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Pièges à conviction : parallaxe

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En compétition

Avant toute chose, je voudrais vous apprendre qui je suis. Je m’appelle Alain Desfossés. Si je vous en parle en toute première chose, c’est parce que bientôt je n’existerai plus, je n’appartiendrai plus à cette société, je serai un fantôme ignoré des radars du monde des humains. Que je vous explique le pourquoi de ma brutale disparition...

Au travers de la couverture de mousse qui recouvrait le panneau indicateur, je parvins à décrypter la direction à suivre, à moitié effacée par le temps : Castel Petiot. Je quittai la départementale pour m’enfoncer dans les sombres profondeurs de la forêt sur un chemin vicinal goudronné qui devait exister depuis la nuit des temps, au vu de l’état de la route. Impossible d’éviter les innombrables ornières parsemant le chemin, plus ou moins rebouchées de terre et de gravier.

Ce ne fut qu'au bout d'un petit quart d'heure, qui me sembla une longue éternité chaotique, que j'arrivai sur la place du village avec ses deux alignements de platanes plantés de part et d'autre. D'un côté de la place trônait la petite église de campagne, de l'autre les principaux commerces, « l'épicerie-essence-bazar-garage », la boulangerie, le rendez-vous dominical des hommes appelé « bistro-tabac » et ce qui semblait être la mairie.

Je rencontrai une femme qui m'indiqua où je pouvais trouver le maire du village, c'est-à-dire en train de labourer son champ. Je finis par le rejoindre dans un dédale de chemins de terre, lui expliquai que j'étais écrivain et que je recherchais un endroit tranquille et retiré, loin des bruyantes distractions citadines. Ayant lu dans un journal gratuit local qu'une fermette retirée était en vente, à un prix des plus intéressant, de décidai de venir la visiter. Nous convînmes de nous retrouver en fin d'après-midi sur la place du village.

Pour atteindre la fermette nous dûmes suivre un petit chemin forestier chaotique creusé entre les arbres de la forêt dense, encore sauvage. Elle emplissait en partie une clairière dégagée bien qu’en train de retourner à l’état sauvage, loin de la vue du monde. Les murs de briques rouges recouverts de torchis aux poutres de chêne apparentes, se fondaient dans le paysage, une parfaite osmose entre une création humaine et l'éternel recommencement de la nature. Alors que le crépuscule semait ses embryons de nuit, le maire me la fit visiter.

Elle était encore emplie de la vie de son ancien propriétaire. Des monceaux de livres, de souvenirs, de meubles, d'objets disparates, parsemaient les différentes pièces. Le maire m'expliqua que l'ancien propriétaire, homme autant étrange que désagréable, était mort quelques mois auparavant, sans héritiers, et chose encore plus étonnante sans identité connue, ce qui expliquait que toutes ses affaires se trouvaient encore dans la maison. Si je décidais d'acheter cette habitation, il ferait en sorte de me fournir tout ce dont j'aurais besoin afin de dégager ce qui me semblerait inutile.

Un mois plus tard, je débarquais à Castel Petiot, accompagné de trois fourgonnettes chargées de cartons et de quelques meubles style japonais auxquels je tenais particulièrement. Jamais un camion de déménagement n'aurait pu rouler sur ces anciens chemins de terres, sur ces étroites routes antédiluviennes complètement délabrées, couvertes de la mousse humide du temps. Mes affaires furent entreposées dans une petit cellier adjacent à la fermette, puis je fis réellement le point sur le travail qui m'attendait pour remettre cette demeure en état.

Mais avant tout, un rendez-vous important m'attendait.

Je me rendis sur la place du village alors que la population vaquait à ses occupations laborieuses. Sachant que le curé se partageait plusieurs paroisses et ne venait à Castel Petiot qu'un dimanche sur deux, je me dirigeai vers le cimetière situé à l'arrière du petit domaine paroissial. Il fut un temps où gueux et réprouvés avaient droit à une sépulture, en un amas de chairs appelé fosse commune, ce qui me fis aller directement vers le fin fond de ce territoire sépulcral, en un endroit abandonné des dieux. Là je trouvai l'objet de mes recherches, une plaque de béton gravée par un amateur, posée sur un tertre de terre, sans nom ni date de naissance, juste la date du décès.

