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Koumal

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Juin 1959, j'ai onze ans et je vais quitter mon école. Pour tous je suis une élève sérieuse, c'est vrai que depuis le cours préparatoire je suis la première de la classe. Et ce mois ci encore je serai première. Bien sûr mes parents sont fiers de moi, mais parfois je leur fais un peu peur. Ici dans le quartier on est ouvrier, et fier de l'être. Mon père, comme tous les voisins, travaille chez LIP. Les salaires sont maigres mais maman est pleine de ressources alors nous ne manquons de rien. Il faut dire que maman a des doigts de fée; un bout de tissu, du fil et une aiguille et voilà un chemisier, une jupe...Toute la place est habillée par maman et, du matin au soir le salon bruit des mouvements souples des voisines en combinaison nylon. Jean, mon petit frère y passe tout son temps dans ce salon et quand maman le chasse par une porte il revient par l'autre.
Papa est à l'usine toute la journée. Après la guerre il aurait pu rentrer aux chemins de fer mais il dit que fabriquer des montres c'est quand même plus intelligent que de se pavaner dans un train avec une poinçonneuse. Alors il est ouvrier, et fier de l'être.
Pourtant ce soir il me regarde d'un drôle d'oeil, comme si il ne me reconnaissait pas. Il repose ses lunettes et pose mon carnet de notes sur la table.

- «  Alors comme ça tu va aller au lycée? »

Je ne réponds pas, j'ai l'impression qu'il n’ est pas content. D'abord je suis une fille et je ferais mieux sans doute d apprendre à tenir la maison. J'aide un peu maman pour le ménage mais dés que je peux je file dans ma chambre avec un livre.

⁃ «  Tu vas être une intellectuelle, et après tu fera quoi? »
⁃ « Je serai médecin, papa. »

Et soudain son visage a changé. Tout à coup il se redressait. Lui Jojo, ouvrier serait le père d'un médecin ! Oui ça c'est sûr ma fille sera médecin, et elle soignera tout le quartier.

⁃ «  Tu prendras la place du docteur quand il prendra sa retraite. »

Pour lui tout était dit. J'irais au lycée et il travaillerait jusqu'à soixante dix ans pour payer s'il le fallait.

Il n'a pas travaillé si longtemps car en 1973 le baron LIP a bouleversé tout le quartier puis la France entière. J'avais fini ma quatrième année de médecine et j'avais décidé de prendre une année sabbatique – depuis 1968 c'était dans l'air du temps- « Médecins sans Frontières » cherchait des infirmières pour des missions longues, alors je suis partie, six mois au Bangladesh.

A la maison les copains du syndicat parlaient de pauvreté, salaires de misère, arrogance des patrons, mépris de l 'ouvrier... Tous ces mots avaient bercé mon enfance. Je savais que nous étions pauvres et mes copains du lycée puis de la faculté me l'avaient confirmé. Mais ici, dans ce pays oublié de tous, où les aléas climatiques rendaient tout espoir vain, j'ai soudain eu honte. Le dénuement s'étalait sous mes yeux et j'étais impuissante. Pendant six mois j'ai soigné, nourri, réconforté des mères et leur bébé avant de les renvoyer au néant. Je me souvenais de ma grand mère, infirmière pendant la grande guerre. Elle a passé quatre ans à réparer la chair à canon d'une république qui s 's'empressait de renvoyer ces jeunes hommes au combat en leur promettant, s'ils en réchappaient, un monde sans guerre. Mais ici sous cette chaleur écrasante avions nous quelque chose à promettre.
Quand je suis rentrée mon père était sur le quai de la gare, toujours aussi fier mais un peu vouté. Il m'a embrassée sur les deux joues puis m'a détaillée des pieds à la tête.

⁃ «  Ma fille t'es maigre comme un chat de gouttière. »

Puis il a attrapé mon sac.

