixer le mal et les peurs et les caprices cataclysmiques, éloigner la folie de la mort pour la figer dans la pierre. Il faut l’endormir pour éteindre le temps des géants qui portent mort, massacres et carnages. Cadmos est leur Héros. Il manda ses compagnons pour aller chercher l’eau mais jamais ils ne revinrent. Ils étaient tous cadavres sous la garde du dragon. Cadmos occit le monstre et sous l’œil d’Athéna il sema les dents du dragon. Alors naquirent de la terre des hommes armés du nom de Spartes. Cadmos leur lança la pierre. Les spartiates, ne sachant d’où venait la pierre, s’accusèrent mutuellement et s’entretuèrent. Seuls cinq survécurent. Ainsi va le monde.

Ici furent créer les Dieux en ces pierres en ce ballet de pierres. Elles projettent une civilisation à venir qui ne sera jamais passée mais toujours en devenir, toujours ouvrant demain
une civilisation ouverte à la mort flamboyante. Sur le fond d’été de l’horizon sur le fond du temps les hommes des villages aidés des hommes des hameaux poussent et drainent un coup de filet sut l’artigue* au cœur de l’estive* sur le pied du Mont de Hospital à grands coups de han, d’efforts et de sueur. Ils ramènent le soleil blanc et une pierre blanche ou plutôt la pierre blanche qui est le soleil blanc qui incendie le monde de joie. Elle a pompé et épuisé le soleil de sa lumière et l’a portée sur la terre qu’elle ensemence aidée de l’eau des sources pour qu’elle engendre le protozoaire, l’algue, le lichen, le mycète, la plante, la chenille, la souris, la corneille, l’âne, le lion et l’homme. Le vivant tresse une couronne tout autour de la terre dont il est la chevelure sous le regard du soleil blanc, une couronne de pierres. Ainsi va le monde.
De la pierre surgit l’œuf qui est œuf de pierre. L’œuf de pierre est l’œuf des naissances, de toutes les naissances. On dit que l’œuf est né de la pierre. L’eau caressa et caressa tant et tant la pierre qu’elle l’arrondit dans son ovale ainsi est né l’œuf de la pierre. L’Entier est né de la pierre, Demi-Pouce de l’œuf. Le monde est né de l’œuf. Un jour ancien, un jour très ancien, un jour d’avant le temps l’œuf émergea de l’Océan primordial de son ventre de mer. Emergeant il se brisa en deux, le haut monta créant le ciel, le bas descendit pour créer la terre. Ainsi naquit le monde. L’œuf est le centre du monde. Le cœur des choses. L’ombilic premier. L’œil primitif. La source des sources. Il faut toujours prier l’œuf, l’œuf de pierre. Le culte de l’œuf engendre le culte de la fécondité, il est le centre des sanctuaires. Il est le point premier, le lieu de la naissance, grâce à lui le monde connaît demain. Il est la matrice première, le sexe du monde dont toute chose, tout être à venir est issu. L’œuf de pierre est la représentation de la naissance du monde. L’œuf est la naissance de la genèse, de la genèse du monde et de la genèse du vivant, de l’éclosion du monde. En éclosant il donne vie au vivant mais il procède à la naissance du monde ; il est l’ŒUF DU MONDE et fils de la pierre. Le Grand-Prêtre des cieux sur terre, le Grand-Prêtre de pierre. L’œuf vient chercher la sève, le flux vital, la source du vivant auprès de la mère des sources, de l’élixir de vie auprès de la pierre de fécondité pour se nourrir de son énergie qui dicte toute naissance. Le centre est toujours une cible.
Et tout autour en auréoles des petites cuvettes circulaires excavées de la pierre gravent des couronnes tout autour de l’œuf comme autant de soleils, elles sont enfant de l’œuf. Trente-six est leur nombre, elles portent Dieu. Elles réchauffent et fertilisent la fécondité de l’œuf du monde cupule est le nom de ces petites cuvettes en coupole aplatie qui sont les corolles du soleil et les paraboles du monde. Toutes ces petites cupules sont en guerre entre elles pour se retrouver au plus près de l’œuf et porter la fécondité solaire à l’œuf son fils. Toutes ces petites cuvettes sont les enfants de chœur qui accueillent la rosée en leur courbe pour accomplir le sacrifice du jour chaque matin dans la grande messe du temps. Elles disent, elles parlent au monde en grand en très grand en très lent dans le miroir de l‘eau et des pensées. Ces cupules en diadèmes font l’amour, un amour de pierre, elle font l’amour à la terre et au mont. Le monde est grand de ces cupules qui officient le culte de l’eau au cœur de la pierre ; la rosée s’y dépose au matin abreuvant les cupules, le sexe de la femme. La rosée féconde la femme ; elle est eau et l’eau féconde la pierre et l’eau féconde la terre. La cupule est demi-sphère, autant dire cercle et le cercle, comme tout cercle, est soleil. Le soleil est maître de fécondité comme le Christ ou la Vierge en sa mandorle. Les cupules, la pierre se faisant l’amour, multiplient sur leur dos les sexes du monde, que la pierre soit féconde. Elles répètent et répètent et répètent et répètent ad nauseam la chose pour augmenter leur puissance, intensifier leur pouvoir, décupler leurs forces. L’œuf couronné de cupules guérit, il est thaumaturge. La force est dans le nombre. Ainsi va le monde et la pierre est l’élixir de l’œuf.
Mais ne pas casser l’œuf de pierre ou ce sera l’omelette et le globe baveux engloutira toute (la) terre. Là est la crainte de L’Entier.
La pierre regarde toujours au loin et au long, elle voit la totalité des choses et Demi-portion, pardon, Demi-Pouce regarde la pierre et s’y mire, voit la totalité des choses dans la totalité des êtres. D’ailleurs Demi-Pierre devrait être son nom et même est son nom dorénavant. Il est baptisé par la pierre Demi-Pierre. Demi-Pierre voile son regard sur le monde et regarde le dedans des choses. Il faut toujours être rebaptisé pour être vraiment au monde. Et et maintenant il marche sur la croûte du sol de la terre.