Alors que je méditais sur cette modeste sépulture, un bruit émanant de derrière moi me fit me retourner. Un homme nonchalamment appuyé sur un râteau m'observait puis il m'adressa la parole.

— Une connaissance à vous ?
— Non. Je viens d'acheter sa propriété et je commence à m'y installer.

Plus tard, j’appris que l’homme qui venait de m’apostropher s'appelait Raoul Labouqueyre, un être un peu simple. Employé communal, il faisait office d'homme à tout faire : garde chasse, garde champêtre, garde pêche, cantonnier et bedeau quand le curé venait célébrer la messe.

— Monsieur le maire m'a effectivement parlé de vous. Je viendrai vous aider dès que vous aurez besoin de mes services. Vous me trouverez tous les soirs au bistro pour la belote. J'adore ce jeu de cartes. Je gagne souvent et je paie peu de chopines. Ce n’est pas que je n’aie pas les moyens, c’est seulement plus agréable.

Il aimait bien parler, souvent pour ne pas dire grand chose, juste parler pour parler. Petit à petit la conversation, ou plutôt le monologue, s'orienta vers l'inconnu qui reposait à mes pieds.

— C'était un homme étrange. On ne le voyait jamais au village, sauf la nuit. En y réfléchissant bien, il ne sortait jamais en plein jour. Même la nuit tombée, on ne voyait que de faibles lumières chez lui. Il devait s’éclairer avec des veilleuses ou des bougies. Il gardait ses volets fermés toute la journée et ne les ouvrait que la nuit. Il ne parlait jamais à personne. Oui, un bien mystérieux bonhomme que personne n'aimait, qui faisait jaser.

Il s’arrêta puis se roula une cigarette. Je lui expliquai alors qu’il fallait que je rentre, car beaucoup de travail m’attendait dans mon nouveau logis. Il m’accompagna, son mégot collé et pendant sur la lèvre inférieure, le râteau jeté sur l’épaule de façon désinvolte. Au bout de quelques mètres, il reprit son monologue.

— Quatre ou cinq mois après sa venue, les premières dégradations ont commencé. Au début, ce ne furent que de simples graffitis sur l’église et sur Sainte Laurence, la protectrice du village qui se trouve à la sortie de la commune. Puis il y a eu les dégradations de sépultures ainsi que les profanations de quelques tombes dans le cimetière. L’horreur prit de l’ampleur avec les animaux. Des poules volées que l’on a retrouvées égorgées et vidées de leur sang. Et des chats, et des chiens, et des brebis, des chèvres, des vaches lacérées ou mutilées. Rien d’étonnant à ce que... Euh... Il est temps que je me sauve. J’ai encore du boulot qui m’attend.

Il semblait pris de peur et je suivis le parcours de son regard qui venait de changer subitement son attitude débonnaire. De l’autre côté de la place, le maire s’avançait vers nous. Le cantonnier ne savait pas où se mettre, dansant d’un pied sur l’autre, quand le maire arriva à notre hauteur. Je décidai, suite au malaise que je sentais violent chez l’homme de paille du maire, d’essayer de lui sauver la face.

— Bonjour monsieur le maire. J’étais en train demander à votre employé s’il pouvait, en dehors de ses jours de travail, venir débroussailler mon terrain, contre rémunération, bien sûr. Il venait de me conseiller de vous en parler afin d’avoir votre accord.

Je dois admettre qu’en attendant sa réponse, son regard soupçonneux ne me plut pas et livra à mon esprit quelques associations d’idées troublantes non encore concrétisées. Finalement, cela ne lui posait pas de problème, puis il nous se proposa de nous offrir un verre au bistro. Raoul Labouqueyre déclina l’offre, prétextant qu’il lui restait encore un conduit d’évacuation des eaux d’évacuation des drains à déboucher. Je perçus en lui l’attrait de la chopine, mais bien plus fort, un malaise qui lui fit refuser une pareille offre. Je suivis le maire et dus subir un apéro des plus plat et banal qui soit.