⁃ « Il va falloir marcher, les bus sont en grève, tu sais ici les choses vont mal. »

Les choses allaient mal mais les magasins étaient pleins, les terrasses des cafés débordaient de jeunes, bronzés et bruyants. Des fenêtres sortaient le dernier Rock and Roll. Et papa me peignait l'apocalypse. Alors au carrefour de la rue de la corvée je l'ai brusquement arrêté et lui ai déversé des tombereaux d 'images de faim, de mort et de souffrance sans fin. Il m'a écoutée, sans un mot, et quand enfin je me suis tue il m'a regardée de son oeil noir.

- «  Ma fille nous sommes pauvres c'est vrai mais là bas c'est la honte pour l'humanité. Maintenant tu te refais une santé, tu retournes à la fac, car le quartier attends son nouveau médecin. Au mois d'aout nous partons en vacances à Rimini, avec ton oncle. »

Puis après un silence.

⁃ «  Pas un mot de tout ça à ta mère, elle ne comprendrait pas. »

II
Je ne suis jamais retournée en mission. Quand j'ai eu mon doctorat le vieux docteur est venu me voir.
⁃ «  Tu sais gamine j'ai soixante cinq ans, je suis fatigué, je te laisse le cabinet, tu ne me dois rien. »
Le premier octobre j'ai vissé ma plaque. Ils étaient tous là, les voisins, les amis, les copains du syndicat. Tous là pour partager la réussite de la gosse du quartier. Papa a essuyé une larme, maman a mis sa plus belle robe, une robe à fleurs rouges et blanches, un peu décalée dans cet automne pluvieux. Puis tout le monde s'est entassé dans la salle d'attente pour fêter dignement l'évènement. Tous n'ont pas pu gouter au champagne – du vrai pas de la Clairette de Die. Et tous ont chanté avant de rentrer en me disant - « Au revoir docteur. »


III

Quand papa et maman ont quitté le quartier pour une petite maison en dehors de la ville j'ai proposé de racheter l'appartement mais papa n'a pas voulu.

⁃ « Non ma fille, un médecin ne vit pas comme des ouvriers; il est temps que tu te choisisses un bel appartement en ville avec des boiseries, une cheminée et des parquets bien cirés. Non ce logement nous allons le vendre pas trop cher à des gens comme nous qui n'ont pas trop les moyens. »
Je n'ai pas écouté papa, et je vis à deux pas de la place dans un petit trois pièces inondé de soleil. Je n'ai pas pu me résoudre à devenir une « dame ». Je suis restée l'enfant du quartier, toujours disponible. Mais parfois je me demande est ce ma vie ou celle que ce quartier a cousu pour moi.
Le dimanche je vais voir papa et maman, ils sont contents de me voir. Jean vit à Paris avec un homme et moi je n'ai pas d'homme, ça Papa ne comprends pas, il se fait vieux sans doute.

IV

Septembre 2002, place des Tilleuls, Les patients se succèdent. Le petit qui a mal au ventre, la mère de famille qui ne supporte plus son mari et ses trois gosses et qui me dit que c'est son patron qui la harcèle. - « Une semaine de repos ça ira? » la routine d'une journée de consultation sans surprise. Le téléphone qui sonne, non ce n'est pas pour une visite c'est la maison des Jeunes. Ici je fais partie du paysage et ils recherchent des photos de classe pour une exposition sur la mémoire du quartier. L'idée me plait. Ce soir je fouillerai dans ma boite à souvenirs. Une vieille boite à bottines, des bottines rouges à hauts talons que je m'étais achetées avec mon premier salaire d'interne. Il y a bien longtemps que les bottines ont disparues mais les photos sont là, soigneusement rangées. Je ne les pas regardées depuis que j'ai quitté mon studio en ville pour revenir ici. Et maintenant elles sont éparpillées sur le tapis et une angoisse m'étreint, vite en choisir une et refermer la boite. Tiens celle ci justement, 1959, juste avant le grand saut. J'étais bien solennelle avec mon sarrau à carreaux et ma frange bien coupée.

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