Le temps est au bleu, l’orage se cache derrière sous le soleil pendant le déroulement des heures, le monde est éclaboussé de lumière, le jour va naître, le jour naît. Le jour est. Le soleil monte, le soleil s’est levé, un soleil de mort si chaud qu’il brûle l’âme et incendie le monde. Le soleil inonde la terre, il s’est levé à la porte de lumière, à la porte du soleil, à la porte de pierre qui porte le nom du soleil. Le soleil est entré sur la terre, le soleil a pénétré la terre par la porte de pierre au jour du solstice d’hiver, au jour de son lever ce jour ; grand est le soleil, il ensemence la terre. Chaque jour à venir il montera plus haut dans le ciel, toujours plus haut. A la porte du monde, à la porte de pierre le soleil célèbre le jour ascensionnel. La porte qui ouvre le solstice d’hiver est écrite par deux pierres dont la pierre d’Orient, la pierre qui dit l’Est, la pierre qui lève le soleil est la pierre que Demi-Pierre arrose pour qu’elle fleurisse elle est blanche immaculée. Oui. Il ne faut jamais peindre une porte en noire, jamais ou elle porte son propre deuil et ça la tue. Quoi de plus triste pour une porte que de porter sa propre mort peinte sur la gueule ? C’est à se tuer. C’est à la tuer. Ça vous efface de la vie à jamais à jamais. Un porte noire est une porte morte puisqu’elle porte la nuit, le soleil la refuse. Mais cette pierre est blanche, elle porte la lumière, elle porte la lumière de l’an entier et L’entier en est très fier. Il en est très crâne, le temps est très masculin comme l’an contrairement à l’année. Cette porte à la pierre blanche qui ne demande qu’à fleurir est le temple du soleil et sa maison. Si elle lève le soleil au solstice d’hiver, elle le lève de même manière au solstice d’été si l’on relie le milieu des deux pierres de la porte, la ligne ainsi tracée nomme le lieu où le soleil se lève lors du solstice d’été. Et le trait qui part du Nord de la pierre Est pour atteindre le Sud de la pierre Ouest couche le soleil pendant le solstice d’hiver. En sus, en sus mieux le trait qui passe au Nord de la pierre Ouest pour atteindre le Sud de la pierre Est souhaite la bienvenue au soleil qui se lève au temps des équinoxes. Et si ce trait s’inverse de 180°, si l’on joint le Sud de la pierre Est au Nord de la pierre Ouest ce trait aide le soleil à se coucher durant le solstice d’été. Merveille. Et ce n’est pas tout et ce n’est pas tout, non, la porte solaire étend son réseau dans tous les coins de la rose des vents qui est la rose du soleil, la fleur du soleil. La ligne qui commence à la pierre Ouest de la porte de pierre pour toucher une grosse pierre qui se tient aux environs de l’Ouest se prolonge en visant très exactement le coucher du soleil à l’équinoxe. Ainsi va le soleil, le temps et le monde. Cette porte est le grand sanctuaire du soleil, conclut Demi-Pierre. L’Entier en reste sur le cul qu’il a meublé, copieux et peu callipyge.