Malgré ce flot de lieux communs, j’appris quelques renseignements sur l’histoire du village. Je m’étonnai du fait de ne pas avoir vu de petit château alors que le village s’appelait Castel Petiot. Il me fournit la solution. Effectivement, il existait bien un petit château, ou plutôt une grande maison de maître qui se trouvait retirée dans la forêt, à l’état de ruines. Les anciens propriétaires étaient morts il y a près de deux siècles sans descendants connus et maintenant, il était devenu le rendez-vous des jeunes qui jouaient à se faire peur les nuits de pleine lune, ou des photographes et chasseurs de son qui profitaient de la nuit pour observer biches, cerfs et autres sangliers qui quittaient le refuge protecteur de la forêt profonde.

Puis je m’excusai d’être obligé de partir avant qu’il ne commande une autre chopine qui finirait de me trouer l’estomac. Il me demanda un petit service, ne pas casser les meubles que je jetterai. Ainsi, Raoul Labouqueyre irait les placer en dépôt-vente. La mairie ne pouvant pas le payer plus que le SMIC malgré le travail qu’il fournissait au quotidien, il se faisait de l’argent supplémentaire comme il pouvait, en revendant des objets de récupération.

Quinze jours venaient de passer. Raoul avait dégagé la clairière de sa jungle de broussailles, de hautes herbes et de ronces. Alors qu’il me semblait être un homme quelque peu volubile il se contenta, durant tout le week-end que prit son labeur, de ne parler que de banalités insipides, évitant tout ce qui concernait l’ancien propriétaire de la fermette, malgré sa soif inextinguible de jus de la treille. Aujourd’hui, il venait récupérer tous les meubles, ustensiles et poubelles dont je désirais me débarrasser. Je n’avais conservé qu’un monceau de papiers, de notes ainsi qu’un ordinateur portable. J’espérais en apprendre un peu plus sur la vie l’ancien propriétaire, sa vie, sa mort.

Nous étions en plein mois d’août et la chaleur, noyée dans l’immense forêt de pins, s’annonçait caniculaire, sans le moindre souffle d’air. Cette fois-ci, j’avais tout prévu. Je finirai sûrement par apprendre ce que je voulais savoir.

Raoul arriva en milieu de matinée sur son tracteur hors d’âge, suivi d’une immense remorque. J’avais déplacé et entreposé tous les meubles indésirables dans la grande pièce de vie. Nous nous mîmes à deux pour les porter dans la remorque. La chaleur commençait à nous atteindre de ses piques de feu. Trois heures et une bouteille de vin plus tard, Raoul finissait de bâcher et de sangler la remorque. Alors qu’il s’apprêtait à partir, je lui proposai de venir prendre l’apéritif avec moi. De fil en aiguille, je parvins à le convaincre de rester pour déjeuner avec moi. Un bon confit de canard et ses pommes de terre aillées, sautées à la graisse dudit canard peut faire fondre toute résistance.

Alors que le soleil dardait ses rayons du plein midi, début d’après-midi, au plus fort de la chaleur étouffante provoquée par les pins, j’amenai l’armagnac. Raoul se lâcha.

Nous étions sous le porche de la fermette, sorte de salle à manger couverte en plein air. Il regardait le plafond, les poutres de chêne, leva un bras et pointa du doigt la poutre faîtière.

— C’est à cette poutre que la police, alertée par monsieur le maire, l’a retrouvé pendu. L’enquête a conclu à un suicide. Une chose est sûre, après sa mort les actes de vandalisme et de vampirisme ont cessé.

Du vampirisme ? Les croyances obscurantistes avaient encore droit de cité en ces recoins reculés ? Je lui servis un verre d’armagnac pour accompagner un café qu’il dédaigna. Il avala son verre d’un trait. Je lui en servis un autre alors qu’il tentait laborieusement de rouler une cigarette.

— Oh, oui, je sais que tout le monde me prend pour l’idiot du village. C’est vrai. Je ne suis pas très malin. Mais je sais voir et écouter. Il m’arrive aussi de réfléchir. Et je suis sûr que cette mort n’est pas qu’un simple suicide, dit-il en avalant d’une traite son nouveau verre que je m’empressai de remplir à nouveau.

Alors qu’il s’essayait à allumer sa cigarette roulée qui semblait émaner d’une dimension où l’incertitude et le chaos faisaient force de loi, je lui offrit une des miennes, roulée mécaniquement, ainsi que le paquet peu entamé. Chaleur extrême étouffante, alcool, bonne chaire, tabac fort, tous les éléments étaient réunis.

— J’ai vu ce que j’ai vu, et entendu ce que j’ai entendu. Comment a-t-il pu se pendre seul, la tête collée à la poutre, sans échelle, à près de trois mètres de hauteur ? Et puis, cette flaque de sang sous son corps pendu ? Pourquoi, avant son suicide, monsieur le maire était-il allé le voir en pleine nuit, accompagné du Marcel, de Gédéon, et Antoine, et le Pierrot, et Jules ? Et ces conciliabules entre le maire, l’officier de police de la ville voisine, ancien enfant du pays, et le médecin légiste ? J’ai vu le corps quand ils l’ont descendu. Son visage saignait de partout. Il m’a même semblé que tout son corps était aussi mou qu’un ver.

Il sembla sombrer dans une sorte d’apathie alcoolique, tirant sur sa cigarette sans même s’en apercevoir. Puis il se leva, me remercia, monta sur son vestige de tracteur et partit. Je fus surpris de le voir conduire avec une pareille dextérité malgré le taux d’alcool qu’il devait avoir dans le sang. Certainement une question d’habitude.

Le plus important était que désormais, j’avais des noms...

Deux jours plus tard, on retrouva son cadavre, ou ce qu’il en restait, écrasé sous son tracteur qui s’était retourné sur lui. Il avait sûrement encore trop bu... conclusion du légiste de la ville. L’inhumation, prévue pour le dimanche suivant, me laissait quatre jours pour finir d’éplucher les notes et documents de l’inconnu qui, sous couvert de faux papiers, se faisait appeler Henri Mercier, nom autant banal que Dupont ou Durand.

La lecture d’un imposant dossier médical me confirma ce que je soupçonnais déjà. L’inconnu souffrait de nyctalopie, une maladie qu’il avait hérité de son père albinos. Cela expliquait sa manière de vivre dans un univers crépusculaire, sa fuite face à la lumière qui lui blessait les yeux, provoquant des douleurs intolérables. Il était devenu malgré lui un animal nocturne. Dès lors, il n’y avait rien d’étonnant à ce que des gens besogneux qui ne connaissaient d’autre horizon que les limites de leurs terres le prennent en grippe, que son anormalité le fasse considérer comme un être détestable, rejeté de la population.

De ses notes, j’ai pu recréer chronologiquement l’histoire des derniers mois de sa vie.

Le choix de cette fermette, perdue dans un endroit abandonné, ne devait rien au hasard ou à un caprice de citadin en mal de retour à la nature et d’une vie plus saine. Il désirait seulement fuir la fureur, la violence des lumières de la ville qui l’empêchaient de quitter son petit deux pièces.

Il ressentait profondément l’animosité des villageois à son encontre. Il s’en tenait en partie pour responsable, bien qu’il n’en soit nullement la cause. Une culpabilité malsaine, car non fondée, qu’il portait comme une croix depuis son plus jeune âge. Jamais il ne put tisser de liens avec le reste du monde, et encore moins avec la communauté agricole de Castel Petiot. Mais comment aurait-il pu ? Lui qui ne pouvait sortir que la nuit, et eux qui ne vivaient que de l’aube au crépuscule. Il souffrait intérieurement de sa solitude. Un statu quo s’était instauré entre les villageois et lui, chacun sa vie.

Alors commencèrent les dégradations, les actes criminels et les profanations...

Les villageois, de plus en plus méfiants vis-à-vis de l’inconnu, finirent par lui faire envoyer la gendarmerie lorsque l’on découvrit les premiers cadavres de poules vidées de leur sang. Une enquête venait d’être ouverte dont il était le principal suspect. Le capitaine qui s’occupait de l’affaire était un natif de Castel Petiot, du nom de Jean Lepuits – par la suite, il apprit que c’était le même patronyme que celui du maire. Suite à un interrogatoire serré dans la pénombre de la fermette, il fut conclu que rien ne le reliait à ces actes de vandalisme morbides. Il fut dit aussi que rien n’entraverait le cours de l’enquête jusqu’à son dénouement, et qu’il restait le principal suspect.