Le temps est maussade mais attend la lumière, de la brume traîne sur les monts en maladie. Le soleil est en congé mais pas pour longtemps, il ne va pas tarder à percer la croûte cotonneuse et régner sur tout le ciel qui se retrouvera en délire de lumière pendant que le vautour fauve accompagné d’un de ses compagnons plane au-dessus de l’épaule de la montagne qui ouvre l’estive. En bas les pierres attendent la consécration du soleil. Elles ont le temps, ceux sont des pierres sur l’artigue elles forment des cercles, des cercles bien ronds pour honorer le soleil. L’ensemble des cercles formant une ronde pour adorer le soleil. Cette ronde de pierres est si parfaitement ronde qu’elle crée un grand, grand soleil qui incendie en jaune l’herbe de l’estive ; le sol en est bien plus chaud en ce lieu ; il est même si chaud qu’il lève le brouillard et découvre en immense le ciel. Si ces rondes de pierres sont un miroir du soleil, elles sont aussi un cimetière de pierres.
« Les pierres meurent ? s’offusque L’Entier l’âme embrumée avec des tortillons tordus dans l’occiput.
– Bien sûr.
– Ça me défrise en grand. Pour moi elles ont toujours été porteuses d’éternité.
– Le temps, la longueur du temps est toujours relative, ça tend au plus vers l’infini mais ça n’atteint jamais l’éternité et lorsqu’il s’allonge à l’infini, le temps finit par mourir
par ne plus être.
– Le temps meurt ? s’étonne L’Entier.
– Tout meurt, toute chose meurt.
– Ebé ! »
– La vie n’est que parenthèse plus ou moins longue mais parenthèse.
– Ça me plaît pas trop.
– Peut-être mais c’est à l’infini des jours.
– Les pierres sont des tombes ?
– Toujours.
– Elles n’ont plus de lendemains ?
– Non enfin si, un avenir de cendres qui fructifiera la terre.
– Pardon ?
– Simple, la détresse est toujours un peu surfaite, le deuil sinon une erreur tout au moins un excès ; dans le cycle de la vie la mort est peut-être la disposition la plus importante, c’est elle qui signe le renouveau. Toujours la terre avale les gens qui passent, pour elle ceux ne sont que des passants. Ces gens sont sa semence quoi de plus naturel, il n‘y a pas lieu d’offrir des larmes aux yeux. On renaît toujours en l’autre en un autre être vivant.
– Je ne suis pas du tout sûr que cela vaille consolation.
– Qui sait ? Mais pour en revenir aux pierres et à leur tombe, ces cercles de pierre sont des tombes. A toujours glorifier le soleil, le soleil les incendie et les pierres sont réduites en cendres, incinérées solairement ou tout au moins leur âme. Tel est le rite funéraire des pierres et leur cycle de vie ou plutôt leur cycle de mort. Mais on en est pas là. »

Le vent est absent et le temps de pierre, les nuées dans le ciel sont avares de leurs eaux, elles refusent de verser quelques larmes, ne serait-ce que de rosée, sur la terre qui en est toute desséchée et ravinée à la ride, érodée et ravagée de vieillesse. Aussi Demi-Pierre arrose-t-il sa pierre adorée deux fois plus ; elle a droit à deux fois plus d’eau que d’habitude. En ce moment au plus chaud du soleil Demi-Pierre l’arrose d’un joli jet amoureux, la pierre en est lumineuse, assoiffée de chaleur, grillée d’eau. Le soleil étincelle de tout son corps à hurler. La première goutte d’eau tombe de l’arrosoir, aussitôt dans un bruit d’enfer la pierre se brise en deux dans un vacarme assourdissant qui appelle l’orage.
« Oh une pierre brisée treize ans de malheur au moins ! » hurle Demi-Pierre. La mort vient avec l’orage noir qui viole la montagne en multipliant les déflagrations à exploser le mont, la terre en meurt, la terre se meurt. Après le déluge d’eau engendré par l’orage le soleil glisse un œil et tente de chasser l’orage et son horizon noir. Le jour renaît avec un miracle enfanté par les éléments déchaînés en tempête. De la lumière dans le noir, une lumière qui porte l’espoir.
Un sourire suspendu sourd des lèvres de Demi-Pierre et germe. La pierre n’en finit pas de se fendre en deux, les deux blocs n’en finissent pas de s’écarter et tout un bas comme un soleil une minuscule petite fleur germe oui une fleur de pierre. Un minuscule hortensia est né plus petit qu’un myosotis mais aussi bleu à rendre jaloux le ciel, si bleu qu’il perce tout regard.
La pierre a engendré, elle est libre d’avoir enfanter une fleur toute petite, petite mais une fleur tout de même. La pierre a fleuri. Elle ressuscitera le monde lui créant une parentèle ; elle a rencontré la vie en sa fille en la fleur. Demi-Pierre jubile Pierre est son nom.

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