Lors de ses longues promenades nocturnes en forêt, il sentait la présence d’yeux espions qui ne le lâchaient pas. Heureusement, grâce à la malédiction qu’il traînait, il parvenait à échapper à leur vigilance. Il lui était facile de se déplacer, même en forêt, dans une ambiance nocturne. Ce fut sa seule grande erreur.

Les actes criminels continuèrent, enflant en puissance et en férocité. Il ne se passait pas une semaine sans qu’il reçut la visite du capitaine Lepuits. Ce fut lors de ces visites inquisitoriales qu’il eut la confirmation qu’il était espionné par quelques gens du village. Il lui fallut s’expliquer sur ses faits et gestes durant les heures où il échappait à la vigilance de la meute anonyme lancée à ses trousses. De jour en jour, son univers restreint s’amenuisait toujours plus, devenait de plus en plus étouffant. Pourtant, rien ne prouvait qu’il put être l’auteur des actes abominables perpétrés dans la petite commune.

Quand ils voulurent l’amener au commissariat pour un interrogatoire plus poussé, il n’eut d’autre recours que de faire intervenir le médecin de la ville, qui était aussi le légiste. Celui-ci, à la lecture de son dossier médical, ne put que confirmer la dangerosité de lui faire quitter son environnement protecteur. Il sentit la contrariété dans le ton de sa voix et comprit que, quoiqu’il puisse dire ou faire, il serait le seul et unique coupable des méfaits commis. Alors ses forces vitales, celles qui, au-delà de la misère de sa vie lui avaient permis de continuer à s’accrocher rocher après rocher au monde des normaux, l’abandonnèrent.

Vint alors le soir fatidique. Je préfère vous laisser lire ses derniers mots, ils seront plus éloquents que les miens.

« La fin approche. La fin d’une vie de souffrance, de bête de foire recluse dans sa solitude de ténèbres. Ils sont là. Je les sens, j’entends leurs pas feutrés de hyène sur les feuilles mortes de la forêt. Au loin, sur le sentier enténébré, dans la pénombre de ma dernière nuit, je le distingue, poupée entourée de son halo de haine. Le maire. Il m’attend. Plus puissante que la bêtise, l’ignorance peut transformer un simple mouton en un animal sauvage assoiffé de sang. Bientôt je vais rejoindre d’autres ténèbres, d’autres noirceurs, dans lesquelles je serai roi. Mais il est temps, je vais me lever, ouvrir la porte de mon avant-dernière demeure et leur donner ce qu’ils veulent. »

La conclusion de l’enquête est connue... Suicide d’un homme pervers à l’âme démoniaque. Personne ne remit en cause ce dénouement, les actes morbides de vandalisme cessant à sa mort.

Pour ma part, j’imaginai une autre conclusion à cette affaire. L’inconnu sortant affronter le sort qui l’attendait, inexorablement prévu. La troupe d’hommes voulant lui faire avouer qu’il était l’auteur des actes innommables qui avaient secoué la paisible vie de Castel Petiot. Plus l’inconnu niait en être l’auteur, plus la colère des hommes grondait, de plus en plus incontrôlable. Il dut y avoir des bousculades, puis un coup partit, puis un autre et encore un autre. Une avalanche de coups, poings et pieds confondus en une mêlée furieuse, qui aboutit à la mort de l’étranger. Et pour finir, le camouflage du lynchage en suicide.

Vint le dimanche matin des obsèques du malheureux Raoul Labouqueyre.

La messe funèbre était terminée. Pratiquement tout le village s’était entassé dans la petite église habituellement désertée de ses ouailles, hormis par quelques grenouilles de bénitier espérant racheter leurs fautes. Nous étions réunis autour de la dernière demeure de Raoul Labouqueyre, qui allait être enterré en « grande pompe » au côté de ses parents. Dernier rejeton d’une famille aussi pauvre qu’alcoolique qui dut vendre ses pauvres terres qu’elle n’était plus en mesure d’entretenir. Terres vendues pour une bouchée de pain au maire.

Alors que l’on glissait précautionneusement le cercueil dans son antre de terre, comme si le moindre choc pouvait troubler le dernier repos du défunt, je décidai que le moment était venu. Je m’approchai subrepticement du maire et lui glissai ces quelques mots à l’oreille :

— Je sais tout. 

Jamais je n’aurais pu penser qu’un teint aussi buriné par l’implacable soleil landais puisse blanchir tellement vite, jusqu’à l’évanescence. Puis je m’éloignai et disparut. Je venais d’apprendre une nouvelle vérité : la peur à une odeur.

Du jour au lendemain, toutes les amitiés liées avec les autochtones en essayant de casser les barrières de culture entre les gens simples du village et un citadin tel que moi n’existèrent plus. Autant ils étaient fiers d’avoir chez eux un écrivain reconnu, autant, désormais, je me confrontais à un ostracisme haineux. Hier, j’allais au bistrot, rendez-vous de l’urbanité de la commune, un verre en entraînant un autre, avec l’un ou l’autre. Maintenant, dès que je franchissais la porte, le silence se faisait, les regards se détournaient, la patronne de ce cloaque hésitait à me servir. Qu’importe.

Rares sont ceux qui ont entendu parler des jours sombres ou les vivre, quand tout bascule à la vitesse de la lumière, quand les enchaînements de faits macabres deviennent chronique quotidienne. Castel Petiot eut la malchance de vivre ces heures noires. Le châtiment de quelque péché inavoué.

Trois jours après l’enterrement de l’homme à tout faire de la commune, le laissé pour compte, l’idiot du village, une suite de morts brutales s’enchaînèrent tel un châtiment divin.

Un malencontreux accident fit que Gédéon Lespinasse glissa de son tracteur et tomba sur un soc fraîchement aiguisé qui lui perfora la cage thoracique, fendant son cœur en deux. Le lendemain, alors que sa femme s’inquiétait de ne pas le voir rentrer après ses travaux aux champs, quelques voisins se rendirent sur les terres de labeur de Jules Espinoza. Ils y découvrirent son corps sans vie. L’autopsie montra qu’il s’agissait d’une crise cardiaque.

Les jours qui suivirent apportèrent leur lot de malheur. Une sombre malédiction semblait s’être abattue sur Castel Petiot, l’enveloppant de son noir manteau de ténèbres. Et le Marcel, et l’Antoine, et le Pierrot. Tous morts de façon accidentelle au cours la même semaine.

Les accidents s’enchaînèrent à une telle rapidité que personne ne pensa à réagir ou à faire la moindre corrélation avec moi jusqu’au jour où, par une nuit de pleine lune, le maire, accompagné du capitaine de gendarmerie et du légiste de la ville voisine, vinrent frapper à ma porte. Les lumières éclairaient le salon, la télévision diffusait un thriller haletant. Tout laissait croire que j’étais sûrement présent, tranquillement installé devant mon poste. Ils étaient venus pour me faire définitivement disparaître. Alors ils entrèrent dans ma demeure, se glissant à pas feutrés jusqu’au salon.

Alors résonna dans la commune la fantastique déflagration de l’explosion qui fit voler les débris de ma fermette à des centaines de mètres à la ronde.

Ce fut cette même nuit qu’une suite d’incendies criminels embrasa le village. Après avoir forcé le gérant de la station d’essence, un vieil homme affable, bien qu’autant coupable que les autres, à mettre en service ses pompes, je le neutralisai définitivement. J’ouvris en grand toutes les pompes à essence. J’arrosai copieusement les maisons adjacentes à la station service puis laissai couler le précieux liquide inflammable le long des trottoirs. Alors j’attendis que vienne l’explosion.

Quand elle retentit, je sortis le Zippo que m’avait offert mon frère, à l’époque où je fumais, avant de se retirer définitivement du monde. Le bruit était tellement terrifiant que les habitants devaient s’être réveillés. Il pourraient profiter en toute conscience de leur calvaire. J’allumai le briquet et le jetai dans le flot d’essence. Les feux infernaux embrasèrent Castel Petiot.

Tous, par leur silence, étaient complices du lynchage. Tel était le prix du châtiment à payer pour l’acte odieux commis.

Le lendemain, une armée d’enquêteurs envahit les lieux du désastre. Sur une d’une plaque de béton tombale située au fin fond du cimetière, ils remarquèrent une inscription fraîchement et grossièrement gravée au burin en lettres capitales. Un nom, Adam Desfossés, une date de naissance, ainsi qu’une épitaphe qui disait :

« TOI, MON FRÈRE, VICTIME DE PRÉSOMPTIONS IMBÉCILES, DE L’IGNORANCE, REPOSE EN PAIX DANS TA DERNIÈRE DEMEURE ».

Ce fut sur cette tombe qu’ils découvrirent aussi mes papiers d’identité, ainsi que mon acte de naissance et celui de mon frère assassiné. Ils tenaient la clé de la vengeance qui avait ravagé le village.

Ce ne fut que quand ils découvrirent ce sanctuaire voué à Satan, Belzébuth, ou quel que soit le nom qu’on pouvait lui donner, où tout était inscrit en lettres du sang des poules égorgées sur les murs délabrés du Castel, qu’ils comprirent que nous nous étions tous trompés. Nous n’étions que les victimes d’une manipulation sordide, glauque. Un esprit malfaisant, dont les villageois et moi n’étions que de simples marionnettes, avait réussi à dérouter notre vision, nos pensées, notre appréciation de la réalité de la situation.

Quant à moi, je disparus à jamais en des lieux où la lumière ne pénètre jamais, m’enfonçant continuellement dans les enfers glacés de la terre, fuyant à tout jamais les feux du soleil.

Épilogue :

Comme toutes les nuits de pleine lune Christophe, Etienne et Arthur se rejoignaient dans les ruines du Castel où ils avaient établi le quartier général de leurs rendez-vous nocturnes. Trois adolescents à l’avenir incertain, coincés dans les barrières de leur village, sans avenir, qui ne connaissaient du monde que l’univers des geeks, des rencontres Internet sur des sites démoniaques.

En ces lieux ils avaient aménagé une pièce en un temple de culte satanique. Là, ils s’abreuvaient d’alcools forts, faisaient tourner toute la nuit les joints qui achevaient de les transcender vers un monde fantasque, tout habité de noirceurs, comme dans leurs jeux et lectures.

Ils avaient revêtu leurs habits cérémoniaux. Tout de noir vêtus, ils commencèrent à entamer les bouteilles, se préparèrent les joints qui les mèneraient vers des cieux incestueux, au rythme d’une musique morbide, grinçante et haineuse.

Cette nuit n’était pas comme les autres. Ils avaient amené avec eux leurs sacs à dos. Ils s’étaient préparés de longue date à ce départ vers le monde. Ils s’y feraient appeler les Fils de la Nuit, et suite à tous ces événements, ils auraient prochainement des centaines, des milliers d’adeptes. Alors le monde tremblera.

Leurs plans fonctionnèrent au delà de leurs espérances. La venue de cet homme étrange qui ne vivait que la nuit les avait inspirés. Leurs dégradations, puis leurs actes vampiriques finirent par retourner la stupide ignorance du village vers ce mystérieux étranger jusqu’au jour ultime où ils exacerbèrent la haine des villageois sur lui, en le massacrant. Mais ils ne prévirent pas la suite des événements. Ils ne le comprirent que lorsque les premiers accidents mortels commencèrent. Un par un les protagonistes du lynchage disparaissaient...

Soudain, une violente déflagration fit trembler les murs du vieux manoir. Ils se précipitèrent vers la fenêtre. Dans le lointain brillait un éclat, résidu lumineux de l’explosion. Alors qu’ils contemplaient ce spectacle, se réjouissant de l’ultime conclusion de leurs plans, d’autres foyers de lumières flamboyantes s’allumèrent au dessus de Castel Petiot. Ils vécurent ce flamboiement nocturne comme une apothéose de leur art. Car désormais, ils pouvaient parler d’un art dans toute sa magnificence.

Cette nuit laissait présager un avenir placé sous de bons auspices pour la réalisation de leurs plans. Le monde allait connaître une nouvelle ère de terreurs nocturnes. Les Fils de la Nuit étaient lâchés...

Tous trois se mirent à rire stupidement, d’un rire idiot conditionné par l’alcool et la drogue, les yeux explosés, perdus dans le vague de leurs délires morbides hallucinés.

PRIX

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En compétition

82 VOIX

CLASSEMENT Nouvelles

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Nelson Monge · il y a
Une intrigue complexe qui porte jusqu'au dénouement. Bien !
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Julia Chevalier · il y a
des histoires qui s’entremêlent, qui s'entrechoquent. on reste en apnée, on veut savoir, on se perd, on retrouve le fil. Merci pour ce moment de frissons.
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Virgo34 · il y a
Une histoire à tiroirs qui ne laisse pas indifférent.
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Zouzou · il y a
J'aime bien me faire peurs..et votre texte m'a comblée...
En finale Poésie avec ' Cataclysmal ' si vous aimez

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alianmer · il y a
Je vous remercie pour votre commentaire, d'autant plus que je m'aperçois que cette nouvelle, même appréciée pour son écriture, ce style noir ne plaît qu'à une minorité de connaisseurs. J'ai lu votre poème et j'ai voté +3 (c'est ce qui m'est actuellement autorisé). Je vous souhaite une belle réussite.
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Zouzou · il y a
Merci beaucoup !
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Artvic · il y a
Une sacrée plume, Je vote +5 ! 😉🌹 bravo
Merci à vous.
Passer me lire sur ma page en finale

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alianmer · il y a
Merci pour ce commentaire flatteur qui donne envie de continuer. J'ai lu votre poème, et j'en ai bien apprécié le côté "non faussement larmoyant" comme tant d'autres qui fleurissent sur le web. Très agréable à lire. J'ai voté +3 (le maximum qui m'est actuellement autorisé).
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Artvic · il y a
Grand merci à vous
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Le Vrai Monde NC · il y a
Des histoires qui s'entremêlent, c'est vrai que cinématographiquement ça pourrait être du 21 grammes par exemple :) Le suspense reste jusqu'à la fin, ça mériterait une adaptation au cinéma ! Mes 5 voix ! Si ça vous dit, ma chanson Armistice est également en finale : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/armistice-2
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alianmer · il y a
Merci pour votre commentaire. J'ai lu votre chanson et j'ai voté.
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Dominique Coste · il y a
Ne changez rien !! Votre nouvelle m'a fait penser aux films d'Inaritu que j'adore !! Donc je vous offre mes voix avec grand plaisir !!
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alianmer · il y a
Je ne sais si je mérite une comparaison aussi flatteuse. Mais cela fait toujours plaisir. Merci beaucoup.
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Samia.mbodong · il y a
Brrr j’en tremble encore.
Votre nouvelle est bien riche avec plusieurs histoires qui se croisent en une l’écrivain, son frère, les villageois, les satanistes.
Chacun de ces univers est bien conté, vous gardez le suspense jusqu’à la fin.
Vos univers s’entremêlent se mélange… On dirait une sorte de broderie.
Bravo et merci. J’ai aimé.
Samia.

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alianmer · il y a
Ravi que cette nouvelle vous ait plu. Merci pour cet élogieux commentaire.
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Annick Pignolet · il y a
Magnifique !
La peur a une odeur
Le degré de peur accentue l’odeur. Je suis une humeuse d’intensité. La peur du morbide nous écarte les naseaux. Flairer les énigmes, suivre l’auteur dans sa recherche et sa volonté à nous embarquer avec lui dans son scénario et sa fiction, j’adore! Félicitations

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alianmer · il y a
Je ne sais que dire. Vous venez de me prendre par surprise. Il est vrai que la peur a une odeur. Mais rien de comparable avec ce qui va suivre prochainement. Merci pour ce commentaire que j'apprécie particulièrement.
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Martine · il y a
Trop les chocottes après avoir lu! +5!
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alianmer · il y a
Pas trop j'espère. Merci pour ce commentaire bien sympathique.
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Martine · il y a
Non ca va... Je devrais pouvoir aller au lit sans claquer des dents!
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